vendredi 7 octobre 2011

Le luthéranisme, le Livre et les livres

Pour la Réforme luthérienne, la Bible est la référence absolue: il convient donc de pousser à la lecture de la Bible, notamment en privé, et donc de promouvoir une alphabétisation la plus large possible. C’est dans ce but qu’un certain nombre de villes passées à la Réforme vont promouvoir le système des bibliothèques de communauté (Gemeindebibliothek), très souvent liées aux écoles, mais qui préfigurent aussi les bibliothèques municipales.
Alors qu’il est de retour à Wittenberg après le séjour à la Wartburg, Luther publie en 1524 une adresse aux Magistrats de toutes les villes allemandes (cliché 1) pour les engager à créer des écoles pour tous les enfants, filles et garçons, et à renouveler complètement le fonds de livres mis à leur disposition.
Le canon bibliographique nouveau est fondé d’abord sur la Bible (dans les trois langues bibliques, mais aussi en allemand et dans les autres langues modernes) et sur les commentaires de la Bible; il exclut un certain nombre de domaines, comme les Pères de l’Église ou encore le droit canon; mais il s’étend désormais plus largement au savoir profane, à la grammaire, aux classiques et aux traités spécialisés, par exemple sur la médecine. L'avance de l'Europe protestante en matière d'alphabétisation, voire de formation scolaire, trouve son origine dans ces prises de position.
Luther est vigoureusement aidé dans cette voie par Philippe Schwarzerd dit Mélanchton (1497-1560), personnalité relativement moins connue en France que dans l'espace germanophone et en Europe centrale. Originaire du Palatinat et très vite réputé sa connaissance du grec, Mélanchton est appelé en 1518 par le duc Frédéric le Sage pour enseigner cette langue à Wittenberg. Il est convaincu de l’importance morale de la formation intellectuelle, se forme à la théologie auprès de Luther, mais intervient dans toutes sortes de disciplines, du grec à l’histoire et à l’astronomie.
L’influence du «précepteur de la Germanie», est immense: Mélanchton publie lui-même un grand nombre de manuels pédagogiques, et son enseignement attire de nombreux étudiants allemands et étrangers à Wittenberg.
Fréquemment, les nouvelles écoles protestantes créées dans les villes prennent la suite d’anciennes écoles latines, y compris s’agissant de la bibliothèque. Les collections de livres sont en revanche considérablement augmentées par suite de la sécularisation des biens d’Église décidée par les princes et les villes passés à la Réforme. À Augsbourg, métropole de la Réforme dans le sud de l’Allemagne, le Magistrat décide ainsi, en 1537, d’ouvrir une Stadtbibliothek (Bibliothèque de la ville) à partir des collections sécularisées, et de consacrer un budget annuel de 50 florins pour son enrichissement. La bibliothèque est d’abord installée aux Dominicains, puis transportée près de l’école Sainte-Anne (1562), dont le recteur fait désormais office de bibliothécaire.
C’est ce modèle qui est importée par Johann Honter à Kronstadt (Brasov), ville peuplée par les Saxons allemands aux confins orientaux de la Transylvanie (clichés 2 et 4: bâtiment ayant succédé à l'ancienne bibliothèque, et aujourd'hui en attente de rénovation). Honter est né en 1498 à Kronstadt; de 1520 à 1533, il fait des études supérieures et voyage à l’ouest, notamment à Bâle (Bâle vient de passer à la Réforme et de chasser son évêque en 1527). Durant ce long périple, le royaume de Hongrie a été détruit par les Ottomans (1526), de sorte que la Transylvanie est désormais une principauté pratiquement indépendante, mais isolée à l’est de l’Europe.
Mais l’influence de Mélanchton touche aussi la Transylvanie, et 227 étudiants transylvains fréquentent d'ailleurs l’université de Wittenberg jusqu’en 1560. Rappelé par le Magistrat de Kronstadt en 1533 pour réorganiser les écoles en ville, Honter met en œuvre le modèle luthérien. Il crée dès 1534 une bibliothèque scolaire (Schulbibliothek), pour laquelle il commence lui-même à imprimer sans doute en 1539. Il correspond régulièrement avec Mélanchton, et onze éditions de Mélanchton sortent en Transylvanie entre 1548 et 1570, dont huit à Kronstadt et les trois autres Klausenburg (Cluj) (cliché 3).
L’école de Kronstadt, abritée dans le cloître de l’église, est installée dans un nouveau bâtiment en 1541. L’année suivante, alors que Buda est tombée aux mains des Ottomans, la ville franchit le pas et passe à la Réforme: Honter est nommé pasteur de la nouvelle communauté en 1544. C’est cette communauté, associant église réformée, école et bibliothèque (un temps aussi imprimerie) qui existe toujours aujourd’hui sous le nom de son premier pasteur (Honterusgemeinde).
Hic fuit bibliotheca scholæ Coronensis- Johannes Honterus- 1547


Martin Luther, An die Ratsherren aller Städte deutsches Landes, daß sie christliche Schulen aufrichten und halten sollen, Wittenberg, [M. Lotter, ou L. Cranach et C. Döring ?], 1524.

mardi 4 octobre 2011

Le prototypographe de Buda

Au milieu du XVe siècle, le royaume de Hongrie s’est imposé comme l’une des puissances politique majeures en Europe. La dynastie des Hunyadi a pris la tête de l’État, l’apogée étant marquée par le règne de Matthias Hunyadi (1458-1490), mieux connu sous son surnom de Mathias Corvin. La cour royale est devenue un pôle de la Renaissance européenne, avec la célèbre Bibliotheca Corviniana: il s’agit d’une bibliothèque importante (peut-être deux mille volumes), et d’une bibliothèque humaniste, particulièrement riche dans les deux domaines de la littérature antique et de la philosophie. En même temps, la Corviniana est une bibliothèque princière, pratiquement toute constituée de somptueux manuscrits.
Pourtant, en dehors de la cour, la ville même de Buda connaît elle aussi une période de grande prospérité: les marchands allemands et italiens y sont en nombre et, en 1473, un premier imprimeur s'y installe, en la personne d’Andreas Hess. Hess est un émigré allemand, un de ces typographes itinérants appelés dans telle ou telle ville par l’espoir du gain.
Nous en sommes réduits aux suppositions quant à son cursus avant son arrivée à Buda, mais la décision a pu être prise à Rome. Lázló Karai, vice-chancelier du royaume est en effet envoyé comme ambassadeur à Rome (1470), où il entre en relations avec les humanistes gravitant autour de l’imprimerie de Georg Lauer, de Ratisbonne. C’est là qu’Andreas Hess aurait travaillé, et c’est là que Karai l’aurait persuadé de faire l’essai du nouvel atelier typographique sur les bords du Danube.
Hess donne en effet en 1473 à l’adresse de Buda une célèbre Chronique des Hongrois, en latin et dans un caractère typographique que l’on rencontre chez Lauer (Chronica Hungarorum: GW 6686). L’ouvrage est dédié au vice-chancelier, protonotaire apostolique et prévôt de l’église de Buda. Cette publication sera suivie d’un volume comprenant le De Legendis libris gentilium de Basile le Grand et l’Apologie de Socrate de Xénophon dans la traduction latine de Leonardus Brunus Aretinus –une production par conséquent destinée a priori à des milieux humanistes.
Hess aurait été installé en arrière de Saint-Mathias, au n°4 de la place qui porte aujourd'hui son nom (clichés 2 et 3. Hongr. Ter = Place).
Malheureusement, nous perdons très vite la trace du prototypographe, qui s’est sans doute heurté à des difficultés matérielles trop grandes (ne serait-ce que pour se fournir en papier à un coût raisonnable), et qui n’a pas trouvé dans la capitale du royaume le marché qui lui aurait permis de poursuivre son activité. Pourtant, il est vraisemblable qu’un second atelier a existé à Buda de 1477 à 1480, atelier désigné sous le nom d’«Imprimeur du Confessionale» (Antoninus Florentinus, 1477: GW 2108) et dont le matériel typographique se rapproche de celui de Mathias Moravus (Mathias d’Olmütz), alors à Naples. Cet atelier disparaît apparemment après trois ans.
Buda marque donc dans l’absolu une avance certaine en matière de géographie typographique sur les autres villes à l’est de Prague. La technique nouvelle de la typographie en caractères mobiles apparaît à Cracovie en 1474, et à Vienne en 1482, avec l’atelier de Stefan Koblinger. Koblinger, qui semble originaire de Vienne même, travaille à Vicence en 1479-1480, avant de revenir dans sa ville natale. Un second imprimeur s’y établira seulement en 1510, en la personne de Hieronymus Vietor, qui vient quant à lui de Cracovie.
Mais la géographie de l’Europe centrale en cours de construction à la fin du XVe siècle est brisée par l'invasion ottomane: à la suite de la bataille de Mohács (1526), le royaume de Hongrie disparaît, la Hongrie royale ne correspondant plus qu’aux territoires regroupés autour de Presbourg, tandis que la Transylvanie devient une principauté vassale de Constantinople. Pour quelque cent cinquante ans, Vienne prend désormais presque la figure d’une ville frontière, constamment soumise à la menace ottomane.

Chronica Hungarorum, préf. E. Soltész, Budapest, 1972 [fac–sim. de l’éd. Buda, Andreas Hess, 1473]. György Kokay, Geschichte des Buchhandels in Ungarn, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1990 (donne la bibliographie complémentaire).
Sur l’histoire de l’imprimerie en Hongrie sous l’Ancien Régime: Judit V. Ecsedy, A Könyvnyomtatás Magyarországon a kézisajtó korában, 1473-1800, Budapest, Balassi Kiadó, 1999.

dimanche 2 octobre 2011

En Hongrie: le rôle des magnats

Le rôle de la haute noblesse hongroise à l’époque des Lumières et de la révolution industrielle semble relativement spécifique par rapport à la situation ailleurs en Europe continentale.
Le trône de Hongrie est en effet occupé par un Allemand, l'empereur Habsbourg, à Vienne, sous la bannière duquel les Ottomans ont été chassés et qui a réussi, au début du XVIIIe siècle, a briser les velléités d’indépendance de la Transylvanie. À la tête de très grandes fortunes, les magnats hongrois, ont conservé un rôle important dans les domaines de la culture et de la religion. Ils ont souvent fait des études dans les universités occidentales, réunissent des bibliothèques parfois très riches et s’imposent comme les acteurs-clés de la modernisation économique, avant de participer activement, au XIXe siècle, au mouvement en faveur de l’autonomie ou de l’indépendance. Parmi ces familles, celle des comtes Széchényi occupe une place remarquable.
Ferenc (Franz) Széchényi (1754-1820) a fait ses études au Theresianum de Vienne et a deux années durant visité d'Europe occidentale. À son retour, il a compris le rôle décisif qui est celui de l'imprimé comme média de la modernisation. Il crée alors deux bibliothèque, dont celle de son château de Nagycenk, en Hongrie occidentale: surtout des titres «modernes» (économie, politique, etc.) et de la littérature en hongrois (1799), outre des collections de numismatique et de minéralogie. Il en fait réaliser un catalogue imprimé (1799), qu’il diffuse pour mettre son fonds à la disposition de ses contemporains.
Puis, trois ans plus tard, Széchényi obtient de Vienne l’autorisation de faire don de ses collections à l’Académie, sous la forme de Bibliotheca regnicolaris -future Bibliothèque nationale. La formule peut surprendre: elle est en réalité très bien adaptée au caractère multiculturel du royaume de Hongrie, en ce qu’elle fait référence aux catégories politiques (ungarus) et non pas aux particularismes des différentes composantes (dont les Magyars). La loi de 1808 institue la Bibliothèque comme un département du nouveau Musée national. À la mort de Ferenc Széchényi, les collections sont relativement modestes (vingt mille documents, dont six mille cartes géographiques), mais elles s’enrichissent au XIXe siècle d’un grand nombre d’autres bibliothèques de magnats, dont celle du comte István Illésházy donnée en 1835.
Mais la figure principale est, à la génération suivante, celle d’István Széchenyi. Celui-ci poursuit en effet systématiquement, sa vie durant, une action d’innovateur et de passeur culturel visant à favorisant la modernisation de la Hongrie. Il publie lui-même, sur l’élevage des chevaux (1828), sur la situation de la Hongrie de son temps (1831, 1833), sur le crédit (1832); il participe au lancement de compagnie de navigation à vapeur sur le Danube, fait entreprendre d’immenses travaux de régulation du fleuve dans la plaine hongroise, fonde la société pour la construction d’un premier pont entre Buda et Pest (le célèbre Pont des chaînes) et participe activement à la création de la Banque nationale de Hongrie.
Ministre des transports dans le Gouvernement indépendant du comte Batthyány en 1848, Széchényi, après l’écrasement de la Révolution et la répression sanglante imposée par Vienne, sera interné à Döbling, en Autriche, où il se suicidera en 1860. Sept ans plus tard, la défaite de l’Autriche dans la guerre contre la Prusse impose à Vienne d’adopter une politique nouvelle avec la Hongrie: par le Compromis de 1867, le royaume devient très largement autonome, et l’appellation traditionnelle d'Autriche laisse place à celle, nouvelle, de la monarchie bicéphale d’Autriche-Hongrie.
Quittons un instant le monde du livre: Ödön (Edmond) Széchényi, fils d'István, est également connu comme un promoteur de la navigation: il est célèbre en France pour être venu dans son propre yacht de Budapest à Paris par voie fluviale à l'occasion de l'Exposition de 1867!

Catalogus Bibliothecae hungaricae Francisci com[itis] Szechenyi. Tomus I scriptores hungaros et rerum hungaricarum typis editos complexus, pars I [II], Sopron, Typis Siessianis, 1799, 2 vol.

Cliché: une image inattendue d'István Szechényi près du Parlement à Budapest aujourd'hui.

vendredi 30 septembre 2011

Deux conférences d'histoire du livre sur l'Italie

Monsieur Luca RIVALI,
professeur adjoint
à l'Université catholique du Sacré-Coeur (Milan)
donnera deux conférences
le mardi 4 octobre 2011, à l'enssib

À 14h., salle de bibliographie
La production et la circulation du livre à Brescia
dans la première moitié du XVIIe siècle

Brescia et son territoire sont un cas particulier dans le monde de la production et du commerce du livre en Italie. Depuis le XVe siècle, nous trouvons dans la ville des importantes imprimeries et la riviera du Lac de Garde est le centre de papeterie le plus important de la République de Venise. La tradition de l’édition de Brescia se poursuit sans interruption jusqu’aux années trente du XVIIe siècle. À cette époque, l’édition de Brescia est spécialisée dans le domaine religieux, et les imprimeurs et libraires sont tous liés les uns aux autres par des liens familiaux ou associatifs: en témoigne le nombre élevé des émissions de plusieurs éditeurs. Du point de vue de la librairie, Brescia est un pôle majeur, à mi-chemin entre Milan et Venise, et un centre de transit et de redistribution pour les livres destinés à d’autres villes moins importantes.


À 17h., salle N. 0. 26
Bibliographie et identité nationale:
le cas du Trentin au XVIIIe siècle

En 1733, Jacopo Tartarotti (Rovereto 1708-1737) a publié à Rovereto un Saggio della Biblioteca Tirolese, qui constitue la première tentative de reconstruire l’histoire littéraire du Trentin. Cette petite publication a provoqué une discussion de plus en plus animée jusqu’à la fin du siècle, dans l’environnement culturel de Trente et de Rovereto. Ce cas particulier montre comment la bibliographie, souvent considérée comme une discipline secondaire, peut contribuer à la définition de l’identité linguistique et culturelle d’une zone géographique de frontière.

Luca Rivali est diplômé de l’Université catholique, siège de Brescia, et il s’est spécialisé à l’Université d'Udine, où il a obtenu son doctorat en 2010. La même année il a été chercheur visiteur à l’Université catholique de Louvain à Louvain-la-Neuve (Belgique). Actuellement il est professeur adjoint de Bibliographie à l’Université catholique de Brescia, et il travaille à la compilation du catalogue des incunables et des édition du XVIe siècle du couvent de Saint-Sauveur de Jérusalem. Ses intérêts de recherche vont de l’histoire du livre à la bibliothéconomie, mais il s’est surtout occupé de l’histoire de la bibliographie et du commerce du livre. Il a publié en particulier Bibliografia e nazione: il caso Trentino nel ‘700, Udine, Forum, 2009 (Libri e biblioteche, 24).

École Nationale Supérieure des Sciences de l'Information et des Bibliothèques
17-21 boulevard du 11 Novembre 1918
69623 Villeurbanne Cedex (France)

(Communiqué par Raphaële Mouren et Dominique Varry).

mercredi 28 septembre 2011

Un humaniste réformateur... et imprimeur

Au pied des Carpates, Brassov / Kronstadt (latin: Corona) tient un des passages les plus fréquentés à travers la montagne vers la Valachie, la mer Noire et Constantinople. Rien de surprenant à ce que la ville ait depuis le XIIe siècle été importante à la fois comme marché, comme étape, comme place forte contre les nomades et les Ottomans, et comme pôle culturel. Kronstadt est d’abord peuplée par les émigrants allemands, les Saxons de Transylvanie, et le visiteur qui la découvre aujourd’hui est en effet surpris par l’air de famille que le centre historique a avec une ville allemande ancienne (cliché 1: la place de l'Hôtel de ville).
Kronstadt passe à la Réforme au XVIe siècle, et l’église noire (Schwarze Kirche), au cœur de la ville, accueille le premier culte luthérien en 1542. Le moment est favorable, celui de l’éclatement du puissant royaume de Hongrie: la plaine du Danube est ottomane, les bribes du royaume indépendant sont à l’Ouest (autour de Presbourg), et la Transylvanie prend son autonomie en tant que principauté.
Le passage de Kronstadt à la Réforme est facilité par l’action d’un personnage hors du commun, Johann Honter (Johannes Honterus). Honter est né à Kronstadt à l’extrême fin du XVe siècle, et il se forme aux universités de Vienne et de Cracovie, avant de s’installer quelques temps à Bâle. C’est à Cracovie et à Bâle qu’il apprend la typographie et la gravure sur bois, et qu’il commence à publier, notamment une grammaire latine et surtout la première carte connue de Transylvanie. C’est aussi au cours de ce voyage qu’il découvre la Réforme.
Honter rentre à Kronstadt en 1533, avec le projet de favoriser l’implantation du luthéranisme, de développer les études humanistes et d’engager ainsi la ville et sa province dans un processus d’acculturation et de modernisation. Il fonde un collège humaniste, mais, surtout, il a rapporté du matériel typographique, et il obtient du Magistrat l’autorisation de créer un moulin à papier.
L’imprimerie fonctionne à partir de 1539, donnant notamment des manuels de piété et d’enseignement, ainsi que le Kirchenordnung (ordonnance) qui règle le fonctionnement de la nouvelle Église (luthérienne) des Saxons de Transylvanie (cliché 2). Un titre exceptionnel est celui de la Cosmographie de 1542, pour laquelle Honter grave lui-même treize cartes et qui sera largement rééditée dans l’Europe germanophone (cliché 3: la carte est celle de l'Europe du Sud-Est, et l'on reconnaît la Transylvanie au centre, région rehaussée en vert et encadrée par les Carpates). Tous ces titres sont de petits formats, mais d'une qualité d'exécution très remarquable.
Honter décède à Kronstadt en 1549. On ne peut qu’être frappé par l’ambition et par la cohérence du programme conçu et systéma- tiquement mis en œuvre par lui, programme dans lequel l’imprimé tient la place centrale et qui permet à Honter d’inscrire les marches de la Transylvanie dans le mouvement européen de l’humanisme réformé.
Le domicile de Honter est aujourd’hui conservé, le collège fonctionne toujours, tandis que les archives et la bibliothèque de l’Église (Honterusgemeinde) possèdent des séries archivistiques remontant à 1342, ainsi que plus de 2000 éditions imprimées antérieures au XIXe siècle – dont nombre de titres sortis des presses mêmes de Honter. Abrité contre l’Église noire, un monument commémoratif a été élevé en 1898, avec la statue du réformateur, tandis que la typographie est représentée sur l’une des faces du soubassement (cliché 4).

lundi 26 septembre 2011

En Transylvanie

La principauté de Transylvanie forme un ensemble très complexe. Abritée vers l’extérieur par l’arc des Carpates (Carpates du sud et Carpates de l’est), elle est un pays de plateaux et de collines, et surtout un véritable château d’eau pour les régions qui l’entourent. Dans ce cadre coexistent plusieurs «nations» et religions, les Hongrois et les Roumains, mais aussi les Saxons venus d’Allemagne, les Tsiganes, etc.
Vers l’Est, la Transylvanie, longtemps principauté vassale de la Porte, est comme encadrée par les deux principautés roumaines historiques, la Valachie (Bucarest) et la Moldavie (Iașy).
Comme nous le soulignions dans un précédent billet, la principauté possède de très remarquables bibliothèques anciennes, témoignage d’un passé particulièrement riche sur le plan culturel. À Alba Julia (Gyulafehérvár / Karlsburg), une imposante forteresse à la Vauban tient la frontière orientale face aux Ottomans, mais la cathédrale abrite les tombeaux de la famille Hunyadi, celle même du roi Matthias Corvin. Si l’on ajoute que c’est à Alba Iulia qu’a été votée, en 1918, l’union des trois provinces devant constituer la Roumanie nouvelle (Roumains et Saxons se sont prononcés pour le rattachement de la Transylvanie), on comprendra que nous sommes devant une ville chargée de lourds symboles.
Mais Alba Iulia conserve aussi une institution célèbre auprès des historiens du livre: il s’agit du Batthyaneum, du nom de son fondateur. Le comte Ignaz Batthyány naît en 1741 au château de Neméthújvár (auj. Güssing, en Autriche). Il fait ses études au collège des Piétistes de Pest, puis dans différents séminaires et universités, avant de passer son doctorat en théologie au Collegium Germanicum et Hungaricum à Rome. D’abord chanoine à Eger, puis grand-prévôt d’Esztergom (la primatiale de Hongrie), il est nommé évêque de Transylvanie en 1780 par Marie-Thérèse. La période est difficile, et marquée par les dispositions libérales prises par l’empereur Joseph II, en partie contre l’Église catholique.
Batthyány est pourtant un homme des Lumières, qui caresse le rêve de fonder à Alba Iulia une académie, dans les locaux de l’ancien couvent des Trinitaires.
L’entreprise restera inachevée, avec la création d’un observatoire en 1792, et le legs de la bibliothèque de l’évêque, en 1798: même si l’établissement ne peut pas être ouvert immédiatement, la collection est destinée à devenir une bibliothèque dite «publique». Parmi les pièces exceptionnelles conservées à Alba Iulia, on rappellera l’évangéliaire carolingien de Lorsch (la seconde partie est au Vatican) et un grand nombre de manuscrits, un fonds de quelque six cents incunables et un riche fonds d’imprimés anciens, parmi lesquels des monuments de la typographie roumaine –sans oublier la collection de numismatique.
Mais, fait encore plus étonnant, la bibliothèque elle-même, en tant que local, est conservée pratiquement sans modifications depuis le tout début du XIXe siècle, au deuxième étage de l’ancienne église: le cadre de classement systématique et les livres n’ont pas bougé, les rayonnages peints de gris s’alignent toujours le long de la salle, tandis qu’un deuxième niveau est accessible en mezzanine.
Le programme iconographique est en cours d’étude, qui associe des scènes faisant référence à la création de la bibliothèque, et des figures de grands auteurs de l’Antiquité, sans oublier le portraitdu fondateur.
La Bibliothèque a commémoré en 2011 le 270e anniversaire de la naissance d’Ignaz Batthyány, par la mise en place d’un impressionnant buste de l'évêque, par une exposition, et par la publication d’un riche volume d’études (textes en roumain, français, allemand, anglais et hongrois): Batthyaneum. Omagiu fondatorului Ignatius Sallestius de Batthyan (1741-1798), Bucureşti, Editura Bibliotecii Naṭionale a României, 2011, 273 p., ill. (ISBN 978 973 8366 18 3). Sous la direction de Doina Hendre-Biro, conservateur en charge de la Bibliothèque, c'est là un ensemble d’études parfaitement réussi, et destiné à prendre place parmi les usuels de toute collection encyclopédique d’histoire du livre.
Clichés de Transylvanie, septembre 2011.

samedi 24 septembre 2011

Actes du symposium de Bucarest, 2010

Viennent de paraître: les Actes du IIIe Symposium international d’histoire du livre tenu à Bucarest en 2010, en 4 impressionnants volumes sous emboîtage, soit plus de 2000 pages au total ! Les volumes sont répartis de la manière suivante:
1- Histoire et civilisation du livre, 516 pages.
2- Bibliothéconomie et sciences de l’information, 242 pages.
3- Études euro- et afro-asiatiques, 755 pages.
4- Latinité orientale, 636 pages.
Le volume I, coordonné par Frédéric Barbier, traite notamment de la problématique de la langue en tant que langue imprimée. Il prend ainsi la suite de la quatrième livraison de Histoire et civilisation du livre. Revue internationale (2008), qu’il vient enrichir et compléter de manière particulièrement heureuse pour une géographie souvent méconnue en Europe occidentale.

Table du volume I, Histoire et civilisation du livre (ordre alphabétique des auteurs)
- Frédéric Barbier, «Construction et réception du texte imprimé en Occident, XIVe-XXe siècle : le problème de la langue»
- Daniel Baric, «Oubli d’une écriture, mort d’une langue –résurrection par l’imprimé? Le cas du glagolitique et du végliote, île de Veglia / Krk (XIXe-XXe siècle»
- Monica Breazu, «L’usage des devises au XVIe siècle en France dans le livre imprimé»
- Vera Tchentsova, «La correspondance du patriarche d’Antioche Athanase IV Dabbās avec la cour russe: à propos de l’imprimerie arabe d’Alep»
- Carmen Cocea, «Les Mille et une nuits en version roumaine: que reste-t-il à faire?»
- Maria Danilov, «About Macarie’s Liturghier (1508) discovered in Bessarabia at the end of 19th century»
- Nadia Danova, «Sur le chemin difficile de la modernisation: notes sur la censure dans les Balkans aux XVIIIe-XIXe siècles»
- Marisa Midori Deaecto, «Édition et idées de révolution au Brésil (1830-1848)»
- Andrea De Pasquale, «Exoticis linguis: le edizioni di Giambattista Bodoni in caratteri orientali»
- Marie-Pierre Dion Turkovics, «Les langues et le livre: le manuscrit 150 de la Bibliothèque de Valenciennes»
- Vincenza Grassi, «A survey of Arab-Islamic studies published at the university of Naples L’Orientale»
- Martin Haeuser, «Les cultures européennes et l’avenir»
- Jacques Hellemans, «Le commerce international de la librairie belge au XIXe siècle: l’affaire des réimpressions»
- Doina Hendre Biro, «Les Batthyány et les livres français de leurs bibliothèques»
- Sabine Juratic, «Francophonie et commerce du livre en Europe de l’Est et du Sud-Est au XVIIIe siècle: quelques questions»
- Otto Lankhorst, «La francophonie dans la librairie hollandaise aux XVIIe et XVIIIe siècles»
- Catherine Bertho Lavenir, «Nouvelles technologies et question de la langue: les blogs littéraires et les langues dominées. L’exemple du Québec»
- Doina Lemny, «Brancusi, la tentation de l’illustration»
- Maria-Luisa Lopez-Vidriero, «Contraintes des gens du livre et du marché lecteur espagnol: le français comme affaire»
- Claire Madl, «Les réseaux francophones du libraire praguois Gerle (1770-1790)»
- Olimpia Mitric, «Valeurs bibliophiliques dans la langue française présente en Bucovine (XVIIe-XVIIIe siècles»
- István Monok, «Boldizsár Batthyány, un homme de culture française»
- Raphaële Mouren, «Choix de langues et stratégies éditoriales au milieu du XVIe siècle»
- Ioan Maria Oros, «Livre et propriétaire, un binôme symbolique, ou Sur le statut du donateur»
- Radu G. Pãun, «Paradoxe des langues: des usages du français dans le premier XIXe siècle roumain»
- Popi Polemi, «Le livre grec dans les milieux balkaniques à la veille de la Révolution nationale: l’exemple des prospectus et des listes de souscripteurs»
- Geoffrey Roper, «England and the printing of texts fir the Orthodox Christians in Greek and Arabic, 17th-18th centuries
- Virgiliu Z. Teodorescu, « Contributions to the biographie of the author of the book Podud Mogoṣoaiei»
- Marie-Hélène Tesnière, «Vitalité et rayonnement du français en Europe à la fin du Moyen Âge: l’exemple de la librairie de Charles V»
- Radu Ṣtefan Vergati, «Des documents, des incunables et des livres traitant des universités médiévales européennes, XIIIe-XVIIIe siècle»
- Attila Verók, «Ungarländische Geschichtsschreibung mit französischer Manier in Deutschland? Französische Gesinnungselemente im Lebenswerk Martin Schmeizels»

Quelques articles d’histoire du livre sont aussi publiés dans le volume II, et, d’une manière générale, l’historien des cultures trouvera beaucoup à glaner dans l’ensemble des quatre volumes.

Éditeur: Bibliothèque de Bucarest, ISSN 2068-9756
NB: les auteurs, notamment les auteurs qui ne sont pas roumains et qui souhaitent obtenir leur exemplaire, doivent s'adresser directement à la Bibliothèque métropolitaine de Bucarest.