mercredi 25 juillet 2012

Au château de Meung

L’Histoire des bibliothèques françaises réservait fort justement, dans son tableau de l’Ancien Régime, plusieurs pages aux bibliothèques de château, et ce blog en a lui aussi déjà parlé, notamment à propos de la remarquable bibliothèque du château de La Rochefoucauld: aux XVIIe et surtout XVIIIe siècles en effet, non seulement la collection de livres, mais aussi la pièce de bibliothèque constituent un élément pratiquement obligatoire de l’aménagement d’un château, tant en France que dans les autres pays européens, de l’Angleterre à la Russie.
La difficulté de l’étude de ces bibliothèques vient du fait qu’il s’agit évidemment de bibliothèques privées, qui n’ont donc pas toujours été conservées et qui n’ont pas fait l’objet de procédures de gestion (catalogage, etc.) ayant abouti à la constitution de fonds d’archives. Une seconde difficulté vient, dans notre pays, du fait que les bibliothèques de château ont généralement été confisquées par la Révolution, et qu’elles se sont donc trouvées dispersées, voire en partie détruites.
Le château de Meung: façade sur la ville
La constitution de collections de livres est une caractéristique d’une partie de la noblesse depuis le bas Moyen Âge, d’autant que ces livres sont alors très généralement des objets de grande valeur: il s’agit d’abord de collections dominées par la piété (les livres d’Heures…) et par les lectures de récréation, surtout en langue vulgaire (les «romans»). Une visite au château de Marolles au début du XVIIe siècle nous a montré que ces deux premières composantes avaient été complétées au XVIe siècle par un certain nombre de titres représentatifs des intérêts des humanistes, qu’il s’agisse de traductions de classiques de l’Antiquité ou de textes modernes en vernaculaire.
À partir du moment où le statut de la noblesse impose d’assurer aux jeunes gens une formation intellectuelle de plus en plus poussée, aux XVIe et XVIIe siècles, les bibliothèques de château remplissent le cas échéant une fonction pédagogique, d’autant que l’éducation est d’abord donnée (avant l’envoi au collège) par un précepteur lui-même logé au château (ce qui est précisément le cas à Marolles). Elles développent aussi une forme de spécialisation: la bibliothèque noble du XVIIIe siècle sera une bibliothèque plus encyclopédique, tout en témoignant des intérêts spécifiques de son propriétaire (avec des thèmes aussi variés que ceux de la cartographie et des voyages de découverte, de l’Antiquité, de l’économie politique, etc., sans oublier… la bibliophilie). À une époque où l’idée de progrès est reçue de manière de plus en plus large, les plus riches de ces bibliothèques se caractérisent aussi par un souci d’actualisation, de sorte qu’on y trouvera toutes les nouveautés d’importance.
À Meung: la bibliothèque du château
Mais les bibliothèques de châteaux remplissent désormais aussi une autre fonction, qui relève de la sociabilité, voire de la politique. Lorsque le duc de Choiseul-Stainville tombe en disgrâce auprès du roi, en 1771, il reçoit l’ordre de se retirer dans sa terre de Chanteloup, près d’Amboise. On sait que, dès lors, le voyage de Chanteloup s’impose dans la plus haute société comme une manifestation d’opposition à une monarchie absolue décrite comme despotique. Le somptueux château dispose bien entendu d’une salle de bibliothèque, où les invités ont plaisir à se retrouver pour travailler, pour lire (les gazettes…) voire pour bavarder, notamment avec le savant bibliothécaire et ami du duc, l’abbé Barthélemy.
Autour de Choiseul, c’est tout un groupe qui tombe lui aussi en disgrâce. Parmi les grands personnages qui doivent eux aussi quitter la cour, voici l’évêque d’Orléans, Mgr Louis Sextius Jarente de La Bruyère (1706-1788). Cadet d’une famille de la noblesse provençale, Mgr de Jarente était, selon l’usage, destiné à une carrière ecclésiastique, et il devient évêque de Digne en 1742. Pourtant, notre prélat est d’abord un mondain, et un politique, qui s’inquiète de se rapprocher de Versailles: en 1758, il est évêque d’Orléans, où il réside d’autant moins qu’il est chargé, à partir de 1757, de l’administration de la «feuille des bénéfices», autrement dit de l’ordre des nominations aux principales charges de l’Église –une position stratégique s’il en fut.
Un meuble formant escalier?
Familier du principal ministre, il tombe avec lui, et est «exilé» dans son château de Meung-s/Loire en 1771. Cette forteresse féodale (Villon a été emprisonné dans les souterrains du château...) contrôlait anciennement le passage de la Loire en aval d’Orléans, mais l’évêque la fait alors profondément restructurer et réaménager dans l’esprit des Lumières: la façade arrière du château n’a que peu à voir avec la façade du côté de la ville.
Située en étage, l’élégante salle de bibliothèque conserve aujourd’hui ses anciennes armoires «à jour», mais elle évoque plus une pièces «à vivre» qu’un espace de travail: le confort y est réel, avec la belle cheminée, les fauteuils et les guéridons, voire la petite table de jeu (même si ce mobilier a probablement été réuni postérieurement). Un oiseau empaillé rappelle que nous sommes tout proches du fleuve, et que les curiosités relevant de l’histoire naturelle sont souvent partie de l’habitus des nobles à la campagne. Enfin, nous remarquons deux éléments de mobilier spécialisé: une échelle de bibliothèque (en arrière-plan), et un meuble plus mystérieux, peut-être un de ces étonnants «meubles formant escalier de bibliothèque» dont Monsieur Cappe de Baillon a parlé lors d’une récente conférence de l’EPHE.

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