jeudi 16 février 2012

Comparatisme et mondialisation

Mis en œuvre en histoire du livre à compter de la décennie 1980, notamment à travers le cas de la France et de l’Allemagne, le comparatisme est une méthodologie de recherche très enrichissante, tant pour l’abstraction (de la théorie) que pour l’expérience (l’observation historique). Il se déploie sur deux plans: le comparatisme chronologique fonde, par ex., la théorie des «trois révolutions du livre». Nous vivons un temps de profond changement du système global des médias, mais l’historien sait que des phénomènes analogues se sont déroulés dans le passé, entre autres au XVe siècle avec l’invention de Gutenberg. Il devient possible de mettre en évidence les rapprochements d’une époque à l’autre, mais aussi les innovations.
Le second axe est celui de la géographie. La comparaison des branches de l’édition entre la France et l’Allemagne à l’époque de l’industrialisation attire l’attention sur un certain nombre de phénomènes majeurs: les conditions générales sont a priori moins bonnes en France, avec une population et une croissance démographique moindres, une alphabétisation longtemps en retard, un développement industriel plus précoce mais moins dynamique à moyen terme.
Cette conjoncture a priori moins bonne amène à s’interroger sur les facteurs ayant permis à la «librairie» de connaître en France un essor en définitive largement supérieur à celui que l’on pouvait attendre. C’est ainsi que l’innovation de produit y est systématiquement mise en œuvre (depuis l’invention du livre de masse à bon marché par Gervais Charpentier), que l’hyper-concentration parisienne se révèle être sans doute favorable, et que la position du français comme langue internationale de culture (tout comme la qualité de la production littéraire) génère un courant d’exportation renforcé par la régulation internationale des marchés et par la disparition de la contrefaçon.
D’autres questions, certes, restent posées (sur le rôle de la francophonie, sur celui des colonies, etc.), mais la statistique rétrospective publiée au tome III de l’Histoire de l’édition française montre que, à la veille de la Première Guerre mondiale, la production imprimée évaluée en nombre de titres est comparable en Allemagne et en France. Dans le même temps, la presse périodique française s’impose comme la seconde du monde après celle des États-Unis.
La méthodologie du comparatisme est donc très enrichissante, mais en privilégiant un cadre donné d’analyse, souvent celui des États-nations, elle conduit parfois à sous-estimer d’autres phénomènes. Nous n’abordons pas ici la problématique des transferts et du «transnational» (les traductions, etc.), mais nous arrêtons sur les processus relevant de l’intégration géographique élargie et de la délocalisation, puis de la mondialisation.
L'ouverture au monde: portulan catalan de 1572, provenant de la bibliothèque du duc de Croÿ (Bibliothèque de Valenciennes, ms. 488. Voir le catalogue "Livres Parcours", Valenciennes, 1995, n° 86).
 De fait, l’intégration géographique, avec ses implications économiques, n’est pas une caractéristique de notre temps, et elle intervient largement en histoire du livre. L’apparition de la typographie en caractères mobiles, et surtout «l’invention de l’imprimé» (qui ne coïncide pas avec celle de l’imprimerie) introduisent à la logique nouvelle de la marchandise et de l’économie. Dès lors que l’imprimé est affecté d’une valeur marchande, son contenu l’est aussi, et le libraire (dans une moindre mesure aussi l’auteur) devient attentif à assurer la protection de ses investissements et à les faire fructifier. Des systèmes de privilèges se mettent donc en place dès le XVe siècle pour renforcer la régulation et assurer la protection des droits, mais le défaut d’intégration politique fera encore longtemps le lit de la contrefaçon (les privilèges n’ont en effet de valeur que sur le territoire de l’autorité qui les émet).
D’autres temps forts seraient ici à interroger, comme celui de la Réforme. Sur un point particulier, Jean-Dominique Mellot a montré, dans ses conférences à l’École pratique des Hautes Études, comment, lors des grèves lyonnaises des années 1539, la menace proférée par les grands imprimeurs et libraires de « délocaliser » leur activité en Dauphiné (Vienne), voire à Genève, s’était révélée efficace. Au XVIIIe siècle, l’intégration de la géographie européenne assure la fortune des «presses périphériques», mais la contrefaçon concerne aussi les productions imprimées de l’Angleterre (soumise aux concurrences irlandaise et américaine) et de l’Allemagne…
Enfin, la géographie des coûts est longtemps dominée par les frais liés aux échanges et aux expéditions, avant que la révolution des transports (combinée à la spéculation immobilière et à l’industrialisation) n’autorise, par exemple en France, le déplacement des grandes unités de production à la périphérie urbaine, voire leur délocalisation là où les frais généraux et le coût du travail sont moindres. Chaque moment d’innovation dans le champ des médias pose ainsi en des termes nouveaux la question de la régulation. La problématique de notre début de IIIe millénaire ne fait pas exception à la règle, alors que même la globalisation et la mondialisation accentuent la pression sur les coûts du travail et prolongent cette logique ancienne en la généralisant, en l’élargissant et en la déplaçant.

Sur la première révolution du livre, envisagée dans une perspective comparatiste: Frédéric Barbier, L’Europe de Gutenberg. Le livre et l’invention de la modernité occidentale (XIIIe-XVIe siècle), Paris, Librairie Belin, 2006 («Histoire et société»). Frédéric Barbier, «La naissance de l'imprimerie et la globalisation», dans Histoire globale. Un autre regard sur le monde, dir. Laurent Testot, Auxerre, Sciences humaines éditions, 2008, p. 113-120. Sur la comparaison France/Allemagne à l’époque de l’industrialisation: Frédéric Barbier, L'Empire du livre: le livre imprimé et la construction de l'Allemagne contemporaine (1815-1914), préf. Henri-Jean Martin, Paris, Éditions du Cerf, 1995 («Bibliothèque franco-allemande»). Après plusieurs colloques antérieurs, la huitième livraison de Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, à paraître en 2012, contiendra un important dossier thématique consacré à l’histoire mondiale du livre, dossier coordonné par Jean-Yves Mollier.

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