dimanche 18 octobre 2020

Des écritures... et des mythes

Dans son Histoire et pouvoirs de l’écrit, Henri-Jean Martin envisage le problème de ce qu’il est convenu de désigner comme la «naissance de l’écriture» (p. 24 et suiv.). Pour autant, cette formule pourra paraître inappropriée. Fondamentalement, l’écriture désigne la «représentation graphique d’une langue»; par suite, accompagné d’un épithète, le terme définira l’«ensemble des caractères d’un système de représentation graphique» (par ex., l'écriture cunéiforme). Mais on discute aujourd’hui sur la possibilité d’une notation graphique à l’époque préhistorique, tandis que la typologie des écritures (idéographique, alphabétique, etc.) se révèle beaucoup moins nette que ce qu’en imagine le sens commun. .
Dans la chronologie des systèmes d’écriture, les hiéroglyphes égyptiens et les tablettes cunéiformes de Mésopotamie occupent traditionnellement une place privilégiée, avant les premières écritures européennes. L’Annuaire des conférences de l’EPHE pour 2018-2019 attire notre attention sur un autre point, présenté dans le «Rapport» de Monsieur Jean-Pierre Mahé: il s’agit des mythes au travers desquels les différentes civilisations ont cherché à rendre compte de l’invention de l’écriture. Dévidons la chronologie. On sait que le panthéon égyptien réserve en l'occurrence le premier rôle à Theuth, le dieu ibiocéphale. Theuth (Thot) est qualifié de «maître de la parole divine», alias «maître des hiéroglyphes», comme l'explique Youri Volokhine: «Selon leur désignation égyptienne [entendons, dans la langue égyptienne ancienne], ces hiéroglyphes, dont Thot est le pourvoyeur, sont (…) une parole divine et non pas un écrit (p. 134).
Plus précisément, Thot, dieu de la parole et de la connaissance, est «la langue» du dieu créateur, Ptah: Volokhine ajoute en effet que, en ancien égyptien (comme en français), le terme de «langue» désigne à la fois l’organe, et la faculté du langage. Thot acquiert ainsi une fonction quasi-démiurgique, en ce que sa parole se réalise immédiatement. De même, c'est lui qui sera à l’origine de la variété des langues distinguant les différents peuples les uns par rapport aux autres. Ces deux exemples, celui de la parole comme créatrice et ordonnatrice du monde, et celui de la division des langues sont pour nous connectés à deux passages du livre de la Genèse. Enfin, dans son dialogue de Phèdre, Platon détaille le mythe, en mettant en scène Thot qui présente au roi Thamous les principales inventions qu’il veut transmettre aux Égyptiens, au premier chef l’écriture. Scribe des dieux, Thot est aussi le patron protecteur des scribes et des lettrés. Il sera assimilé à Hermès/ Mercure dans le panthéon gréco-romain (cliché 1, et légende infra).
La représentation de l’invention de l’écriture par les mythes est systématiquement reprise, à la fin du XVIe siècle, en tant que constituant le thème iconographique principal de la nouvelle grande salle de bibliothèque (56m sur 17) voulue par Sixte Quint au Vatican (le Salone sistino). Le plan est l’œuvre de Domenico Fontana, qui prévoit une double série de voûtes quadripartites reposant sur six piliers médians. La salle est éclairée par sept grandes fenêtres percées dans les murs nord et sud, et le sol est en marbre. Angelo Rocca explique que la décoration est l’œuvre du custode Federico Ranaldi, mais que lui-même a collaboré à la conception..
Ranaldi propose de reprendre le programme de la bibliothèque de Sixte IV, en l’élargissant aux papes ayant à faire avec le livre (soit qu’ils écrivent, soit qu’ils conservent, soit qu’ils condamnent et fassent détruire) Les inscriptions sont quant à elles l’œuvre de Pietro Galesini, notaire apostolique, et de Silvio Antoniano, secrétaire du Sacré Collège. Le thème est celui de l’écriture: la découverte de l’alphabet, les Sept Sages, les Sybilles et les Muses, puis les papes qui ont joué un rôle soit en rédigeant des traités, soit en fondant des bibliothèques, soit en réunissant des conciles, toujours dans l’optique de la défense et de l’illustration de l’Église contre les hérétiques (depuis le concile de Nicée). Les artistes sont Cesare Nebbiai et Giovanni Guerra.
Sur les murs, (…) deux séries de compositions [sont] relatives aux grandes bibliothèques du monde et aux conciles généraux, et, sur les quatre face des six piliers qui supportent les voûtes, [on trouve] les « inventeurs d’alphabets » depuis Adam, « premier inventeur des lettres », Moïse avec les tables de la Loi, Mercure adossé à l’obélisque sur lequel il a dessiné les premiers hiéroglyphes, Hercule en sa qualité de Musagète, protecteur des Lettres, Pythagore avec le livre de la sagesse et saint Jérôme, jusqu’à Jésus Christ, qui est l’alpha et l’oméga, le principe et la fin de toute chose (André Masson).

Alphonse Dupront a donné une analyse rapide de ce programme iconographique, analyse  à laquelle nous pouvons toujours nous référer. Vingt-six personnages principaux représentent les inventeurs d’écritures, avec un dispositif qui fait penser à celui des emblèmes: chaque figure est accompagnée d’une sentence explicative en latin, et de la représentation de son invention –de son écriture. Le premier personnage est Adam, qui, «instruit par Dieu, est le premier inventeur des lettres», et sa devise explicite ce choix: «Adam divinus edoctus primus scientiarum et litterarum inventor». Suivent un certain nombre d’autres personnages de l’Ancien Testament, jusqu’à Esdras (cf cliché 2  et légende infra).
Puis on passe à l’Antiquité égyptienne (et nous retrouvons Mercure / Toth comme inventeur des hiéroglyphes), avant que ne défilent les héros des mondes grec et romain. Enfin, ce sont les «inventeurs» chrétiens: Ulphilas pour l’alphabet gothique, Jean Chrysostome pour l’arménien, Jérôme et Cyrille pour le cyrillique. La série se referme avec la figure du Christ, Alpha et Oméga de toutes choses, représenté tenant le Livre ouvert. Le mur sud du Salone présente quant à lui la série des grandes bibliothèques, depuis la bibliothèque des Hébreux et ses multiples avatars, puis la bibliothèque du Musée d’Alexandrie, jusqu’aux bibliothèques chrétiennes et à la bibliothèque du pape à Rome: le premier évêque, Pierre, confie aux prêtres la garde des Livres sacrés, tandis que ses successeurs observent la scène en arrière-plan. Nous nous bornons à mentionner ici la décoration du mur nord, qui présente la succession des conciles généraux.
Jean-Pierre Mahé revient quant à lui sur la mise en place de l’alphabet arménien, au tout début du Ve siècle, et sur les gigantesques travaux de traduction qui sont dès lors très rapidement engagés –et qui se poursuivront pendant un millénaire. Ces travaux, dont l’initiative est rapportée aux «Saints Traducteurs», s’insèrent dans «un mythe intemporel, récit métaphorique de la construction de la science». L’écriture permet de fixer les pensées invisibles, mais les premiers hommes ont une durée de vie telle que la question de l’oubli ne se pose pas à eux –rappelons qu’Adam aurait vécu 929 ans, l’histoire humaine commençant à la date où Adam et Ève sont chassés du jardin d’Éden. Le péché originel entraîne l’irruption du mal, mais aussi le passage de l'homme au statut de mortel et la réduction progressive de sa durée de vie, donc la montée inexorable de l’oubli.
Tandis que les descendants de Caïn se détourneront de Dieu pour fonder les nations païennes, ceux de Seth s’efforceront de conserver «les grâces et les sages pensées que Dieu avait accordées au premier homme». À la septième génération, nous rapporte le mythe arménien, Énoch invente la première écriture, de manière à conserver «le souvenir des prodiges divins». Noé sera son arrière-petit-fils, pendant la vie duquel le Déluge fait perdre toute connaissance de cette écriture…

L’invention d’une nouvelle écriture est liée à l’épisode de la Tour de Babel: «les Chaldéens s’en emparèrent, et la notèrent sur des tablettes d’argile arrachées à la terre encore tout humide du Déluge». Le départ d’Abraham pour le pays de Canaan permettra aux Hébreux de se distinguer des peuples nouvellement païens, mais il ne recevront leur alphabet divin que plus tard, par l’intermédiaire du premier prophète, Moïse, auquel Dieu transmet directement les Tables de la Loi (Exode, 31, 18 et 34, 1). Par la suite, l’Incarnation du Verbe ouvre une nouvelle ère, mais le Nouveau Testament est rédigé et copié dans l’écriture la plus courante du temps, à savoir le grec, que l’on emprunte par conséquent aux Païens. Les Arméniens seraient donc, avec les Hébreux, les seuls à pouvoir échapper aux compromissions, en ce qu'ils auraient reçu leur alphabet des mains de Dieu par l’intermédiaire des Saints Traducteurs.
L’objet du mythe est d’intégrer dans un récit (ce qui correspond à l’étymologie du terme) une succession de phénomènes majeurs ou événements particulièrement marquant, de manière à en rendre compte: la cosmogonie, l’émergence du bien et du mal, la nature et le développement de la connaissance humaine, etc. Le mythe ne fait pas appel à la raison, mais trouve sa justification dans sa double fonction, de rendre possible la compréhension du monde, et de justifier comme étant naturel l’ordre qui en découle, y compris s’agissant d’organiser la société. Sa fonction parénétique apparaît ainsi comme fondamentale.
Dans l’ordre des mythes, l’invention (ou la ré-invention) de l’écriture occupe souvent une place essentielle. Il s’agira, à travers nos exemples, de la cosmogonie égyptienne, de l’apologétique pontificale, ou de l’identité collective du peuple arménien. Et, derrière l’invention, se profile un certain nombre d’interrogations, par exemple sur le rapport de l’oral et de l’écrit (cf Platon), ou encore sur la diversité des langues –et des écritures.
Notre dernier point nous ramène à l’histoire des Arméniens: la construction du mythe des «Saints Traducteurs» définit le peuple arménien comme un peuple élu de Dieu. Mais, encore plus intéressant pour l’historien, le travail de ces intellectuels attachés d’abord à la traduction des Livres saints (la Bible et les Pères de l’Église), puis des «livres extérieurs», autrement dit des livres traitant des arts libéraux, pose la question du transfert, de l’acculturation et de l’appropriation de l’héritage occidental...

Cliché 1: Le scribe royal et prêtre-lecteur en chef Nebméroute (© Musée du Louvre). Cliché 2: le Salone Sistino. Sur les piliers, Isis (à gauche) et les fils de Seth (à droite); sur le mur du fond, la théorie des conciles: à droite, le premier concile de Constantinople, à gauche, celui d’Éphèse. Cliché 3: l'Arche de Noé, San Maurizio, Milan.

Bibliographie.
Youri Volokhine, «Le dieu Thot et la parole», dans Revue de l’histoire des religions, 221-2 (2004), p. 131-156..
Alphonse Dupront. «Art et contre-réforme. Les fresques de la bibliothèque de Sixte-Quint», dans Mélanges d'archéologie et d'histoire [de l’École française de Rome], 48 (1931). p. 282-307.
Angelo Rocca, Bibliotheca Vaticana a Sixto V pont. max. in splendidiorem commodioremque locum translata et a fratre Angelo Rocca (…) illustrata, Roma, Typographia Vaticana, 1591.
Jean-Pierre Mahé, «Philologie et historiographie du Caucase chrétien», dans Annuaire. Résumés des conférences et travaux. 151e année, Paris, EPHE, 2020, p. 44-53.

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