mercredi 14 mars 2012

Colloque d'histoire du livre à Rome

Le colloque international «Mobilità dei mestieri del libro tra Quattrocento e Seicento», qui se tient en ce moment même à l’université La Sapienza de Rome, s’insère dans un programme en cours depuis 2008 (PRIN 2008), et qui trouve là un de ses points d’orgue. Portant sur la première modernité, soit les XVe-XVIIe siècles, la problématique adoptée est à la fois innovante et transdisciplinaire, puisqu’elle associe au premier chef histoire, sociologie et ethnologie.
À notre point de vue, la mobilité peut s’entendre selon deux approches complémentaires, selon que l’on privilégie le cadre externe ou le cadre interne.
1) La mobilité externe concerne les phénomènes migratoires. Elle est la première à prendre en considération, pour des raisons chronologiques: l’innovation représentée par la typographie en caractères mobiles apparaît en effet dans la région du Rhin moyen au milieu du XVe siècle, et l’essor de la technique nouvelle constitue aussi un chapitre d’une histoire plus large des migrations et des transferts de toutes sortes.
Cosimo Palagiano a ouvert le colloque par une synthèse des phénomènes migratoires en Italie au cours de la période considérée, en insistant sur les catégories démographiques générales. La typologie opposera les migrations liées à la médiocrité des conditions de vie (on est contraint au départ), à celles qui concernent les milieux favorisés (dont les négociants) et à celles effectuées pour des raisons religieuses ou politiques. Certaines villes italiennes se caractérisent en outre par la présence de colonies étrangères importantes, notamment Venise et les Grecs, ou encore Livourne, fondée par les Médicis à la fin du XVIe siècle.
L’approche peut aussi privilégier la catégorie des savoirs et des compétences: plusieurs conférences ont présenté les migrations des médecins (Maria Conforti), des juristes (Aurelio Cernigliaro) et des lettrés (Concetta Bianca). Dans nombre de cas, le voyage reste obligatoire pour la formation, notamment pour les universitaires et les clercs, plus tard aussi pour les compagnons typographes et les apprentis libraires. Le «lettré» (homines litterati) doit s’assurer les moyens de vivre, et cette recherche entraîne fréquemment une forme de mobilité: il faut passer, selon les circonstances, d’une cour à l’autre, et on sera employé comme secrétaire, le cas échéant comme bibliothécaire ou précepteur. Les échanges sont constants, par exemple entre Naples et la cour de Mathias Corvin à Buda dans les années 1470.
L'ambassadeur... et le scribe (Carpaccio)
Le rôle des ambassadeurs a aussi été mis en évidence, comme le montrera encore le cursus d’Étienne Dolet, un temps secrétaire de l’évêque Jean de Langeac lorsque celui-ci est nommé ambassadeur de François Ier à Venise. Enfin, il est inutile de rappeler le poids que prend le statut de familiaris de tel ou tel cardinal, surtout si celui-ci appartient à une grande famille patricienne comme celles des Barberini ou des Borghese à Rome au XVIIe siècle.
À côté de la cour, la géographie des savoirs joue aussi un rôle: dans une conjoncture où les échanges sont malgré tout difficiles, la présence en ville d’une bibliothèque particulièrement riche (comme celle des chartreux de Bâle à la fin du XVe siècle), et d’un groupe de clercs susceptibles d’aider à la préparation et à la correction des textes, sont des éléments stratégiques pour la localisation des ateliers typographiques, qui à leur tour attireront le cas échéant les savants et philologues.
Mais le colloque se consacre bien entendu d’abord aux migrations des professionnels du livre, à commencer par celles des Allemands, premiers propagateurs de la technique gutenbergienne à travers l’Europe.
Le Pr. Santoro ouvre le colloque
2) Liée à la première approche, l’étude de la mobilité interne déploiera des logiques en grande partie spécifiques, mais qui relèvent toutes, peu ou prou, d’une problématique de la mobilité sociale –passer d’un secteur ou d’une activité à l’autre, ou encore s’engager dans une branche qui semble offrir des perspectives plus favorable d’ascension sociale. Nous touchons aussi à l’ethnographie et aux stratégies des uns et des autres, avec par exemple toute la question de la pérennité des activités, donc des mariages, du statut et du rôle des femmes, etc.
Globalement, les professions liées au livre sont d’abord ouvertes, et elles ne s’organisent que très progressivement en «métiers» soumis aux contraintes du système des corporations, et par conséquent plus fermés (cf. les travaux de Jean-Dominique Mellot). D’une manière générale, les effets inattendus (aux yeux des contemporains) du triomphe de la technique gutenbergienne apparaissent bientôt comme des «désordres». Ils sont dès lors à l’origine d’un effort constant d’encadrement et de surveillance qui tendra à fermer les «métiers». Et il n’est pas anodin, pour conclure, d’observer que la méfiance des autorités concerne toujours de manière privilégiée ceux que l’on ne peut pas fixer, les pérégrins et au premier chef, s’agissant de la librairie, les colporteurs et autres revendeurs itinérants.
Le colloque se poursuit jeudi et vendredi.

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