samedi 9 mai 2020

Théorie de la modernisation

Le temps du confinement est l’occasion de reprendre des travaux anciens, de découvrir (ou de redécouvrir...) des publications datant de quelques années, voire de plusieurs décennies. La catégorie et la théorie de la «modernisation» ont de longue date intéressé les historiens européens, à la suite de leurs collègues anglo-saxons. Heinz Schilling l’aborde avec précision, dans un article important publié en 1982 et où l’auteur fait un sort à part à la géographie des «Pays-Bas du nord», celle des Provinces-Unies (1): la case study permet  d’articuler une certaine forme de pensée théorique avec l’expérience qu’apporte seul le travail sur les realia de l’histoire. Dans le même temps, c’est peu de dire que la «modernisation» intéresse au premier chef l’historien du livre et de la «civilisation du livre», pour prendre l’intitulé de la conférence inaugurée à l’École pratique des Hautes Études par Henri-Jean Martin.

1- LEXICOGRAPHIE ET HISTORIOGRAPHIE
Lexicographie
Mais qu’est-ce précisément qu'être «moderne» (2)? Un détour par la lexicographie peut nous éclairer: «moderne» est bien évidemment d’origine latine, en tant que dérivé du substantif modus (i), au sens de «mesure» physique (mesure de surface) puis abstraite. L’ablatif modo est employé adverbialement, et signifie «avec mesure», «de manière juste» et, par restriction «seulement» (non modo… sed etiam). Par suite, le terme pourra aussi glisser vers une acception temporelle, comme l’explicite Donat commentant Térence: Hic «modo» adverbium temporis praesentis est.
L’adjectif bas-latin modernus est formé à partir de l’adverbe, sur une construction du type hodiernus (< hodie, aujourd'hui): le sens est celui de «récent», «actuel» (Arnout et Meillet). Le mot passe en français au XVe siècle, et il est d’abord employé dans l’enseignement universitaire: les moderni sont «les hommes des époques récentes», par opposition aux Anciens. Cette acception domine toujours au XVIIe siècle, avec la célèbre «Querelle des Anciens et des Modernes» : même si nous la retrouvons encore dans l'article «moderne» de l'Encyclopédie, l'acception s’élargit pourtant au XVIIIe siècle, et fait l’objet d’une valorisation croissante jusqu’à aujourd’hui. Ce qui est moderne est assimilé à une marque de progrès (Dict. étym. Langue fr.). Nous sommes donc devant un concept dont la signification se déplace: à chaque époque, le «moderne» désigne peu ou prou ce qui est «actuel» (par rapport à ce qui a précédé), avec une implication généralement positive. Le Trésor de la langue française confirme l'analyse:
[L'idée dominante pour le locuteur est celle de présent ou de proche passé] Qui existe, se produit, appartient à l'époque actuelle ou à une période récente.
En revanche, le substantif dérivé, «modernité», garde un sens plus abstrait: il s’agit de désigner le moderne en soi et, pour l’historien, les composantes qui le constituent en tant que tel et qui le donnent à voir d'une époque à l'autre. Un second dérivé, celui de «modernisation», désigne non plus l’état, mais le procès même de construction de la modernité.
Historiographie
Nous retrouvons bien la perspective de l’actualité lorsque nous reprenons la question sur le plan historiographique. En s’appuyant sur le double concept  «modernisation» / « modernité», les chercheurs anglo-saxons travaillant dans le domaine de la sociologie se sont en effet efforcés de proposer des outils qui permettraient de caractériser la transition vers la société industrielle et vers la démocratie –il s’agissait donc avant tout des XIXe et XXe siècles. Leurs travaux montrent que l’essor économique se combine alors avec la spécialisation des activités, avec la montée en puissance de la participation politique, l’essor de l’individualisation et la sécularisation (du moins dans le domaine intellectuel et scientifique). Encore une fois, il est logique que la «modernisation» soit globalement connotée positivement, et que sa théorie amène à distinguer les sociétés «pionnières» des sociétés «suiveuses», établissant ainsi une échelle entre niveaux de développement plus ou moins «avancés».
Avouons que l’idée est séduisante, et qu’elle recouvre une part de la réalité historique (l’industrialisation, la démocratisation). Mais, sans entrer dans une discussion qui ne relève pas de notre propos, la théorie se réfère implicitement à un projet téléologique –dans le pire des cas, le concept sera «daté», parce qu’il se fonde sur un a priori, ou sur une démonstration d’ordre idéologique, voire politique.
Nous l'avons dit, la galaxie «moderne / modernité / modernisation» intéresse tout particulièrement l’historien du livre. Schilling explique en effet que le concept de modernisation ne saurait désigner exclusivement des phénomènes relatifs à la période la plus récente (XIXe et XXe siècles), mais qu’il se décline aussi pour des périodes antérieures –et tout particulièrement pour les XVIe et XVIIe siècles. Dès lors, il ne s’agira plus de construire une analyse globalisante d'un processus donné (d'ordre principalement économique et socio-politique), mais de proposer une mise en perspective comparatiste entre différents espaces géo-politiques, mise en perspective appuyée sur un élargissement du champ même de la «modernité» au domaine de la «culture».
Dès lors que la modernité est assimilée à un concept constamment actualisé et réactualisé, le travail portera en effet d’abord sur les phénomènes de langue. En tant que concept dont le contenu change d'un temps à l'autre, la «modernité» relève de l’habitus culturel de chaque époque se présentant et se représentant elle-même comme différente sur un certain nombre de points de celles qui l’ont précédée. Que les humanistes se soient représentés eux-mêmes comme les acteurs d’une modernité opposée à l’«obscurité gothique», et que l’invention de la typographie en caractères mobiles soit pour eux un des événements principaux qui marquent le changement, le fait n’est pas douteux (on pensera à Rabelais). Dans le même temps, à côté des faits de langage, l’historien de la «modernité» voudra appuyer son travail sur des données statistiques, renforçant ainsi le statut scientifique de sa démarche: or, l’histoire du livre dispose de données chiffrées, par lesquelles caractériser dans le temps l’économie de la production et de la «consommation» des imprimés. Schilling insiste lui aussi sur le fait que le processus de «modernisation» implique des transformations d’ordre culturel au sens large: la «seconde révolution du livre», la révolution gutenbergienne, engage en effet un certain nombre de sociétés occidentales sur la voie de la modernité, comme l’explicite aussi le sous-titre de L’Europe de Gutenberg (3).

2- LA PROVINCE DE HOLLANDE
Les Provinces-Unies en 1648 (© Andreas Nijenhuis)
Les Pays-Bas du nord et la Hollande
En bonne méthode, Schilling appuie l’essentiel de sa théorie de l'émergence de la «modernité» sur l’étude d’un cas, en l’occurrence celui des Pays-Bas du nord, puis des Provinces-Unies. De fait, les Provinces-Unies sont le lieu d'un véritable «miracle» qui permettra à une coalition de quelques provinces d'importance a priori secondaire (moins de 2 millions d'habitants vers 1680...) de mettre en échec la puissante monarchie espagnole. Revenant sur le rôle des indicateurs culturels et remontant la chronologie, Schilling évoque rapidement le rôle des Frères de la Vie Commune et de leurs écoles, et le développement de la devotio moderna, notamment dans une ville de transit (un port) comme Deventer (cf p. 513). Puis il souligne le rôle du média dans le processus de modernisation: la prototypographie, puis la typographie (4) apparaissent très tôt dans les anciens Pays-Bas, où les livres circulaient déjà de longue date.
La géographie de développement n’est pas figée, et l’axe majeur des anciennes provinces bourguignonnes se déplace progressivement vers le nord: la première partie du XVIe siècle est le temps du triomphe d’Anvers, et de Plantin, quand les sept «provinces du nord» font sécession du royaume d’Espagne (1568), ouvrant ainsi la «Guerre de quatre-vingts ans» (jusqu’en 1648, avec les traités de Westphalie). Une autre histoire commence dès lors à s'écrire.
La principale des Sept provinces est celle de Hollande, sur laquelle Schilling se penche plus précisément. Elle est caractérisée par sa densité de population et par son urbanisation, regroupant les grandes villes de Rotterdam (40 000 hab. vers 1680), Leyde (70 000 hab.), Haarlem (40 000 hab.) et Amsterdam, à la fois principale pôle démographique du pays (quelque 200 000 hab.) et son centre économique, avec la Bourse, entourée par les boutiques des libraires (cf cliché) (5). Sa démographie présente aussi des caractères très spécifiques, avec une population au sein de laquelle le poids du secteur primaire (l’agriculture) se fait plus relatif par rapport aux secteurs secondaire et tertiaire. Les échanges et les déplacements sont constants, facilités par l’essor précoce des moyens de transport réguliers (la route, certes, et le cabotage, mais aussi les canaux):
[les] villes [sont] distantes de deux ou trois heures (...). Il n'y a pas autant de carrosses dans les rues de Rome qu'il y a ici de charrettes remplies de voyageurs, tandis que les canaux qui coulent dans toutes les directions à travers le pays sont couverts (...) d'innombrables bateaux (Isaac de Pinto, 1627).
Pour autant que l’on puisse les connaître, les taux d’alphabétisation sont remarquables, avec, à Amsterdam, 60% de la population masculine en mesure de signer son acte de mariage au XVIIe siècle, et 85% à la fin du XVIIIe (32% et 64% pour les femmes). 
Les conditions du développement: liberté, participation 
Le siècle d’or des Provinces-Unies est le XVIIe siècle, quand la petite république protestante détient les trois-quarts du tonnage marchand des flottes européennes, détrônant ainsi l’ancienne domination de Venise (Andreas Nijenhuis). L’essor de la flotte et du commerce s’accompagne de la montée en puissance de la production cartographique à Amsterdam, avec les Hondius, Jansson et Blaeu. Les voyageurs ne s’y trompent pas, qui soulignent la modernité d’une société érigée en modèle. On connaît la formule de Descartes, même si celui-ci se réfère non pas précisément à la modernité... mais bien à la renaissance des anciens:
Y a-t-il un pays au monde où l’on soit plus libre, où le sommeil soit plus tranquille, où les lois veillent mieux sur le crime, où les empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient connus, où il reste enfin plus de traces de l’heureuse et tranquille innocence de nos pères? (Lettre à Guez de Balzac, 1634).
Dans le même temps, les Provinces-Unies deviennent une terre de refuge non seulement pour les Huguenots wallons (les Français suivront surtout à la fin du XVIIe siècle), mais aussi pour les auteurs et intellectuels cherchant à échapper à des contrôles trop tatillons.
La «librairie»
L’alphabétisation élevée, et le haut niveau de tolérance (6), sont les deux facteurs qui rendent possible l’essor de la librairie néerlandaise. Les professionnels sont organisés en guildes locales, et fixent eux-mêmes de concert leurs pratiques de travail et leurs modes d’apprentissage (donc, les conditions d’accès à la profession) –d'une certaine manière, nous sommes devant un système qui préfigure celui que mettront en place les libraires allemands autour de Leipzig à partir de la décennie 1760.
Un autre élément intervient encore, qui concerne la diffusion: la participation à la vie publique se manifeste, certes, par la diffusion large d'une littérature de colportage, mais aussi à travers le développement de la presse périodique, et Schilling souligne le fait que, en 1645, dix périodiques sortent chaque semaine à Amsterdam. Le dernier point concerne les activités de négoce: en dehors même des Provinces-Unies, les réseaux de professionnels du livre, appuyés sur ceux des banquiers et des négociants, s’étendent à travers tout le monde occidental, d’Édimbourg à Copenhague, Breslau / Wroclaw, Rome et Lisbonne. Il n’est que de citer, à nouveau, l’exemple de Descartes, faisant paraître son Discours de la méthode à Leyde en 1637. Au total, la librairie des Provinces-Unies ne travaille évidemment pas pour les seules Provinces-Unies, mais elle se fera aussi une spécialité de l'édition en langue française pour l'étranger.
Herman De la Fontaine estimait, dans ses travaux pionniers que la «librairie hollandaise» a assuré peu ou prou la moitié de la production mondiale d’imprimés au XVIIe siècle...
Retour sur la modernité néerlandaise
Ill. d'après Otto Lankhorst, art. cité
La société des Provinces-Unies est ainsi très tôt marquée par une forme de liberté individuelle, par la déconcentration des pouvoirs et par l'usage constant de la concertation et de la négociation entre les acteurs. Pour autant, elle reste, pour Fernand Braudel, une société traditionnelle, en tant qu'elle marque le triomphe d'une «économie ancienne à domination urbaine» (Civilisation matérielle, économie et capitalisme, III, p. 145). La question du statut des religions est plus complexe, même si nous sommes dans un modèle de développement multiconfessionnel. En définitive, le modèle politique se distingue autant du modèle de l’absolutisme centralisé à la française que du modèle de la monarchie tempérée à l’anglaise –les deux exemples classiques sur lesquels a été bâtie la théorie de la modernité / modernisation. La conjoncture des Pays-Bas deviendra pourtant plus médiocre au XVIIIe siècle (cf Braudel, loc. cit.), y compris dans la branche de la librairie, en partie par suite de la concurrence extérieure (on pense par ex. à l’essor des presses périphériques hors de la Hollande, à Bouillon, Liège, Deux-Ponts, etc.). Dans le même temps, l’Angleterre s’impose de plus en plus évidemment comme la première puissance mondiale.
Au total, la diversité des expériences historiques illustre la diversité des trajectoires de la «modernisation»: la modernité n’est pas un état, et son étude suppose une mise en perspective chronologique. Du côté de l'histoire du livre, le travail a été engagé, s’agissant autant de la «révolution gutenbergienne» que de l’industrialisation de la librairie (6). Nous ne pouvons en définitive que suivre Heinz Schilling lorsqu’il plaide pour la réappropriation du concept de «modernisation» et pour l’étude des conditions préliminaires du phénomène qu'il désigne. Et nous ne pouvons que l’approuver encore lorsqu’il plaide pour un décloisonnement de concepts, qu'il convient en effet de dégager des gangues idéologiques dans lesquels ils se sont parfois trouvés pris.

Notes
(1) Heinz Schilling, «Die Geschichte der nördlichen Niederlande und die Modernisierungstheorie», dans Geschichte und Gesellschaft, 1982 (8), p. 475-517. La première date de publication de ce travail est significative d’un environnement historiographique marqué par la Guerre froide. Le texte sera repris en anglais en 1992, donc trois ans après la chute du Mur, dans Religion, political culture and the emergence of Early modern Society, quand la théorie de la modernisation déjà fait l’objet d'un certain niombre de critiques.
(2) Il faut entendre le terme comme désignant le processus de passage à la modernité (alld Modernisierung).
(3) Frédéric Barbier, L’Europe de Gutenberg. Le livre et l’invention de la modernité occidentale, Paris, Belin, 2006 (trad. en anglais, en hongrois, en portugais et en russe).
(4) À Utrecht en 1474. Mais les imprimés circulent bien antérieurement à travers les Pays-Bas du nord, et la poussée de la demande est telle que les professionnels s’emploient à y répondre par différentes techniques de gravure (les livrets xylographiques) et de prototypographie. D’une certaine manière, cette question resurgira avec la compétition entre Haarlem, Strasbourg et Mayence comme ville où s’est faite l’invention de la typographie en caractères mobiles.
(5) Le triomphe d'Amsterdam éclate dans la dynamique démographique d'une ville qui comptait à peine 12 000 hab. au début du XVIe siècle. À la fin du XVIIe siècle, Amsterdam s'est imposée comme une «ville mondiale« (Weltstadt).
(6) La tolérance est une conséquence du fait que les autorités centrales, voire régionales, ne traitent que rarement des affaires de librairie: la censure préventive n’existe pas, non plus que l’obligation du privilège. Cf Otto Lankhorst, «"Le miracle hollandais": le rôle des libraires hollandais aux XVIIe et XVIIIe siècles», dans Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, 2007 (3), p. 251-268.

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