lundi 5 octobre 2020

Une bibliothèque, entre manuscrits et imprimés

Au contact de la Flandre et de l’Artois, Saint-Omer est d’abord un site défensif, une butte d’une vingtaine de mètres, protégée par des marais, avec un seul passage au sud-ouest. À la frontière physique (entre les collines artésiennes et la grande plaine du Nord) se superposeront progressivement une frontière linguistique, et à terme une frontière politique. Au cœur d’un plat-pays largement germanisé (les toponymes en témoignent), donc païen, Saint-Omer est aussi et d’abord un bastion du christianisme: la première fondation est celle de la puissante abbaye bénédictine de Sithiu, par Bertin au milieu du VIIe siècle. La ville elle-même émerge surtout à partir des années 900: une fortification, et un bourg autour d’un marché, le tout sous la nouvelle autorité du comte de Flandre. Appuyée sur le maraîchage, et de plus en plus sur la draperie et sur le commerce, Saint-Omer connaîtra une croissance extraordinaire jusqu’au milieu du XIVe siècle: nous sommes à quelque 35 000 habitants vers 1300! Le facteur décisif est le creusement du Neufossé, et surtout celui de la Grande Rivière, permettant aux navires de mer de remonter l'Aa pour accoster pratiquement aux portes de la cité.
Même si la situation morale des Bénédictins de Saint-Bertin est probablement devenue assez médiocre, et si des concurrences ont émergé (les Francicains en en 1224, les Dominicains et les Chartreux au XIVe siècle), la bibliothèque de l’abbaye bénéficie toujours de soins très attentifs. Jean le Bliecquère, soixantième abbé, pousse activement les travaux de reconstruction de l'église abbatiale, et commence en 1414 la nouvelle bibliothèque de sa maison. Plus tard, la présence de Guillaume Fillastre, évêque de Tournai, à la tête de l’abbaye (il en est le 64e abbé), a joué un rôle décisif (1).
Fillastre, abbé en 1447, est certes un clerc, docteur en droit canon de l’université de Louvain, mais il est surtout un politique et un diplomate très proche de la cour ducale. Il participe au concile de Bâle, et il sera à Francfort en même temps que le futur Pie II (cf du Theil, p. 51), où il a nécessairement été informé des recherches de Gutenberg. Chancelier de la Toison d’or (1462), puis chef du Conseil privé de Charles le Téméraire (1471), il décédera en 1473. Fillastre est aussi un amateur d’art et un lettré reconnu –Roger van der Weyden aurait donné son portrait, où il est représenté avec un livre ouvert dans les mains: cf cliché). C’est encore lui qui passe à Simon Marmion commande du célébrissime Retable de Saint-Bertin (aujourd'hui pour partie à Berlin et à Londres).

Mais voici les livres: il est possible que le puissant prélat ait lui-même passé commande à Gutenberg d’une Bible à 42 lignes de 1454-1455: Saint-Bertin en possède en effet un exemplaire, dont seul le tome II est aujourd’hui conservé (GW 4201). Malheureusement, le volume a été à nouveau relié au XVIIIe siècle, sous le règne de l’abbé Mommelin le Riche, ce qui répond à un souci de conservation parfaitement louable, mais ce qui nous prive de toute éventuelle mention de provenance ou autre (rappelons que les archives de Saint-Bertin ont été détruites au cours de la Première Guerre mondiale).
Quoi qu’il en soit, les échanges sont suffisamment faciles dans la géographie de la Flandre et de l’Artois pour que la bibliothèque de Saint-Bertin s’enrichisse d’un certain nombre d’exemplaires imprimés incunables, dont la plupart vient de la géographie typographique rhénane. Citons les Lettres (Epistolae) de Jérôme (Strasbourg, avant 1470), le Quaternarius (Cologne, vers 1471), la Practica nova judicialis de Ferrariis (Strasbourg, avant 1473), l’Expositio Decalogi de Nider (Cologne, vers 1480), le De Spiritu Guidonis (Delft, 1486), la Summa angelica (Alost, 1490) et le Rationale de Guillaume Durand (Nuremberg, 1494). Deux exemplaires portent une mention comme quoi ils ont été acquis par Roland de Reno, dont nous savons qu’il était «granatarius» de Saint-Bertin dans les années 1470-1480: il s’agit du traité de Panormitanus Sur les cinq livres des Décrétales (Bâle, 1477), et du sixième livre de ces mêmes Décrétales (Spire, 1481). Le granatarius est l'officier en charge de recevoir les impôts en nature, voire d'exercer les fonctions d'un véritable intendant: au total, un des personnages clés de la maison (cf cliché infra: Saint-Bertin, gouache tirée des Albums de Croÿ).
Mais revenons à notre géographie typographique: l’Italie, en tant qu’espace de production, s’inscrit très en retrait par rapport aux pays allemands, avec trois éditions de Venise et une de Parme, et la France encore plus, puisqu’il n’apparaît qu’une édition parisienne des Sermons de saint Augustin (vers 1499). On ne s’étonnera pas de trouver en outre, dans notre liste, deux Missels, un Missel romain (Venise, 1481), et un Missel de Tournai (Paris, 1498). On ne peut en définitive qu’être frappé par le fait que les moines se tournent très vite après 1450 vers le nouveau média de l’imprimé, manifestant ainsi une modernité certaine, et qu'ils se fournissent d'abord dans la géographie traditionnelle du négoce audomarois. Ne perdons pas pour autant  de vue le fait qu’un certain nombre d’exemplaires incunables ont évidemment pu entrer postérieurement dans la bibliothèque de Saint-Bertin.
Le successeur de Guillaume Fillastre sera Jean de Lannoy (de 1473 à son décès en 1492): lui aussi appartient à l'une des plus grandes familles bourguignonne, et il sera lui aussi chancelier de la Toison d’or. Nul doute que, sous les règnes successifs de ces grands abbés, toutes les facilités ne soient données pour la circulation des hommes, des nouvelles et autres informations, et des marchandises –dont les livres. Ces circonstances expliquent que, d'une manière plus générale, la région du nord de la France actuelle n’ait accueilli des ateliers typographiques que ponctuellement, à Valenciennes (et à Abbeville), et que de petits ateliers ne s’y installent de manière permanente qu’à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, voire au XVIIe –pensons aux travaux et à la parfaite érudition du regretté Albert Labarre.

Les exemples sont partout, dans les fonds patrimoniaux des différentes bibliothèques de la région, qui témoignent de la rapidité de circulation des nouvelles publications importées des provinces bourguignonnes et des pays allemands, avant, bien évidemment, la montée en puissance de Paris. Bornons-nous au seul dossier du chanoine Raoul Mortier, qui laisse à son décès, à Cambrai en 1480, une belle bibliothèque, dans les titres de laquelle figure une «Bible en deux volumes de l'impression de Mayence», estimée 12 livres… (2). Malheureusement, l’ouvrage ne semble pas être aujourd’hui conservé. Ces observations confirment aussi l’importance d’étudier globalement les bibliothèques à partir du dernier tiers du XVe siècle, sans se limiter aux seuls manuscrits.
Terminons par une note de prospective. À Saint-Omer comme dans toute la région, le XVe siècle est un temps de rupture, et cette rupture sapera durablement les conditions mêmes de la prospérité. Après la mort du Téméraire devant Nancy (1477), Louis XI occupe Artois et Boulonnais, mais Saint-Omer reste fidèle à la «Bourgogne» et devient peu ou prou une place frontière. Pour autant, les «guerres françaises» se poursuivent au XVIe siècle, avant que n’éclate la crise religieuse: la ville fait alors office de place de refuge pour les catholiques, et elle apparaîtra comme un bastion de la reconquête tridentine. Plus tard, elle sera encore place de refuge, mais cette fois pour les catholiques anglais… ce qui explique la présence de quelques rarissimes éditions anglaises dans le fonds actuel de la bibliothèque.

Notes
(1) Joseph du Theil, Guillaume Fillastre, évêque de Tournai, abbé de Saint-Bertin, chancelier de la Toison d’or: un amateur d’art au XVe siècle, Paris, Picard, 1920.
(2) Ad59 4G-1467.

Note bibliographique
Histoire de Saint-Omer, dir. Alain Derville, Lille, Pr. univ., 1981. Frédéric Barbier, «Saint-Bertin et Gutenberg», dans Le Berceau du livre : autour des incunables. Mélanges offerts au Professeur Pierre Aquilon par ses collègues, ses élèves et ses amis, dir. Frédéric Barbier, Genève, Librairie Droz, 2003, 472 p. (RFHL 118-121), p. 55-78. Id., «Le Livre imprimé au XVe siècle dans la France du Nord», dans Mélanges Louis Trénard, Lille, 1984 (t.  LXVI, n° 261-262), p. 633-651. Id., «Incunable catalogues and the historian: some observations on recent works», dans Bibliography and the study of the 15th. century civilisation, London, 1987, p. 53-67.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire