samedi 9 janvier 2021

Une thèse de médecine... mais qui traite de botanique

Il convient d’égayer la grisaille de saison et, pour cela, nous pouvons aussi faire appel aux livres, et aux fleurs. Benjamin Pierre Gloxin (1765- 16 janv. (?) 1794), descend d’une famille probablement originaire de Worms mais établie en Alsace à la fin du XVIIe siècle: ce sont des pharmaciens, des médecins et des scientifiques. Le 1er décembre 1785, le jeune homme soutient sa thèse de médecine, devant un jury de l’Université de Strasbourg présidé par Jean Hermann:
Gloxin, Benjamin Pierre, Observationes botanicae in alma Universitate Argentinensi medici ordinis consensu impetrandae veniae ergo honores et privilegia doctoris medicinae adipisciendi disputatoriis exercitiis in audortorio academivo maiori die I. Decembris MXCCLXXXV solenniter discutiendas proponit Beniamin Petrus Gloxin Colmariensis, civitatis patriae physicus designatus, Argentorati [Strasbourg], e prelo Dannbachiano, stanno Rolandi et Iacobi, [1785], [6-], 26 p., 3 pl. en t.-d., 4°.
L’Université de Strasbourg, héritière de l’ancienne Haute École fondée par Johann Sturm, a conservé son prestige au XVIIIe siècle, alors même que les universités françaises entraient dans une décadence accentuée. Elle possède une faculté de médecine, au contraire de l’université catholique (dite «Université épiscopale»). La thèse elle-même est dédiée au Magistrat de Colmar, et Gloxin y décrit plusieurs plantes nouvellement introduites au jardin de l’Université (Martyniae, Salvia leonuroïdes, Cyperus aegyptiacus). Les planches sont dessinées par Balz, et gravées par Jean Martin Weis: ce dernier est le fils du graveur de ville et auteur de la magnifique Représentation des fêtes de 1745. La personnalité du directeur de thèse, Jean Hermann (1738-1800), n’est pas non plus anodine: directeur du célèbre jardin botanique (1) et professeur à l’université, Hermann possède une très remarquable bibliothèque de travail (plus de 12 000 volumes) (2).
La thèse se présente sous la forme d’un petit cahier (l'habitude n'est pas encore celle des thèses écrasantes, de plusieurs centaines de pages), mais sa «mise en livre» spécifique est révélatrice des choix de l’auteur et de son imprimeur-libraire. Le format, in quarto, est un petit peu plus grand que celui des thèses de l’Université épiscopale, le texte est suivi des trois planches en taille-douce et, surtout, l’adresse fait référence aux caractères typographiques utilisés, à savoir ceux de Rolland et Jacob. Cette mention nous ramène à une affaire d’envergure.
L’année 1775 a en effet vu l’installation de Beaumarchais à Kehl (3), avec une partie des poinçons rachetées après la mort de Baskerville à Birmingham (1772), pour lancer la grande édition dite du «Voltaire de Kehl»: cette édition sortira à la Société littéraire et typographique en 1783-1785. Claude Jacob, lui-même ancien élève de Baskerville, travaille alors comme graveur typographique à Kehl mais, brouillé avec le directeur de l'«imprimerie étrangère», il s’associe à Rolland, pour présenter en 1784 une requête au Magistrat de Strasbourg en vue d’obtenir l’autorisation de créer une fonderie de caractères dans cette ville. L’autorisation est donnée, le Magistrat prête 6 000 ll. pour lancer l’opération, et les requérants sont installés au Zimmerhof, à proximité de la porte des Juifs. L’édition de la thèse de Gloxin constitue ainsi un des premiers exemples de l’emploi des caractères néo-classiques copiés de Baskerville dans la capitale alsacienne. Dannbach aurait par conséquent acquis un ensemble de fontes de Rolland et Jacob Il est significatif de voir portée au titre la mention faisant référence à cette utilisation, dans une optique évidemment publicitaire.
Encore un mot rapide sur l’imprimeur: Philippe Jacques Dannbach (1747-1812) vient de reprendre à Jean Steinemann (1784) l’ancienne imprimerie-librairie Kürsner. Il s’agit d’un atelier important, puisqu’il compte cinq presses et emploie dix-sept ouvriers en 1788 (AmS, VI, 686), malgré ce qu’en dit Hermann: «Quant au sieur Dannbach, la prospérité de son imprimerie n’est qu’apparente. L’impression des annonces publiques et des gazettes allemandes occupe constamment une et même deux de ses presses, alors qu’il n’a pas de privilège». Dannbach travaille notamment pour le Magistrat, mais aussi pour l’Université: une thèse telle que celle de Gloxin s’inscrit parmi les travaux de ville, autrement dit c’est une commande, payée par le candidat, et dont ce dernier assure la distribution. Nous ne savons rien, malheureusement, du tirage (peut-être cent ou deux cents exemplaires?).
Quoi qu’il en soit, nous sommes dans un milieu éclairé d’obédience luthérienne, et dont les membres seront en majorité favorables aux réformes des années 1789. Il semble que Gloxin ait visité les Provinces-Unies en 1786 (il achète des livres à Amsterdam), il est membre de la Tabagie de Colmar, mais aussi membre étranger de l’American Philosophical Sty à Philadelphie (cf Transactions, vol. III). Surtout, il s’engage nettement pour le changement, au début de la Révolution: pour lui, «être chrétien et révolutionnaire ne paraissait pas inconciliable» (Paul Leuilliot). Procureur de la commune, il est président de la Société des amis de la Constitution à Colmar (1791-1793), puis vice-président de la Société populaire révolutionnaire des Amis de la Liberté et de l’Égalité, participant en tant que tel au culte de la Raison. Ajoutons que, comme son maître Hermann, il possédait une riche bibliothèque, pour laquelle il fait réaliser un ex-libris.
Mais Gloxin dirigeait aussi l’hôpital de Colmar, dans une période très difficile, dans la mesure où les frontières de l’est voient affluer de tous les départements les volontaires venus défendre la République. De fait, on est quelque peu effaré de voir le nombre de décès survenus à l’Hôpital de Colmar au cours de l’hiver 1793-1794... Le directeur lui aussi décède, au tout début de 1794 – il n’a pas encore trente ans. Charles Louis L’Héritier (1746-1800) immortalisera son nom en lui consacrant le genre exotique des «Gloxinia» (cf cliché). 

Notes
(1) Le Jardin botanique a été fondé en 1617, et il est dirigé depuis lors par un certain nombre de savants de très grande valeur.
(2) Dorothée Rusque, «Un dispositif matériel et visuel constitutif de la construction du savoir naturaliste au XVIIIe siècle: la collection de livres de Jean Hermann», dans HCL, XI (2015), p. 95-108.
(3) À la sortie du pont du Rhin, Kehl appartient au grand-duché de Bade, et constitue pratiquement le modèle idéaltypique de ce que l'on désigne comme les presses périphériques au XVIIIe siècle.

Bibliogr.: L. Blanchard fils, Éloge funèbre de Benjamin Gloxin, vice-président de la Société populaire et agent national de la Commune de Colmar, prononcé à la Société populaire de Colmar, le décadi 30 nivôse de l'an second de la République. Marcel Moeder, Les Ex-libris alsaciens, des origines à mil huit cent quatre-vingt dix, Strasbourg, A. & F. Kahn, 1931.
CR de la thèse dans Journal de médecine, chirurgie, pharmacie, &c., 67 (juin 1786), p. 595-597; Journal des savants, déc. 1786, p. 2453-2454 (simple signalement).
Sur Rolland et Jacob: Épreuve des caractères de la Société Typographique de Strasbourg, par Jacob, élève de Baskerville. Marius Audin, Les Livrets typographiques des fonderies françaises avant 1800, Amsterdam, G. T. Van Heusden, 1964, cite cinq livrets publiés par Rolland et Jacob (n° 230-231 et trois p. 207 du supplément).

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