vendredi 15 novembre 2019

Padoue et Galilée (Excursion en Italie du Nord, 8)

À plusieurs reprises, nous avons fait allusion sur ce blog à la chronologie de l’histoire générale des idées, et notamment au basculement qui se produit dans ce domaine au cours du premier tiers du XVIIe siècle. C’est alors l’émergence de la science moderne: Voilà le môle temporel sur lequel l’Europe des Lumières, à l’état second, et la civilisation scientifique du XXe siècle même, un peu plus indirectement mais tout aussi sévèrement, prennent extension et appui (Pierre Chaunu).
Face à ce processus, l’hypothèse de l’historien du livre est de rendre toute sa place à la mutation des «moyens sociaux de communication» (des médias) engagée alors depuis plusieurs générations. L’économie de l’information se trouve en effet reconfigurée par les conséquences de la première révolution du livre, avec une masse beaucoup plus importante de données désormais recensées et disponibles (notamment sous une forme imprimée), avec de nouvelles pratiques de travail sur les textes (l’herméneutique et la critique) et avec la mise en place de nouveaux types de bibliothèques (les premières bibliothèques publiques «modernes» du monde occidental, d’abord en Italie, puis en France). Mieux: le travail même des savants se déploie au sein d’un véritable forum dont le média principal est l’imprimé –même s'il ne faut évidemment jamais négliger le rôle de la correspondance manuscrite, ni, bien sûr, celui des conversations.
À l'université de Padoue, la chaire dite "chaire de Galilée"
Et nous voici de retour à Padoue, à travers le personnage de Galilée (1564-1642). Galilée vient de Toscane et, s’il n’a jamais accompli de cursus universitaire, il s’intéresse vivement aux mathématiques et à la mécanique. Remarqué par le cardinal vénitien Francesco Maria Del Monte, il est nommé à la chaire de mathématiques de l’université de Pise (1589), avant de venir à Padoue trois ans plus tard: son enseignement associera les mathématiques à des éléments de mécanique et d’architecture (poliorcétique) (1). Rappelons que, à Padoue, nous sommes sur le territoire de la Sérénissime de Venise, territoire relativement abrité de la censure ecclésiastique, et dans une université qui n’exige pas de professio fidelis et qui fonctionne par conséquent sur un mode multiconfessionnel. Galilée peut y développer plus librement son travail, pour lequel il dispose en outre d’une bibliothèque exceptionnelle, en l’espèce de celle rassemblée par Gian Vincenzo Pinelli (quelque 10 000 volumes) dans sa maison de l’actuelle via del Santo (2).
On sait que Copernic (lui aussi ancien étudiant de Padoue) avait le premier théorisé le système héliocentrique du monde et calculé les principaux paramètres de la rotation de la terre (son livre, De revolutionibus orbium coelestium, paraît à Nuremberg l’année même de son décès, en 1543). Galilée est informé de ces travaux, qu'il reprendra en leur apportant la preuve expérimentale que Copernic n’avait pas les moyens d’administrer: ses compétences en matière de mécanique et d’optique lui permettent en effet d’améliorer radicalement les lunettes d’approche déjà existantes aux Provinces-Unies (Middelburg), pour étudier plus précisément la lune et pour observer directement des astres invisibles à l’œil nu (1610).
Le Sidereus nuncius (Messager céleste), publié à Venise chez Tommaso Baglioni en 1610, fait connaître les premiers résultats de ce travail: pour Isabelle Pantin, il s’agit d’un «livre expérimental», qui s’apparente à un rapport d’observations scientifiques et que l’auteur veut publier très vite, en l’illustrant de manière à le rendre plus facilement accessible pour son public de lecteurs. Les gravures deviennent un instrument de la démonstration. Signalons que la Bibliothèque de l’université de Padoue conserve un exemplaire de l’ouvrage (B.99.b.67), provenant de l’ancienne Natio Germanica de cette ville.
Le renom de Galilée lui permet d’être appelé à Florence et de recevoir une pension confortable du grand-duc de Toscane, puis d’être invité à Rome par le cardinal Maffeo Barberini pour y présenter ses recherches. On sait comment il se heurtera à l’opposition des partisans d’une lecture littérale de l’Écriture sainte, qui considèrent que celle-ci détermine nécessairement le fonctionnement du monde physique: plus que de cosmographie, il s'agit de fixer a priori la hiérarchie des connaissances (un problème qui s'apparente à la systématique bibliographique), alors même que le statut de la théologie comme base du savoir semble être mis en cause. En 1616, l’héliocentrisme est condamné comme contraire aux Écritures, mais Galilée n’est pas lui-même inquiété. Lorsque le cardinal Barberini est élu pape (Urbain VIII, 1623), sa position est même suffisamment renforcée pour lui permettre de publier le Saggiatore (Rome, Giacomo Mascardi), où l’on trouve la citation devenue classique: L'univers (…) est écrit en langue mathématique, et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d'en comprendre un mot.
Il donnera encore, à Florence chez Landini en 1632, son Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo, qu’il réussit à faire paraître à l’abri de la censure, et qu’il rédige en vernaculaire (en italien) – ce qui lui sera reproché. À nouveau condamné à Rome l’année suivante, il doit pourtant se rétracter –mais pourra se réfugier près de Florence jusqu’à son décès. La diffusion de ses idées à travers l’Europe se fera d’abord par le biais de la géographie protestante: Mathias Bernegger traduit le Dialogo en latin (Systema cosmicum) à Strasbourg, et le texte en sera publié en 1635 à Strasbourg et à Leyde (3).
Concluons. Nous savons que la lecture et l’appropriation d’un contenu textuel sont nécessairement encadrées par le dispositif matériel lui-même dans lequel ce contenu se présente: c’est toute la problématique de la «mise en livre» d’abord élaborée par Henri-Jean Martin. Nous savons aussi, surtout depuis Reinhart Koselleck, comment l’histoire des concepts (Begriffsgeschichte) (4) se donne tout particulièrement à comprendre à partir d’une histoire du langage et de ses pratiques. Mais la même observation que pour la «mise en livre» s’applique ici: les inflexions que nous pouvons observer dans l’histoire des concepts se donnent aussi à comprendre à partir de leurs conditions matérielles d’émergence, c’est-à-dire de l’économie de l’information dans laquelle ceux-ci se développent. Cet environnement reste, trop souvent, absent des ouvrages spécialisés, alors même que son rôle apparaît comme absolument fondamental.

Notes
1) Zygmunt Wazbinski, II Cardinale Francesco Maria Del Monte, 1549-1626, Firenze, Leo S. Olschi, 1994, 2 vol.
2) Anna Maria Raugei, Gian Vincenzo Pinelli e la sua biblioteca, Genève, Droz, 2018 («CHR»).
3) Galileo Galilei, Systema cosmicum, authore Galilaeo Galilaei (…). Ex italica lingua latine conversum [per Matthiam Berneggerum], Augustae Treboc., impensis Elzeviriorum, typis D. Hautti, 1635-1636, 2 part. en 1 vol. (la 2e partie est datée de 1636) (VD17 14:074200H). Le traducteur a joint deux annexes, consacrées à Kepler et à Foscarini (cf Paris, Bib. Mazarine, 4°, 15818). Stéphane Garcia, «L'édition strasbourgeoise du Systema cosmicum (1635-1636), dernier combat copernicien de Galilée», dans Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, 146 (2000-2), p. 307-334.
4) Nous privilégions le terme de concept afin d’éviter toute confusion avec une théorie d’idées immuables qui serait inspirée de Platon.

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