jeudi 5 novembre 2020

Les enseignements de la topographie urbaine

Un colloque tenu dans les années 1980, sur la suggestion de Daniel Roche et d’Henri Jean Martin, abordait la problématique des «espaces du livre», ceux-ci envisagés dans le long terme, et selon les trois modalités, de la fabrication (les imprimeries de toutes sortes), de la circulation (les libraires de détail et autres intermédiaires) et de la «consommation» (les espaces de la lecture) (1). Nous nous arrêterons aujourd’hui, dans cette note, sur la chronologie des processus de changement, que nous aborderons à travers quelques exemples. Nous aurons l’occasion de constater que ces remarques nous conduisent, aussi, dans le champ de l’anthropologie, voire dans celui de la sociologie historique.
Voici, d’abord, le dispositif traditionnel, celui de la modernité gutenbergienne (du XVe au XVIIIe siècle), et qui perdure encore pendant une grande partie du XIXe siècle. Nous sommes en ville, et les espaces du travail et de la sphère privée restent entremêlés à l’intérieur d’un bâtiment ou d’un complexe immobilier intégré. C’est, comme on le sait, encore le cas dans la maison Plantin, que le Musée Plantin-Moretus permet de redécouvrir aujourd’hui. D’une manière générale, le développement en hauteur caractérise l’urbanisation ancienne, parce qu’il permet d’abriter une population croissante dans un espace réduit (pensons, en France, au centre de villes anciennes comme Rouen, ou encore Troyes). La règle est de consacrer le rez-de-chaussée aux activités du commerce (la boutique) et le cas échéant de l’imprimerie, et les étages aux appartements et autres pièces d’habitation. Au maître et à sa famille seront réservés le «bel étage» et les étages inférieurs, les employés, compagnons et apprentis, et les domestiques étant logés dans les étages supérieurs. Il faut aussi penser aux magasins de stockage (stockage du papier, des livres en feuilles, de certains matériels d’imprimerie, etc.). Enfin, quand c’est possible, il n’est pas interdit de louer les logements éventuellement disponibles dans l’immeuble.
Comme on l’a souvent dit, cette logique est celle de la «famille élargie», au sein de laquelle les rapports préfigurent le cas échéant de futurs rapports professionnels. S’il est logé sur place, le premier commis aura souvent sa place à la table familiale, tout comme il suivra la famille dans les «parties» à la campagne; plus tard, le maître aura à lui fournir un témoignage de compétence et de moralité au moment où il cherchera à s’établir. Pensons aussi, dans un tout autre registre, au mariage entre le premier commis et la fille du maître, mariage qui assurera la pérennité de l’entreprise après la disparition de ce dernier. D’une certaine manière, ces pratiques sous-tendent une forme de cooptation.
On le voit, l’organisation matérielle de l’espace recouvre des caractères relevant aussi bien de l’anthropologie sociale que de l’économie des affaires. Elle n’est d’ailleurs nullement propre au seul monde du livre, puisque nous retrouvons cette même organisation chez les artisans établis (par ex. un orfèvre), ou encore dans une profession comme la banque ancienne, voire chez les enseignants –il est par exemple courant, dans les pays allemands, de voir le professeur loger certains de ses élèves à son domicile. Ce dispositif traditionnel que nous pourrions qualifier de «compact», se fonde sur l’adaptation d’espaces non spécialisés à des activités qui peuvent en revanche être très spécialisées, comme l’imprimerie. Il se prolonge jusqu’au au XIXe siècle, même si avec des nuances, et en suivant des chronologies parfois divergentes.
À partir surtout du milieu du XIXe siècle en revanche, l’industrialisation impose aux imprimeries les plus importantes une restructuration de l’espace de production, dont la logique la plus aboutie sera, à terme, celle de se développer sur le plan horizontal des nouvelles «usines à livres». Dès lors, l’imbrication de la sphère du travail et de la sphère privée cesse, et la famille de l’entrepreneur s’installe dans un autre bâtiment, même si souvent à proximité immédiate de la «maison». Certains ateliers traditionnels conservent pourtant le modèle ancien, avec l’immeuble unique situé au cœur de la ville (le coût de l’immobilier!): c'est notamment le cas des maisons de librairie (librairies de détail), qui recherchent la proximité avec leur clientèle.

Au lendemain de l’annexion allemande (1871), le jeune Karl Ignaz Trübner, après son apprentissage à Londres, se lance de manière indépendante, en ouvrant sa librairie d’assortiment et d’antiquariat à Strasbourg, dans un local provisoire de la place Gutenberg (22 mai 1872), avant d’acheter, dès le 30 septembre suivant, l’immeuble du 9 place de la cathédrale, pour la somme de 145 000 f. L’immeuble (cliché 1) se dresse en plein centre de la ville, et se développe sur trois niveaux principaux, un quatrième étage et les combles. Un document de 1905 précise la destination de chaque étage: au rez-de-chaussée, comme il est logique, la librairie de détail et l’antiquariat; au premier étage, les bureaux de la maison d’édition (laquelle n’était pas prévue au départ, mais ne s’en est pas moins rapidement développée); au second, l’appartement des Trübner, consistant en quatre pièces principales (le couple n'a pas d'enfants); le troisième étage est constitué par un appartement de cinq pièces, peut-être loué. Nous n’avons pas de précisions quant à l’utilisation des étages supérieurs.

Avec les époux Trübner, le changement est datable: au moment où le libraire, qui a atteint la soixantaine et dont la santé est médiocre, se décharge de toute activité professionnelle, les deux époux font en effet construire, dans la «ville nouvelle» allemande (Neustadt), une villa d’habitation dont le dispositif se révèle très significatif (1904-1905), et qui est toujours en place aujourd’hui. Le choix est celui du régionalisme (style dit Heimatschutz), avec colombages, nombreux décrochements, et toiture à forte pente (cliché 2). Chose plus intéressante encore, les plans d’architecte nous dévoilent le dispositif intérieur de l’habitation, y compris la cave (2).
Au rez-de-chaussée, les pièces de réception: le hall d’entrée, la salle à manger (Speisezimmer), un grand salon, et une bibliothèque (sur laquelle nous ne savons malheureusement rien…), outre quelques pièces de service, dont la cuisine. Nous sommes au niveau des activités relevant de la sociabilité, et nous pouvons bien supposer que c’est là que l’éditeur expose l’essentiel de la superbe collection de tableaux qu’il a su réunir, et dont la pièce maîtresse est une Vierge de Botticcelli. L’étage supérieur est celui de la sphère privée: une chambre à coucher pour les époux Trübner, jouxtant la salle de bain, une double chambre d’ami, deux autres chambres plus petites et une pièce de dégagement. Le dernier étage, sous le toit, est destiné à la domesticité, à savoir un domestique et deux ou trois servantes, la disposition des pièces étant précisée selon le sexe (Zimmer der weiblichen Dienerschaft, etc.) (cliché 4). Malheureusement pour l’éditeur, il jouira trop peu de temps de sa confortable nouvelle habitation, puisqu’il décède dès le 2 juin 1907. Il y aurait encore beaucoup à dire, notamment sur la typologie du «capital» (financier, social et culturel) chez un personnage comme Trübner, et sur les processus de «distinction». Mais notre propos du jour se borne à observer les modalités du changement de régime, avec la dissolution, même partielle, des solidarités professionnelles anciennes entre les maîtres et leurs employés, et avec la différenciation croissante des conditions d’existence. La réorganisation des espaces de vie, et la séparation de la sphère professionnelle et de la sphère privée, sont l’un des indicateurs majeurs de cette mutation: la «distribution de l’espace géographique (…) n’est jamais neutre socialement» (Pierre Bourdieu).

Notes
(1) Les Espaces du livre, colloque organisé par par l’Institut d’Étude du Livre, Paris, 1979-1980, 2 vol. dactyl.
(2) La maison est chauffée au charbon, et les différents locaux du sous-sol sont clairement distingués, avec une cave à vins (Weinkeller), une cave pour les provisions (Wirtschaftskeller), etc
 

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