mercredi 23 mars 2011

Émigration et transferts culturels

C'est peu de dire qu'aujourd'hui, la problématique de l'immigration est à l'ordre du jour dans la discussion politique. Pourtant, elle n'est évidemment pas récente, et elle joue un grand rôle, par exemple, dans le domaine de l'histoire du livre.
Les contemporains de Gutenberg ont très tôt été frappés par le rôle joué, dans le processus d’innovation, par les techniciens et autres praticiens des pays allemands, à commencer par Gutenberg lui-même: l’exemple des typographes d’origine allemande ayant travaillé en France au XVe et au début du XVIe siècle est à cet égard très révélateur. Même si Henri-Jean Martin intitule « L’heure de l’Allemagne » le chapitre de son classique
Histoire et pouvoirs de l’écrit (Paris, Perrin, 1988) dans lequel il présente les débuts de l’imprimerie, le sujet des « imprimeurs allemands », que l’on aurait pu croire largement traité étant donnée l’ampleur de la bibliographie sur l’histoire des origines et des premiers temps de l’imprimerie, de L’Apparition du livre (1958) à la récente étude sur L’Europe de Gutenberg (2006), a en réalité été négligé, sinon oublié, par la recherche. Nouvel épisode vérifiant l'adage paradoxal selon lequel ce qui est trop célèbre n'est pas connu.
La question de l'émigration allemande, qui s'intègre pleinement dans la recherche actuelle concernant les "transferts culturels" (ce dernier terme étant bien entendu à prendre au sens large), se déploie dans le cadre d’une problématique triple :
1) Il s’agit d’abord de l’histoire des techniques et de l’innovation, un secteur toujours marqué par un certain déficit dans l’historiographie française : malgré les recherches de Bertrand Gille et de François Caron (pour la période contemporaine), on ne peut que regretter l’absence de travaux récents sur l’histoire technique de la typographie, le titre récent le plus important étant probablement constitué par le catalogue de l’exposition du CNAM et par les Actes du colloque de Lyon (cf. infra bibliographie).
2) Le second thème concerne la typologie et le développement des transferts  entre les pôles initiateurs, en l’occurrence la vallée du Rhin moyen, et les pôles de diffusion, en Allemagne d’abord, puis en Italie, en France et progressivement dans la plus grande partie de l’Europe: nous assistons à la mise en place d'une structure complexe en réseau, avec des points initiaux et des nœuds secondaires de relais et de redistribution.
3) Enfin, c’est toute  la problématique des migrations qui doit être prise en compte : l’imprimerie est une invention allemande, les premiers typographes à travers toute l’Europe sont des Allemands, mais le phénomène de ces migrations spécialisées n’a à ce jour pas été envisagé en tant que tel par la recherche, notamment d'un point de vue anthropologique, sinon à l'aune de travaux relativement anciens. La typologie de l'émigration amène bien évidemment à distinguer les ouvriers typographes, les maîtres imprimeurs et, de plus en plus, les libraires et les investisseurs qui agissent en arrière-plan - et le glissement de l'un à l'autre recouvre pour partie l'évolution de la conjoncture.
Le mouvement d'ouverture qui caractérisait la première époque (en 1470, les premiers typographes parisiens sont des allemands) s'inverse pourtant avec la montée des luttes religieuses, la date de 1534 (avec l'affaire des Placards) marquant un moment fort d'infléchissement. Sébastien Gryphe, auquel un livre vient d'être récemment consacré, est peut-être l'un des derniers exemples de l'émigration "réussie" vers le royaume. Bientôt, ce ne sont plus les émigrés qui viennent s'établir et exercer à Paris, à Lyon et dans d'autres villes, mais les professionnels français les plus en vue qui cherchent un abri dans les nouveaux "refuges" de Bâle et, surtout, de Genève.
Tels sont les thématique principales qui seront envisagées dans la conférence de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres le 25 mars prochain.
Bibliogr.: Les 3 [trois] révolutions du livre [catalogue de l’exposition du CNAM], Paris, Imprimerie nationale, Musée des arts et métiers, 2002 (Comité scientif. présidé par Frédéric Barbier). Les Trois révolutions du livre : actes du colloque international de Lyon/Villeurbanne (1998), dir. Frédéric Barbier, Genève, Droz, 2001, 343 p. (RFHL, 106-109, 2000). 
Sur l'émigration allemande, voir notamment les travaux de J. Mathorez, « La pénétration des Allemands en France sous l’Ancien Régime », dans Revue des études historiques, 1916, référence, et, du même auteur, Les Étrangers en France sous l’Ancien Régime. Histoire de la formation de la population française, Paris, Champion, 1919-1921, 2 vol.

Illustr.:
Explicit du premier livre imprimé en France par les typographes allemands du Cloître Saint-Benoît: Gasparinus Barzizius. Epistolæ, Éd. Johannes Heynlin, de Lapide, Paris, Ulrich Gering, Martin Crantz et Michæl Friburger [été ou automne 1470].
Ut sol lumen sic doctrinam fundis in orbem / Musarum nutrix, regia Parisius/
Nunc prope divinam tu quam Germania novit /Artem scribendi suscipe pro merita./ Primos ecce libros quos haec industria finxit / Francorum in terris, aedibusque tuis !/ Michael, Udalricus Martinusque magistri /Hos impresserunt ac facient alios.
Traduction par Anatole Claudin : « De même que le soleil répand partout la lumière, ainsi Paris, capitale du royaume et nourricière des Muses, tu verses la science sur le monde. Reçois donc en récompense cet art d’écrire presque divin qu’inventa l’Allemagne. Voici les premiers livres produits par cette industrie sur la terre de France et dans tes propres murs. Les maîtres Michel, Ulrich et Martin les ont imprimés et ils en feront d’autres ».

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