jeudi 3 mars 2011

L'Histoire de l'imprimerie de Prosper Marchand (fin)

Très vite après l’invention de l’imprimerie, les contemporains voient dans la technique nouvelle une des ruptures principales de l’histoire de la civilisation, et ils entreprennent d’en reconstituer la généalogie, en identifiant notamment le nom de l’inventeur avec celui de Johann Gutenberg, bourgeois de Mayence. Surtout, le temps est à l’optimisme: grâce à l'imprimerie, le savoir va pouvoir se répandre bien plus facilement, comme le souligne bientôt Rabelais dans la célébrissime Lettre de Gargantua à Pantagruel.
En 1740, pour le troisième jubilé de l’invention, l’Histoire de l’imprimerie de Prosper Marchand conserve cette même perspective universaliste. L’ouvrage s’ouvre par un superbe frontispice dessiné et gravé en taille-douce par Jacob von Schley (1715-1779) en 1739. Le thème en reprend la généalogie de l’invention: «L’imprimerie descendant des cieux est accordée par Minerve et Mercure à l’Allemagne, qui la présente à la Hollande, l’Angleterre, l’Italie, & la France, les quatre premières nations chés lesquelles ce bel art fut adopté». L’imprimerie trône dans les nuées (elle tient un composteur et une balle à encrer, et est drapée d’une sorte de toge portant les lettres de l’alphabet), entourée des figures de Minerve (qui personnifie la connaissance, accompagnée de la chouette) et de Mercure, dieu du commerce et des échanges. L’artiste se place d’emblée dans la double logique qui est celle des activités liées au livre, à la fois «marchandise» et « ferment », pour reprendre la célèbre formule de Febvre et Martin.
Les cinq figures féminines du registre inférieur personnifient les premières « nations » européennes à avoir accueilli l’art nouveau: portant la couronne impériale et le sceptre, l’Allemagne est la plus élevée, parce que c’est à elle que l’invention est remise. Elle est appuyée à trois cartouches aux effigies de «Jean Guttemberg», de «Jean Fust» et de «Pierre Schoiffer»  (le nom de ce dernier est le seul à n’être pas accompagné d’un portrait).
Au centre de la composition, c’est l’Angleterre, avec le cartouche de «Guill. Caxton» (William Caxton); puis vient l’Italie (qui porte la tiare et les clés pontificales et qui tient le cartouche à l’effigie d’«Alde Manuce»), tandis que la France, dans un drapé fleurdelysé vient à droite de la composition, où elle soutient de la main gauche le cartouche au nom de «Robert Estienne». Enfin, la Hollande est allongée au premier plan de la scène, et elle présente le cartouche à l’effigie de «Laurent Koster», le célèbre prototypographe de Haarlem.
Après le temps de l’humanisme, nous sommes devant un motif symbolisant l’idéologie des Lumières européennes diffusées par l’imprimé. Mais ce temps de l’universalité est alors près de se refermer, au profit du paradigme nouveau qui est celui des identités nationales. Un siècle plus tard, le quatrième jubilé s’ouvre par ce qu’Henri-Jean Martin a décrit comme la «guerre des statues» commémorant l’imprimerie, entre Haarlem, Mayence et Strasbourg: la paternité de l'invention s’est progressivement muée en enjeu politique, pour lequel la concurrence franco-allemande est pour un temps devenue centrale.

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