dimanche 4 août 2013

Mondialisation et histoire du livre (2/3)

Les phénomènes relevant du domaine de l’imprimé s’inscrivent pourtant dans une chronologie qui présente à long terme des spécificités certaines, et à propos de laquelle trois remarques doivent être prises en considération.
1) Rappelons d’abord que la première langue imprimée dominante est, bien évidemment, le latin, qui répond à la demande du public de clercs constituant traditionnellement la majorité des lecteurs. Même si, dès les années 1470, les différentes langues vernaculaires tendent à monter en puissance, elles ne s’imposeront définitivement comme langues imprimées qu’au cours du XVIIe siècle, voire plus tard dans certaines géographies. Avec le latin, nous sommes a priori face à un marché transnational, dominé par les grands centres éditoriaux de l’Europe continentale et organisé autour de la foire du livre de Francfort: les pôles de cette activité sont ceux de Venise, Paris, Leipzig et Lyon, auxquels s’ajoutera plus tard certaines villes des «anciens Pays-Bas», à commencer par Anvers. Au-delà de cette Europe dure des activités du livre, nous entrons dans la logique des géographies dominées et de la périphérie, dont nous rencontré un exemple avec la ville de Kronstadt, en Transylvanie (mais on rappellera au passage que l'Angleterre aussi reste largement une géographie d'importations jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle).
2) Kronstadt, précisément, nous le montre: il serait difficile, dans cette conjoncture de surestimer l’importance des conséquences entraînées par la pré-Réforme et par la Réforme. Sébastien Brant déjà veut s’adresser au plus grand nombre des lecteurs lorsqu’il rédige et publie en allemand sa Nef des fous (Das Narrenschiff), en 1494, avant de la faire traduire en latin pour toucher le public non germanophone. Luther suivra le même principe, tout en manifestant une étonnante maîtrise du média, en faisant notamment publier de «petits textes» faciles d’accès et peu onéreux, plutôt que de gros traités que personne ne lirait. Surtout, avec la Réforme, le modèle de la société chrétienne unifiée est battu en brèche, et le temps s’ouvre, d’une diversité croissante de la production imprimée, diversité désormais articulée avec l’émergence de phénomènes de transferts et d’échanges de plus en plus complexes.
Les "95 thèses" de Luther (1517), ou l'invention, par hasard, de la révolution des médias modernes
3) Enfin, les marchés de l’imprimé tels qu’ils se développent sous l’Ancien Régime obéissent à une typologie dominée par les coûts des transports. Par suite, la nature des produits se combine au premier chef avec leur géographie de fabrication et de diffusion. Au niveau local, voire régional, la production imprimée sera d’abord celle des pièces et autres «travaux de ville», qui ne demandent pas d’investissement important, qui peuvent être écoulés assez rapidement sans frais excessifs, et qui correspondent souvent à des commandes locales: l'exemple le plus connu est celui des Indulgences, mais ce modèle peut aussi s'étendre à des ouvrages à proprement parler, comme les Heures ou encore le Bréviaire de tel ou tel diocèse. Ainsi, au XVe siècle, dans la comté et duché de Bourgogne, à Dole comme à Dijon ou encore à Chablis (pour le Bréviaire d’Auxerre donné dans cette ville par Pierre Le Rouge, sur une commande de l’évêque Jean Baillet, en 1483).
Si nous envisageons en revanche des centres de productions plus importants et des cadres géographiques plus larges, la question du marché se pose dans des conditions tout autres –tout en restant dominée par l’impératif d’articuler les coûts avec un certain modèle de diffusion. Nous sommes en général devant une production relativement courante de textes à caractère religieux, scientifique, littéraire ou autre, production qui tend à monter en puissance et au sein de laquelle les équilibres entre catégories se déplacent peu à peu. Certes, en-deçà d’un niveau de prix assez limité, il serait possible d’atteindre des chiffres de tirage élevés, mais les difficultés de la distribution constituent souvent un obstacle dirimant. Dès lors, on répondra à la demande en multipliant les éditions successives d’un même texte, souvent réalisées dans différentes villes, et sans que les droits théoriques du premier libraire ou libraire-imprimeur, encore moins ceux de l’auteur, soient généralement respectés. La poussée du marché est telle que ces éditions et rééditions s’inscrivent au XVIIIe siècle dans la logique très particulière qui est celle des «presses périphériques».
La Lettre d'indulgences, ou l'invention du formulaire imprimé
Bien entendu, plus nous montons dans l’échelle des prix, moins l’argument du surcoût lié à la distance reste pertinent: à un certain niveau de revenu, le prix n’entre pas vraiment en ligne de compte. Lorsqu’il cherche à constituer à Séville une bibliothèque universelle, Fernand Colomb illustre pleinement les problèmes posés, malgré la fortune dont il dispose, par la «résistance» de l’espace –au point de l’amener à faire lui-même plusieurs voyages bibliographiques en dehors de la péninsule: en effet, en se fournissant auprès des seuls professionnels de
Séville ou [de] Salamanque, il y aura une infinité de livres dont on n’apprendra jamais l’existence et qui ne seront jamais inclus dans la bibliothèque, car ils ne seront jamais envoyés jusqu’ici.

Frédéric Barbier, « L'invention de l'imprimerie et l'économie des langues en Europe au XVe siècle », dans Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, 2008, 4, p. 21-46.
(à suivre)

dimanche 21 juillet 2013

Mondialisation et histoire du livre (1)

L’exposition que la Bibliothèque Mazarine consacre en ce moment même à Raynal invite à revenir sur une thématique déjà abordée plusieurs fois dans ce blog, à savoir celle de la mondialisation et de la globalisation. C’est peu de dire que voilà deux concepts particulièrement à la mode aujourd’hui, et non pas seulement dans les domaines de la politique ou de l’économie. Histoire et civilisation du livre. Revue internationale aussi a sacrifié à la mode nouvelle, en publiant récemment un dossier dirigé par Jean-Yves Mollier et consacré à une «Histoire mondiale du livre». Pour autant, il ne peut pas s’agir simplement de «revisiter» une histoire du livre conçue traditionnellement selon la catégorie de la nation, et l’«histoire mondiale» du livre est nécessairement autre chose que la simple juxtaposition d’histoires nationales, même matinée d’un zeste de comparatisme.
Le principe de la mondialisation est bien sûr d’abord lié à l’espace. À ce titre, le phénomène est déjà ancien, puisque l’invention de l’imprimerie vers 1450 inaugure des processus d’ouverture dont l’un des effets est la véritable «conquête» du globe par le média nouveau: après l’Europe, l’Amérique espagnole s’inscrit en tête, avec les presses de Mexico et de Lima au XVIe siècle, tandis que le XVIIe siècle voit la première imprimerie en Amérique du nord (Harvard, 1640) . Le XVIIIe siècle marque, peut-être, le premier apogée d’un processus dont l’abbé Raynal se fait le théoricien dans son Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes, publiée pour la première fois à l’adresse d’Amsterdam en 1770.
Articulé avec le concept de mondialisation, celui de globalisation renvoie plutôt à une logique de rapprochement et d’intégration de phénomènes complexes –et Raynal en est à nouveau le théoricien lorsqu’il ouvre son livre en montrant comment la dilatation d’un monde occidental étendu aux dimensions du globe s’accompagne d’une interdépendance nouvelle, notamment d’ordre économique (y compris l’économie de la consommation) entre les différents espaces et les différentes civilisations:
«C’est [avec le passage du cap de Bonne-Espérance] que les hommes des contrées plus éloignées se sont devenus nécessaires; les productions des climats placés sous l’équateur se consomment dans les climats voisins du pôle; l’industrie du nord s’est transportée au sud; les étoffes de l’Orient habillent l’Occident, et par-tout les hommes se sont communiqués leurs opinions, leurs lois, leurs usages, leurs remèdes, leurs maladies, leurs vertus et leurs vices».
À Irkoutsk, les "Débats" des décembristes
Le média du livre et de l’imprimé constitue à partir de la seconde moitié du XVe siècle un élément fondamental qui intervient dans ces différents phénomènes, qu’il s’agisse de circulation des nouvelles, mais aussi des connaissances, des contenus littéraires, voire des formes esthétiques ou autres. À la fin du XVIIIe siècle, le monde correspond déjà pour partie au modèle du «village global» cher à Marshall McLuhan, et l’on se souvient du vicomte de Chateaubriand voyageant dans la région des Grands Lacs sous la Révolution. C’est dans un bivouac complètement isolé qu’il apprend à l’improviste la nouvelle de la fuite et de l’arrestation du roi à la suite de l’affaire de Varennes:
«Tandis que les patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m’amusai à lire à la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre entre mes jambes: j’aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots: Flight of the king (Fuite du Roi). C’était le récit de l’évasion de Louis XVI…» »Encore quelques décennies, et ces décembristes exilés à Irkoutsk seront abonnés au Journal des débats, qui constitue l’un de leurs liens privilégiés avec l’Europe».

Un second billet suivra.

dimanche 14 juillet 2013

«L’Amérique est une invention éditoriale européenne»: à propos d’une exposition sur l’abbé Raynal

Raynal. Un regard vers l’Amérique,
Paris, Bibliothèque Mazarine, Éditions des cendres, 2013,
187 p., ill.
ISBN 979 10 90853 03 4 / 978 2 86742 212 6`

Guillaume Thomas Raynal, plus connu sous le nom de «l’abbé Raynal», est né en 1713, et la Bibliothèque Mazarine commémore l’événement en organisant une exposition sur «l’Amérique de Raynal», et en publiant un catalogue qui est en même temps un instrument de travail et de réflexion. Le sommaire (cf infra) permet de saisir à quel point la figure de Raynal est l’occasion de reprendre un certain nombre de problématiques particulièrement actuelles, comme celles de la mondialisation et de la globalisation, des rapports de l’ancien monde et de ses colonies, du droit naturel (l’esclavage!), du rôle de l’économie dans le devenir des sociétés, sans oublier ni l’indépendance américaine, ni la problématique de la médiatisation (qu’il s’agisse de la carrière même de Raynal comme publiciste, de la diffusion de l’Histoire des deux Indes, ou encore de phénomènes annexes, mais très caractéristiques des Lumières, comme la politique des prix académiques). Bref, c’est peu de dire qu’il y a une actualité de Raynal, et que l’exposition du quai Conti en rend tout particulièrement bien  compte.
L’exposition, qui réunit soixante-dix-neuf pièces, est répartie en six grandes sections, chacune ouverte dans le catalogue par une introduction spécifique. Il n’est pas inutile de souligner le fait que ll'ouvrage fait une large place à une illustration choisie, à la fois élégante et signifiante, et que certaines notices de pièces plus particulièrement intéressantes prennent la forme de véritable contributions autonomes (par ex. la notice de ce manuscrit du baron de Montyon sur L’influence de l’Amérique sur la politique, le commerce et les mœurs de l’Europe, n° 71).
Il ne saurait  être question de revenir ici sur tous les documents, et sur tous les aperçus présentés par l'exposition et son catalogue. Bornons-nous à dire que nous avons beaucoup aimé l’«Amérique de papier», et que la problématique relative aux idées des Lumières nous a tout particulièrement arrêtés. Mais nous reviendrons un instant sur cet exemplaire des Constitutions des treize États-Unis de l’Amérique (1783, n° 51). Voici en effet un ouvrage particulièrement emblématique.
D'abord, il témoigne de l'application des idées des Lumières dans une géographie nouvelle et de la mise en œuvre d'une expérience politique originale (un régime républicain). Ensuite, il constitue une opération de propagande politique, puisqu'il s'agit de la part des responsables de Philadelphie de faire connaître leurs positions auprès des puissances de l'Europe.
Enfin, il s'agit d'un ouvrage particulièrement apprécié des plus hautes élites réformatrices, tant en France qu'à l'étranger –ce dont témoigne l’exemplaire de Vergennes ici présenté.
Personne, parmi les personnalités «qui comptent» à Paris et à Versailles, ne peut en effet se permettre d’ignorer les Constitutions. La traduction, peut-être réalisée sur la suggestion de Franklin, aurait été l’œuvre d’un américanophile par excellence, en la personne du duc de La Rochefoucauld, cette personnalité dont on connaît le cursus très remarquable…
L’ouvrage est publié en 1783 par Philippe Denis Pierres, «imprimeur ordinaire du roi», et par Pissot Père et Fils, pour Franklin lui-même. Ce dernier a donné cinquante notes, et le tirage est réalisé à 500 exemplaires pour l’in-octavo, et à cent pour l’in-quarto (nous sommes bien éloignés de la problématique d’une diffusion élargie). L'édition est annoncée dans l’Esprit des journaux en novembre 1783. Le duc de la Rochefoucauld a retenu un exemplaire sur grand papier, somptueusement relié en maroquin rouge estampé à chaud (triple encadrement de filets sur les plats, quatre fleurons dans les coins, armoiries au centre ; dos à cinq nerfs, les caissons décorés de fleurons, avec pièce de titre). L’exemplaire de Vergennes, celui présenté dans la manifestation, n’est pas moins représentatif étant donnée la position de son propriétaire dans l’administration monarchique.
Bref, à quand une thèse sur le sujet particulièrement spectaculaire, et qui intéresse au premier chef les historiens du livre, de L’Atlantique des Lumières? Nous avions essayé d'en suggérer le sujet il y a longtemps, sans recueillir, il faut l'admettre, beaucoup de succès.
Un dernier mot pour dire que l’exposition reste ouverte jusqu’au 15 septembre prochain, et qu’elle offre une excellente occasion de voir ou de revoir la superbe salle de la «seconde Bibliothèque Mazarine», où elle se trouve présentée. L’accès est libre et gratuit pendant les heures d’ouverture de la Bibliothèque.`

Cf. Philippe Vaugelade, Franklin des deux mondes [Correspondance avec le duc de La Rochefoucauld], Paris, Éd. de l’Amandier, 2007.

SOMMAIRE
Préface, par Yann Sordet
Des Amériques de papier, par Patrick Latour
Raynal, L’Histoire des deux Indes et l’Amérique, par Gilles Bancarel
Catalogue : 1- America. Images et perceptions d’une découverte (introd. par François Moureau, et notices n° 1 à 15)
2- De la relation de voyage à l’histoire globale (introd. par Ottmar Ette, et notices n° 16 à 34)
3- L’Histoire des deux Indes : impact et réception (introd. par Daniel Droixhe, et notices n° 35 à 43)
4- Raynal et la guerre d’Indépendance (introd. par Marie-Jeanne Rossignol, et notices n° 44 à 52)
5- Raynal, les droits de l’homme et l’esclavage (introd. par Marcel Dorigny, et notices n° 53 à 60)
6- Prix académiques : la découverte de l’Amérique au prisme des Lumières (introd. par Bernard Van Ruymbeke, et notices n° 61 à 71)
7- Postérité de Raynal (introd. par Hans Jürgen Lüsebrink, et notices n° 72 à 79)
Bibliographie sommaire
Remerciements
Index

lundi 8 juillet 2013

Disparition d'un bibliothécaire

Paul Raabe vient de s’éteindre, le vendredi 5 juillet dernier à Wolfenbüttel, à l’âge de quatre-vingt-six ans. Avec lui disparaît une des figures de bibliothécaire et d’historien du livre les plus remarquables de ces dernières décennies. Le cursus de Paul Raabe n’est pas connu de chacun, surtout en France: il est un homme d’Allemagne du nord, né à Oldenburg en 1927, bibliothécaire diplômé en 1951, puis étudiant d’histoire et de germanistique à Hambourg. Selon la tradition allemande, ses premières années professionnelles se font comme assistant, avant qu’il ne soutienne sa thèse en 1957, sur la correspondance de Hölderlin. Il sera docteur habilité en 1967. Paul Raabe va dès lors s’orienter plus nettement vers les bibliothèques, en devenant bibliothécaire de l’«Archive littéraire allemande» –cette institution exceptionnelle et trop peu connue en France– à Marbach.
Mais la carrière de Paul Raabe se confond à compter de 1968 avec la direction de la Bibliothèque de Wolfenbüttel (Herzog August Bibliothek), dont il saura faire un centre d’études mondialement reconnu. Il n’est pas inutile de rappeler ici que Wolfenbüttel est la petite «résidence» de la principauté de Brunswick Wolfenbüttel, et que les souverains y ont organisé à partir de la seconde moitié du XVIe et surtout au XVIIe siècle une des plus importantes, sinon la plus riche des bibliothèques de l’Europe du temps. Plus tard, la bibliothèque sera notamment dirigée par Leibnitz et par Lessing, Montesquieu en admirera les aménagements tandis que Stendhal y sera dépêché, sous l’Empire napoléonien, pour y saisir les pièces principales et les expédier à Paris…
Il n’est pas inopportun non plus de rappeler que, dans les décennies d’après-guerre, Wolfenbüttel était une ville relativement petite (50 000 hab.), sans aucune importance politique ni administrative (la principauté avait évidemment disparu), sans université, et surtout située au bout du monde. Adossée au rideau de fer, elle n’avait en effet plus d’arrière-pays, et on n’y arrivait qu’après un périple plus ou moins long sur des lignes ferroviaires de plus en plus secondaires. La situation économique se ressentait évidemment d’une position géographique devenue problématique.
Paul Raabe a su prendre à bras le corps les difficultés qui se posaient à lui. Entouré par une équipe d’abord bien réduite, il a réussi à rassembler les compétences, les appuis et les soutiens (dont ceux, décisifs, de la Fondation Volkswagen), pour enrichir, réaménager et étendre d’année en année la Bibliothèque. Celle-ci s’est imposée à partir de la décennie 1970 comme un centre international de recherche sur l’histoire de la culture et des idées en Europe du XVe au XIXe siècle, et comme un pôle de l'histoire du livre.
Parallèlement, la Bibliothèque a accueilli un nombre croissant de rencontres et de colloques, elle a impulsé une série impressionnante de collections éditoriales, tandis qu’un système très efficace de bourses de recherche permettait, et permet toujours, de financer le séjour de nombreux chercheurs plus ou moins avancés, pour travailler sur les collections de Wolfenbüttel.
Nous ne nous étendrons pas sur la carrière très riche de Paul Raabe. Celui-ci nous aura en définitive enseigné bien des choses, dont les principales, paradoxalement, ne se rapportent peut-être pas à l’histoire du livre. Elle nous aura confirmé ce dont nous sommes convaincus: ce qui, dans nos domaines, fait le grand administrateur, c’est moins la tristement célèbre et banale «bonne gouvernance» et la rationalisation systématique, que la volonté d’avancer, l’engagement permanent, et le respect en toute occasion de la liberté absolue de la pensée et de la recherche. Il nous aura encore excellemment montré ce que nous savons aussi: être un grand administrateur n’interdit en rien d’être aussi un grand chercheur, et un grand animateur de la recherche.
Paul Raabe aura pratiqué des années durant cette hospitalité extraordinaire qui a fait de Wolfenbüttel aussi «l’auberge de l’Europe», et notamment de l’Europe des historiens du livre. Toujours attentif à ses hôtes, mettant à leur disposition tous les moyens et tous les talents qu’il avait réunis, il était lui-même d’une culture bibliographique et historique étonnante Mais il était aussi un connaisseur reconnu en matière d’art graphique contemporain, et sa maison, la «Maison du directeur», où il recevait volontiers les participants des colloques, était à cet égard un véritable musée. Dans tous les domaines, le directeur était un «facilitateur»: nous ajouterons que ce rôle a été par lui exercé, avec une discrétion qui explique son efficacité, au niveau le plus élevé, lorsqu’il s’est agi d’aider au rapprochement Est-Ouest et de travailler à la possible réunification de l’Allemagne –et de l’Europe.
Paul Raabe était une personnalité impressionnante, et que nous admirions. Il a poursuivi son œuvre à Wolfenbüttel jusqu’en 1992, mais son action ne s’est pas interrompue avec la retraite. En effet, il s’est alors engagé, avec son énergie coutumière, pour la réhabilitation des Fondations Francke à Halle, et pour la restauration de leur bibliothèque exceptionnelle. Celle-ci par bonheur était restée pratiquement oubliée du régime communiste, ce qui lui a permis d’être conservée sur place, même si dans des conditions de plus en plus difficiles, jusqu’à la chute du Mur. Et, à Halle aussi, l’action de Paul Raabe s’est révélée d’une efficacité impressionnante.
Les dernières années de Paul Raabe avaient malheureusement été assombries par la disparition de son épouse, Mechthild. Aujourd’hui, les chercheurs, historiens et historiens du livre s'inclinent avec tristesse, mais aussi avec respect et avec reconnaissance, sur le souvenir de celui qui fut un des grands bibliothécaires et un des grands humanistes de notre époque.

mardi 25 juin 2013

Encore les "révolutions" du livre: annonce d'un congrès à Mexico

Congrès International 

Les âges du livre

13-17 octobre 2014
Institut de Recherches Bibliographiques
Université Nationale Autonome du Mexique (UNAM) 

Appel à contribution


Voici déjà quelques années que la théorie des révolutions du livre a été proposée et développée, notamment en France. Le thème était inspiré par la multiplication de discours trop souvent "de circonstances", autour de la révolution des nouveaux médias, et par la volonté de réinscrire les phénomènes les plus contemporains dans un continuum historique. Il a notamment donné lieu à la publication d'un colloque international (Les Trois révolutions du livre, éd. sous la dir. de Frédéric Barbier, Genève, Droz, 2000, 443 p., index, ill.), et à l'organisation d'une exposition qui le mettait en perspective (Paris, 2002). Il a, par ailleurs, attiré à plusieurs reprises l'attention de ce blog (voir par exemple). Ajoutons que la dialectique entre expérience du présent et étude du passé, nécessairement toujours à l'œuvre dans le travail de l'historien, s'est révélé particulièrement intéressante pour une relecture de la révolution gutenbergienne (nous avons essayé de le montrer dans L'Europe de Gutenberg).
Un maître de l'université, à l'époque de la première révolution du livre
La théorie peut être précisée -il est par exemple évident qu'il y aura plus de "trois révolutions", selon les phénomènes pris en compte. Surtout, les travaux conduits depuis aujourd'hui plus de dix ans ont mis l'accent sur un certain nombre de phénomènes, notamment s'agissant du rôle de l'histoire des techniques: chaque "révolution du livre" relève, certes, de l'histoire des techniques, mais une partie décisive du processus de changement relève de la typologie de l'innovation (selon qu'il s'agit d'innovation de procédé, ou d'innovation de produit), et de l'économie des médias au sens le plus large. D'autres dimensions de la problématique sont restées largement sous-estimées: ainsi de la question des colonies, de l'identité et des transferts culturels, de la mondialisation, etc. C'est, en partie, ce volet de la recherche, que concerne le programme du congrès que nous publions maintenant, et qui doit se tenir à Mexico en octobre 2014.
Le Congrès International «Les âges du livre» a en effet pour but de réunir les spécialistes des différents aspects et domaines de l’étude de la culture manuscrite et de l’imprimé, le design et la communication visuelle, l’édition et son univers, l’histoire, la littérature et les nouvelles technologies afin de créer un espace d’échange et de discussion académique, scientifique, technologique et économique qui ouvrira l’horizon des savoirs liés aux formes de l’écrit dans la diachronie, et ceci dans le but d’explorer l’éventail de traditions et d’innovations qui ont eu lieu dans la configuration des textes tout au long des époques successives et dans les différentes régions du globe, depuis les débuts de l’écriture jusqu’à l’avènement du livre électronique.
Nous faisons donc appel à la soumission de communications qui aborderont des sujets tels que l’épigraphie, la calligraphie et la paléographie, le graphisme, les procédés d’impression, la critique textuelle (ecdotique), l’édition textuelle et graphique, la publication digitale et les technologies appliquées au domaine de l’édition, et ce d’un point de vue comparé ou de leur développement dans le temps. Ainsi, la discussion pourra apporter des informations de grand intérêt sur le problème de la transmission des textes, la disposition des contenus visuels et textuels, la mise en page, la typographie et les illustrations, la relation entre le texte et les images, l’ornementation, la division en paragraphes, les modalités de lecture, l’emploi des couleurs dans la transmission des textes, la navigabilité et le design d’écrans électroniques et d’interfaces, ainsi que l’ergonomie visuelle. Les grands thèmes seront, dans un ordre chronologique, le livre manuscrit, l’imprimé et le livre électronique.
Le congrès aura lieu à l’Institut de Recherches Bibliographiques de l’Université Nationale Autonome du Mexique (UNAM) du lundi 13 au vendredi 17 octobre 2014 et il est organisé par l’Institut de Recherches Bibliographiques de l’UNAM et la Bibliothèque et l’Hémérothèque Nationales. La date limite pour la réception des résumés est fixée au 14 février 2014. Les soumissions seront analysées par le comité académique international. Les auteurs recevront les résultats de l’évaluation à partir du 6 mai 2014. Pour connaître les détails concernant l’envoi des soumissions, les dates importantes et les modalités d’inscription, veuillez consulter notre site web: www.edadesdellibro.unam.mx.
Marina Garone Gravier, Isabel Galina et Laurette Godinas
(Communiqué par Nelson Schapochnik)

vendredi 21 juin 2013

Histoire du livre à Lyon

Michèle Clément et Raphaële Mouren ont le plaisir de vous inviter à la journée
Biblyon 2013,
qui aura lieu le vendredi 28 juin prochain à l'enssib. Au programme, présentation de recherches en cours et de découvertes récentes de chercheurs et d'étudiants avancés, sous format court (15 minutes) ou long (30 minutes).

Groupe de recherche sur la Renaissance et l'Âge classique
(UMR 5037- Centre Gabriel Naudé (EA 7286) 

Livre et création littéraire à Lyon au XVIe siècle

vendredi 28 juin 2013
9 h. Présentation : Michèle Clément (U. Lyon 2) et Raphaële Mouren (enssib)
Guillaume Berthon (Université Toulon Sud-Var)
Sur quelques découvertes bibliographiques récentes (1530-1540)
William Kemp (Université McGill)
Sur quelques placards lyonnais (avec exposition de reproductions à l'échelle de certains placards)
Alessandro Ledda (Università Cattolica del Sacro Cuore, Milan)
Cagliari, Lyon, or somewhere else ? Attributive questions about the 1560 edition of the Carta de Logu. With a note on book trade between Sardinia and Lyon in the XVIth Century
Isabelle de Conihout (Bibliothèque Mazarine) Le Bassantin de Catherine de Médicis, une reliure de Jean de Tournes?
pause
Hélène Lannier (Université Lyon 2)
Benoît Le Court, un juriste humaniste à Lyon dans les années 1530-1550
Olivier Pédeflous (Université Paris-Sorbonne, Fondation Thiers)
Entre Lyon et Paris. La poésie de circonstance néo-latine au miroir d’un recueil de Benoît Le Court
Simonetta Adorni Braccesi (Lucques)
Entre hérésie et hermétisme : trois éditions de Jean de Tournes (1544-1546) et leurs sources italiennes

14 h 30
Elsa Kammerer (Université Lille 3)
Une publication féminine méconnue à Lyon: les Epistres amoureuses, Claude Nourry, ca. 1529-1534
Claude La Charité (Université de Québec à Rimouski)
Rabelais éditeur des Lettres médicales de Giovanni Manardo
pause
Jean Duchamp et Marion Deleuze (Université Lyon 2)
Les missels édités par Jacques Sacon. Recherches sur les premières musiques imprimées à Lyon
Maud Lejeune (BM de Lyon, U. Lyon 2)
Quelques remarques autour des dessins préparatoires aux illustrations des Bibles imprimées chez Jean de Tournes, attribués au maître-peintre Bernard Salomon
Richard Cooper (Brasenose College, Oxford University)
Présentation du projet «Le livre illustré à Lyon au XVIe siècle»
Monique Hulvey (BM de Lyon)
Présentation du développement de la bibliothèque numérique de la Ville, Numelyo
Conclusions

La journée a lieu à l'enssib
17-21 bd du 11 novembre 1918
69100 Villeurbanne

dimanche 16 juin 2013

Un article sur les formulaires et autres travaux de ville


Un article récent nous permet de revenir sur une problématique étonnamment oubliée à l’âge de la supposée bonne gouvernance et de la rationalisation administrative. Il s’agit de la contribution de
Dimitri Brunetti, « L’introduzione della stampa nel documenti d’archivio: moduli, attestati, lasciapassere»,
dans Crisopoli. Bolletino del Museo Bodoniano di Parma, 14 (2011), p. 107-116, ill. (ISSN 2281-4590).
La première dimension envisagée par l'auteur concerne un aspect spécifique de l’économie de la «librairie» d’Ancien Régime: les travaux de ville, ces activités peu nobles, ont pourtant assuré de longue date l’équilibre économique de la majorité des ateliers d’imprimerie. Une seconde dimension est d’ailleurs aussi présente dès l’origine, qui relève davantage de la problématique de la gestion: nous savons que, déjà, Gutenberg s’est financé en produisant des travaux de ville, et notamment (très probablement) des lettres d’indulgences (l'Église catholique semble avoir une propension certaine pour la fabrication et l'utilisation du formulaire pré-imprimé).
Cette dimension de l’économie du livre a fait l’objet de plusieurs études en français, des «non-livres» de Nicolas Petit aux publications lyonnaises d’Alan Marshall. Les papiers à en-tête, factures commerciales, ou encore tracts et affiches de toutes sortes, relèvent bien entendu de ce modèle, sans oublier les ex-libris gravés ou imprimé, et surtout la publicité imprimée.
Le thème présente pourtant une dimension plus novatrice, en ce sens qu’il introduit à la problématique (si fort en vogue aujourd'hui) de la rationalité administrative –et qu’il touche à la normalisation, et à l’invention du formulaire. L’article donne un certain nombre d’exemples significatifs, indiqués en sous-titres, qu’il s’agisse d’attestations, de laissez-passer ou d’autres documents du même type, sans oublier la lettre de change et les pièces à caractère financier. On pense par exemple aux borderaux pré-imprimés que les banquiers joignaient à chacune de leurs correspondances, et où ils donnaient les cours des places avec lesquelles ils étaient en relation. Il est bien évident que, dans le long terme («de Gutenberg à l’ère du numérique», comme le proposait Anne-Marie Bruleaux) l’étude de cette histoire du «formulaire» pré-imprimé serait particulièrement enrichissante, non seulement pour l’histoire du livre et de l’imprimerie, mais aussi pour l’histoire politique ou encore pour l’histoire administrative –donc, en dernière analyse, pour l’histoire des mentalités et des pratiques culturelles.
Nous voudrions profiter de cette note pour attirer l’attention sur cette revue relativement méconnue des historiens du livre, Crisopoli, publiée par le Musée Bodoni de Parme. Chaque livraison propose plusieurs grandes sections: Ad libros, sur les livres et l’histoire du livre en général; Palatina, sur les collections spécifiquement conservées à Parme; Parmensia, sur l’histoire de la ville et du duché, surtout dans le domaine de l’écrit et du livre; Res et monumenta, pour les études d’archéologie, de codicologie, et les éditions de document; la dernière partie, enfin, traite des activités du Musée Bodoni lui-même (Attività del Museo Bodoniano). Nous ne pouvons que souligner combien la qualité formelle de la revue se combine avec l’intérêt des contributions publiées (dont plusieurs, dans la livraison ici présentée, concernent notamment la bibliographie matérielle et l’analyse chimique des pigments des miniatures).