jeudi 5 juillet 2012

Encore les émigrés...

Jean-Yves Mollier, Bruno Dubot,
Histoire de la librairie Larousse (1852-2010),
Paris, Fayard, 2012, 736 p., ill.
ISBN 978 2 213 64407 3

Table des matières
Première partie
Aux temps de Pierre Larousse et d’Augustin Boyer
Deuxième partie
La librairie Larousse au temps de l’apogée du capitalisme familial (1895-1951)
Troisième partie
De la Librairie Larousse à l’intégration dans un groupe à vocation mondiale (1952-2010) Sources, bibliographie, index nominum

Deux thèmes évoqués par de récents billets semblent être d'actualité: il s'agit, d'une part, des monographies d'entreprise (la maison Mame, sur laquelle une véritable somme vient d'être publiée); et, d'autre part, du rôle des migrants dans l'économie du livre depuis le XVe siècle. Les deux thèmes se retrouvent dans une étude récemment parue: c’est en effet à Pierre Larousse et à sa maison que Jean-Yves Mollier et Bruno Dubot ont consacré un travail probablement définitif, et leur livre éclaire non seulement une page de l’histoire de l’édition française à la période contemporaine, mais aussi certaines caractéristiques qui sont propres à Paris à la même époque.
Bornons-nous à de dernier point. Paris est une ville qui vit de l’émigration (mais nos deux auteurs ont sans doute le tort de considérer implicitement que le phénomène ne daterait que de la fin du XVIIIe siècle, et qu’il se limiterait aux migrants intérieurs):
«Trois ensembles géographiques devaient en profiter [de l’ouverture des métiers du livre à l’époque de la Révolution]: la Normandie des frères Garnier, à cause du colportage ancien; la Champagne, des Ardennes de Louis Hachette au plateau de Langres de Diderot et d’Ernest Flammarion; et la Bourgogne de Pierre Larousse, d’Eugène Renduel et d’Armand Colin. Nourrissant la capitale des richesses de la province, (…) ces remues d’hommes et de femmes n’ont cessé de faire de Paris une ville où l’on s’installe plutôt que l’on y vient au monde, dans laquelle on transporte ses espoirs et à qui on lance des défis. Chez Pierre Larousse, que ses camarade surnommeront affectueusement «le bibliothécaire», il y aura de cela dans les années 1840…» (p. 22).
Rien ne prédisposait en effet, dans son bourg natal de Toucy, le jeune Pierre Larousse à une carrière dans la «librairie», mais son itinéraire illustre, au tout début de la monarchie de Juillet, le modèle de la réussite méritocratique à la française. Soutenu par l’instituteur en poste à l’école primaire de la localité, Larousse passe en effet le concours de l’École normale d’instituteurs de Versailles, où il décroche une des quatre bourses créées par le département de l’Yonne et où il entre à dix-sept ans, en 1834. Le voici nommé à Toucy, quatre ans plus tard.
Il n’y restera que peu de temps: le cadre d’action de l’instituteur d’une grosse bourgade comme la sienne est trop étroit à ses yeux, et Larousse est bientôt de retour à Paris, où il est auditeur régulier de nombre de cours et conférences, lecteur assidu des principales bibliothèques publiques et, pour finir, répétiteur dans une institution du quartier du Marais, sur la rive droite.
C’est dans les années qui suivront qu’il commence à rédiger des manuels scolaires, avant de se lancer, en 1852, dans l’édition proprement dite, en grande partie pour ne pas céder à un éditeur extérieur les droits sur ses livres. La maison est d’abord établie boulevard Beaumarchais (1851), mais la clientèle visée est celle des enseignants de sorte que, bientôt, la librairie se déplace dans le quartier Latin, rue Pierre Sarrazin, où elle voisine… avec la Librairie Hachette. La célèbre marque de Larousse, avec sa figure féminine, symbolise avec bonheur cette conception du média imprimé comme servant avant tout à diffuser des connaissances elles-mêmes articulées avec une véritable morale, voire avec un choix politique (celui du système républicain).
Nous ne pouvons qu'engager les lecteurs à découvrir la saga de la maison fondée par Pierre Larousse, dont Jean-Yves Mollier et Bruno Dubot font en même temps un exemple idéaltypique du changement de conjoncture, du capitalisme familial aux groupes protéiformes et aux conglomérats financiers dominant l'édition française contemporaine.

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