mardi 5 janvier 2021

Nouvelle publication sur la censure

Renaud Adam,
Le Théâtre de la censure (XVIe et XXIe siècles). De l’ère typographique à l’ère numérique,
préf. Ralph Dekoninck,
Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2020,
104 p., ill.
(«L’Académie en poche»).

Cet élégant petit volume revient sur une problématique classique –la mise en place de la censure au XVIe siècle–, mais en lui superposant une perspective comparatiste particulièrement bien venue: en quoi la mise en place d’une régulation du marché du livre, pour l’essentiel au XVIe siècle, fait-elle penser à des phénomènes analogues, s’agissant des «nouveaux médias», en notre aube du XXIe siècle? La théorie des «Trois révolutions du livre» (1) postulait déjà la pertinence d’une approche comparatiste non plus dans la seule géographie, mais aussi à travers la chronologie, approche mise en œuvre par un certain nombre de travaux postérieurs. Au demeurant, la perspective peut avoir aussi une dimension épistémologique, dans la mesure où la comparaison peut n’être pas explicitement affichée dans le discours, mais bien utilisée dans la démonstration (les phénomènes des années 1990-2020 éclairent sur ceux des années 1450-1480, et inversement).
Renaud Adam est aujourd’hui l’un des meilleurs connaisseurs de l’histoire du livre dans les anciens pays bourguignons (2): de facto, cette géographie est celle traitée avant tout par son livre, avec en arrière-plan l'espace du Saint-Empire et de l’Espagne, le reste de l’Europe étant plus ou moins laissé de côté (la France, et, même si dans une mesure légèrement moindre, l’Angleterre). L’auteur a pleinement raison d’insister d’entrée sur le point-clé: l’émergence et le succès d’une nouvelle technologie des médias, qu’il s’agisse de la typographie en caractères mobiles ou des «nouveaux médias» des années 2000, pose aux contemporains un certain nombre de problèmes inédits, dont les moindres ne concernent pas les catégories supposées encadrer leur utilisation –on sait combien les discussions sur la taxation des bénéfices des GAFA, ou encore sur la responsabilité des réseaux sociaux quant au contenu des messages mis en ligne sur ces mêmes réseaux, sont aujourd’hui à l’ordre du jour. Rien de différent autour de 1500, alors même que l’on prend peu à peu conscience des possibilités nouvelles qu’ouvre l’imprimé, et que la question se pose, de la nécessité –ou non– d’en réguler l’emploi. Cette évolution couvre un délai de deux générations, de sorte que Renaud Adam ouvre avec justesse son propos avec le début du XVIe siècle.
Un second point, très remarquable, retient l’attention de l’auteur, qui concerne la problématique de la publicité: censure et répression sont mises en scène, en faisant souvent appel à un élément central, celui du «feu purificateur» lequel, au sens propre, réduit en cendres toute forme de pensée hétérodoxe, tandis que le cérémonial suivi s’apparente à une forme de théâtre moralisateur. Nous sommes dans une approche très bien venue, et qui s'apparente à celle de l’anthropologie historique.
Le premier chapitre envisage le temps de la censure répressive (3). Même si les phénomènes ici présentés sont plus englobant, il faut reconnaître que la mort de Cisneros, à quelques jour de l’affichage des 95 thèses, fait de l’année 1517 une date emblématique. Dans les années qui suivent, la répression orchestrée par le pape et par l’empereur dans les «anciens Pays-Bas» vise avant tout à interdire toute diffusion des écrits luthériens. D’autres problèmes sont abordés, s’agissant notamment de la position des professionnels du livre (Thierry Martens à Louvain), ou encore des difficultés de faire connaître les différents textes réglementaires (nécessité de traduire en vernaculaire, organisation de lectures en public, etc.). Les professionnels du livre, qu’ils soient imprimeurs, libraires ou relieurs, pourront eux aussi être condamnés et exécutés à compter de la décennie 1540, avant que les dispositions à suivre ne leur soient précisées par le premier Index de Louvain, sorti en 1546.

Le deuxième chapitre traitera de cette forme particulière de censure qu’est la censure expurgatoire, et il s’ouvre avec la «destruction des images» à Steenvoorde en août 1566. La «furie iconoclaste» se répand dès lors très vite, jusqu’à la vallée de l’Escaut et à Anvers –et des livres aussi, voire des bibliothèques entières, sont détruits. Par la suite, face à la répression orchestrée par le Conseil des troubles, les imprimeurs et libraires cherchent à s’abriter en utilisant pour la première fois des fausses adresses (p. 51 et suiv.) ou en publiant de manière anonyme. Dans le même temps, des visites sont conduites dans les ateliers et dans les boutiques pour identifier et détruire les éventuels exemplaires de titres interdits. Enfin, le système, étonnamment lourd, de l’expurgation est mis en place à partir de 1570-1571, avec une pratique variable selon que les passages caviardés sont rendus plus ou moins illisibles (cf ill. 3 et 4). Désormais, les textes des grands réformateurs ne seront plus imprimés sur place, mais le plus souvent dans des villes passées à la Réforme, comme Genève, d’où on les achemine vers les Pays-Bas notamment par l’intermédiaire de négociants de Tournai (p. 63-64).
Le troisième chapitre reprend la problématique du «théâtre de la censure», approche présentée par l'auteur comme caractéristique du règne de Philippe II (4). Les cérémonies suivent un rituel soigneusement théâtralisé (notamment s’agissant de la destruction par le feu), tandis que l’action du pouvoir est médiatisée par le recours à l’imprimé (placards, plaquettes, etc.), à l’image, voire à l’oralisation (crieurs publics). La pesée des résultats de la répression est évidemment difficile, mais les sources tendent à suggérer que la destruction entière d’un texte publié mais interdit reste exceptionnelle. En revanche, l’«héritage scribal» des Aztèques et des Mayas est pratiquement anéanti par les Espagnols (p. 76). L’arrivée des archiducs, Albert et Isabelle, en 1598, marquera l’entrée dans une conjoncture plus apaisée: l’Église tridentine a triomphé aux Pays-Bas (surtout Pays-Bas du sud), et par suite la répression devient moins sensible.
Le quatrième et dernier chapitre, enfin, vise à répondre, même rapidement, à l’enjeu posé en tête du volume: une comparaison des conditions de fonctionnement de la censure face aux changements du système des médias, est-elle possible, entre le XVIe siècle et l’aube de notre XXIe siècle? L’auteur souligne le paradoxe qui fait de la «grande conversion numérique» un temps de difficultés plus grandes pour accéder librement à une information (ou à des contenus?) fiables (p. 80). Plus que la censure proprement dite, du moins dans nos sociétés occidentales avancées, deux phénomènes conjuguent leurs effets pour biaiser l’information: il s’agit d’abord du «tribunal des réseaux sociaux», dont la violence se révèle d’autant plus grande qu’elle s’articule avec une irresponsabilité de fait. Mais il s’agit aussi du déluge des informations non contrôlées, voire des fausses informations (les fake news), que la très grande majorité des utilisateurs n’est en rien armée pour traiter, encore moins pour critiquer.
Parmi les effets secondaires de cette évolution de fond, figure la volonté de ne pas s’exposer, et donc le privilège de fait donné au «politiquement correct», voire à l’autocensure. La dernière édition de l’Index est publiée en 1948 mais, comme Renaud Adam le souligne, l’utilisation systématique des algorithmes par les moteurs de recherche a pour effet d’en opacifier les résultats et de ré-instituer une forme de censure d’autant plus dangereuse que, précisément, elle ne dira pas son nom. Aujourd’hui comme au XVIe siècle, la question reste ainsi posée, de l’équilibre à instaurer entre les dispositifs de régulation éventuellement mis en place par le pouvoir politique, et les règles suivies par les acteurs privés. Nous sommes très reconnaissants à Renaud Adam de fixer le projecteur de l’historien sur une question dont on sait la place stratégique qu’elle occupe aujourd’hui.
Même si on ne saurait demander à ce petit volume ce qu’il n’est pas censé nous apporter, nous pensons qu’il aurait préférable d’afficher plus clairement (au titre?) la délimitation géo-historique adoptée au fil du texte. De même, l’extension des possessions de Charles Quint et de ses deux successeurs, son frère Ferdinand et son fils Philippe II, pose-t-elle la question des distorsions sensibles dans la conjoncture: la chronologie des phénomènes liés à la censure n’est pas la même, selon que l’on se trouve aux «Pays-Bas», dans les territoires patrimoniaux de la famille de Habsbourg, dans les autres territoires appartenant au Saint Empire, dans certaines possessions italiennes ou dans la péninsule Ibérique. La présence même du souverain et de sa cour itinérante ne représente certes pas un enjeu secondaire, le départ de l’Empereur, en 1529, marquant par exemple, comme on sait, le déclin de l’influence érasmienne en Espagne et préludant au raidissement tragique des positions des uns et des autres. Mais les contraintes matérielles de la collection rendaient illusoire d’élargir encore la perspective, et il faut être pleinement gré à Renaud Adam de nous donner avec un réel bonheur une analyse très informée et pertinente d’un phénomène aussi complexe que celui de la régulation des médias au XVIe siècle, et de nous suggérer, in fine, un certain nombre de questions susceptibles d’alimenter la réflexion à venir.

Notes
(1) Les Trois révolutions du livre: actes du colloque international de Lyon/Villeurbanne (1998), dir. Frédéric Barbier, Genève, Droz, 2001, 343 p. (Numéro spécial de la RFHL, 106-109, 2000), notamment l’introduction, «D’une mutation l’autre: les temps longs de l’histoire du livre», p. 7-18.
(2) Parmi une très riche bibliographie, bornons-nous à rappeler la belle étude consacrée par Renaud Adam à Thierry Martens: Jean de Westphalie et Thierry Martens. La découverte de la Logica vetus (1474) et les débuts de l’imprimerie dans les Pays-Bas méridionaux (avec un fac-similé), Turnhout, Brepols, Musée de la Maison d’Érasme, KBR Be, 2009, [et la reprod. en fac-similé] («Nugae humanisticae», 8).
(3) «Maudits livres». La réception de Luther & les origines de la Réforme en France [catalogue d'exposition], Paris, Bibliothèque Mazarine, Éditions des Cendres, 2018, 339 p., ill.
(4) Rappelons que, après l’abdication de Charles Quint (1555), les couronnes sont partagées: le frère de l’empereur, Ferdinand, succède à celui-ci dans les territoires des Habsbourg, tandis que son fils, Philippe II, aura l’Espagne, les anciens territoires bourguignons (y compris le comté de Bourgogne) et l’empire d’outre-mer.

Cliché: © Bibliothèque de la Ville de Loches. 

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