dimanche 26 août 2018

Édition et produits dérivés

Nos lecteurs savent combien nous sommes sensibles au genius loci, le génie du lieu, lequel pousse à découvrir ou à revoir certaines maisons d’écrivain particulièrement intéressantes: c’est le cas à Saché avec Balzac, ou encore à Médan avec Zola, mais c’est aussi le cas dans la Maison de Chateaubriand, à La Vallée aux Loups. Il y a déjà... quelques années, nous avions consacré plusieurs billets à notre livre, Le rêve grec de Monsieur de Choiseul: la source principale est donnée par le monumental ouvrage de Choiseul lui-même, le Voyage pittoresque de la Grèce (Paris, 1782-1822, 2 vol.). L’un des plus célèbres de son temps, l’ouvrage, même s’il est resté inachevé, imposera le genre prolifique des multiples Voyages pittoresques (jusqu’aux Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France), et de leurs déclinaisons à l’étranger (Malerische Reisen, etc.).
C’est peu de dire que, de Paris à Londres et à Saint-Pétersbourg, l’illustration du «Choiseul», lequel est publié par livraisons, est très vite célèbre. La preuve en est donnée par les exemplaires conservés dans un certain nombre de bibliothèques principalement européennes, et qui dans leur grande majorité témoignent des deux dimensions de l’ouvrage: d’une part, l’intérêt très réel des savants, des amateurs et en partie des «mondains» pour l’archéologie, pour la découverte des antiquités grecques et pour l’étude de l’histoire ancienne (pensons au succès incroyable de l’Anacharsis); de l’autre, la distinction, qui pousse à se procurer le «livre dont on parle», et le cas échéant à le faire relier de manière plus ou moins somptueuse.
Nous connaissions le très beau papier peint panoramique des «Scènes turques», conservé par la Maison de Chateaubriand à La Vallée aux Loups. Il s’agit d’une très élégante représentation qui reprend en les combinant plusieurs planches de Choiseul, dont la superbe vue de la halte des voyageurs «près de Dourlach», en « Natolie » (t. I, pl. 74). Le papier peint a été réalisé par la manufacture des Dufour à Paris au début de la Restauration, et le fait qu'il reproduise certaines des scènes en miroir témoigne de ce que le modèle a effectivement été donné par les gravures d’origine. C’est cet ensemble exceptionnel qui vient d’être restauré. Les responsables de la Maison de Chateaubriand expliquent qu’il s’agit d’un papier peint panoramique, constitué en l’occurrence de dix lés, lesquels sont collés les uns à la suite des autres pour former un ensemble décoratif. 
Maison de Chateaubriand, Inv. DE.993.CG.1
Nous sommes, sous la Restauration, à l’aube de la Révolution industrielle qui va complètement bouleverser les conditions de fonctionnement de la branche de l’imprimerie et de la librairie. C'est la grande époque des papiers peints panoramiques, mais voici que nous découvrons aussi, progressivement, à l’heure de ce qui deviendra le public de masse, le rôle des « produits dérivés». Des produits dérivés, certes, il y en a de longue date dans le domaine de l’imprimé, à commencer par les contrefaçons, ou encore les estampes qui reprennent certains motifs célèbres de tel ou tel texte. Mais le principe se développe, avec les plagiats et toutes sortes d’autres pièces, jusqu’à l’époque de Chateaubriand lui-même. Celui-ci ne constate-t-il pas avec étonnement, et peut-être un certain dépit (il «sue de confusion»), mais sans y attacher plus d’importance sur le plan juridique comme sur le plan financier :
Atala devint si populaire qu’elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de Curtius (1). Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues, représentant Chactas, le père Aubry et la fille de Simaghan (2). Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l’âme de la solitude à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion. On représentait aux Variétés une pièce dans laquelle une jeune fille et un jeune garçon, sortant de leur pension, s’en allaient par le coche se marier dans leur petite ville; comme en débarquant ils ne parlaient, d’un air égaré, que crocodiles, cigognes et forêts, leurs parents croyaient qu’ils étaient devenus fous. Parodies, caricatures, moqueries m’accablaient. L’abbé Morellet (3), pour me confondre, fit asseoir sa servante sur ses genoux et ne put tenir les pieds de la jeune vierge dans ses mains, comme Chactas tenait les pieds d’Atala pendant l’orage: si le Chactas de la rue d’Anjou s’était fait peindre ainsi, je lui aurais pardonné sa critique.
Tout ce train servait à augmenter le fracas de mon apparition. Je devins à la mode.
Le passage des Mémoires d’Outre-tombe permet de mettre l’accent sur trois phénomènes: d’une part, en effet, la montée en puissance des produits dérivés, qui peuvent d’ailleurs aussi n’être pas pour rien dans le succès de l’œuvre d’origine; d’autre part, la nécessité de mettre en place, à terme, une forme de régulation et de protection des «œuvres de l’esprit»; et, enfin, et c’est peut-être le plus inattendu, l’apparition du people. Chateaubriand est «à la mode», il devient, avant la lettre, un people, et, ailleurs dans ses Mémoires, il s’étonne qu’un article à son sujet dans un périodique fasse plus pour sa renommée que les ouvrages les plus imposants qu’il a effectivement écrits. S'agissant de la renommée, les choses ont une première fois bougé au XVIe siècle, quand les portraits d’un Érasme, d’un Mélanchthon, d’un Luther sont partout répandus, et le phénomène se prolonge jusqu'à Voltaire et à Rousseau au XVIIIe siècle. Le temps de la «deuxième révolution du livre» innovera en introduisant le public de masse, et en faisant de certains de ces grands penseurs ou grands auteurs des figures «à la mode», des people –bien sûr, tout le problème réside dans l'équilibre entre la médiatisation... et le talent. Le rapport favorable établi par un Lamartine ou un Victor Hugo ne se retrouve sans doute pas dans les mêmes conditions aujourd'hui, où les grands auteurs ou les grands penseurs ne sont plus des people, et inversement.

Notes
1) Apparentée aux spectacles de foire, la «collection Curtius» préfigure le musée de Madame Tussaud en présentant des mannequins en cire, des têtes de guillotinés, mais aussi des scènes et des personnages célèbres, voire des assassinats. L’initiateur est le docteur Philippe Creutz, dit Curtius. Atala désigne le personnage du roman de Chateaubriand, et la Brinvilliers, alias la marquise de Brinvilliers, est une célèbre empoisonneuse à l’époque de Louis XIV.
2) Dans le roman de Chateaubriand, Chactas désigne le vieux chaman aveugle, ancien guerrier des Natchez. Alors qu’il a été fait prisonnier par une tribu ennemie, il est libéré par Atala, fille de Simaghan, le chef de la tribu.
3) André Morellet, Observations critiques sur le roman intitulé Atala, Paris, Dené le Jeune, an IX (1801), p. 17 et 19.

lundi 20 août 2018

Au fond de la forêt de Loches,... des livres (2)

Les changements induits par les décisions prises dans les deux premières années de la Révolution sont absolument considérables s’agissant des bibliothèques religieuses dans le royaume: après la nuit du 4 août, les biens des maisons régulières sont mis à la disposition de la Nation par les lois des 2-4 novembre 1789, tandis que les vœux monastiques viennent d’être suspendus et que les religieux seront autorisés à partir le 13 février 1790 (première partie de ce billet: voir ici).
Il n’est pas de notre propos d’envisager la question des biens immobiliers pour elle-même: bornons-nous à dire que les inventaires réalisés consécutivement fournissent souvent des éléments importants sur les bibliothèques et collections éventuelles de livres, et que celles-ci devront être mises à l’abri dès lors que les bâtiments qui les abritent sont proposés à la vente.
La nouvelle organisation territoriale est fondée, depuis 1790, sur 83 départements eux-mêmes plus tard subdivisés en 545 districts, et il est établi que chaque district devra disposer d’un dépôt littéraire –ce qui ne sera pas absolument le cas. Ces «dépôts» sont souvent localisés dans une église désaffectée, où l’on rassemblera les collections de livres, qui proviennent des communautés supprimées et autres établissements ayant fait l’objet de confiscations dans la ville même, mais aussi dans le plat-pays environnant: c’est le cas pour les livres de la chartreuse du Liget
Dans l'immédiat, les plans conservés nous apprennent que la bibliothèque du Liget était établie dans un bâtiment proche de la cellule du prieur: nous reviendrons sur ce dispositif (1). Le 10 mai 1790, des représentants de la municipalité de Chemillé-sur-Indrois, conduits par le maire, l’abbé Jean-Baptiste Bruneau, se rendent à la chartreuse pour en dresser un état sommaire. Bruneau est une personnalité singulière: né en 1732, il est d’abord curé de Sennevières (fin de l’année 1762), puis il vient à Chemillé (juillet 1784), et sera maire du village (1791). Il prête le serment constitutionnel, mais est appelé à Tours comme vicaire du nouvel évêque, Pierre Suzor. Maussabré prend alors sa suite à la cure de Chemillé. Bruneau se retirera dès 1794 à Gouard, une ancienne métairie du Liget qu’il a rachetée. Nommé agent national en l’an IV, puis à nouveau maire de Chemillé, il est décédé en 1810…
Mais revenons à la chartreuse. Le travail d’inventaire durera trois jours, et le document nous informe:
Dans [la] seconde cour est l’entrée par où on va dans le cloître des religieux. Il y a environ vingt cellules bâties à neuf (…). Auprès de la cellule du prieur est la bibliothèque, qui est un grand vaisseau abondamment pourvu de bons livres. Au bout se trouve une petite chapelle, et plus loin, le cabinet des archives (2).
Dans les jours qui suivent, le district de Loches dépêche à son tour des inspecteurs chargés d’effectuer un inventaire plus précis, prélude à la vente des bâtiments. Une attention particulière est portée à la bibliothèque, riche de 6900 volumes (1500 in-folio, 1180 in-quarto, 600 formats plus petits),
parmi lesquels il se trouve beaucoup de bouquins, livres dépareillés, méventes, journaux, vieux bréviaires, diurnaux, etc.
Parmi les titres, dont «le plus grand nombre traitait de matières ecclésiastiques»,
plusieurs ont paru précieux [aux inspecteurs], tels que la Polyglotte de Le Jay (3), une collection des conciles, édition du Louvre (4), de bonnes éditions de SS PP, la Byzantine grecque et latine, un atlas en dix volumes grand in-folio avec des cartes coloriées (5), les Fables de La Fontaine, deux volumes in-folio avec figures, etc.
Avons trouvé dans une armoire de la bibliothèque 35 manuscrits peu intéressants, dont quinze sur vélin et le reste sur papier.
Enfin, ce sont les estampes et tableaux, dont «quelques recueils d’estampes de peu d’importance, quelques petits tableaux», une série de portraits royaux (6) et surtout
un grand portrait du cardinal de La Roche-Aymon, qui nous a paru mériter le plus d’attention… (7)
Un inventaire plus détaillé du mobilier, établi le 9 novembre 1790, nous permet d’avoir quelques précisions sur l’installation de la bibliothèque. Celle-ci comprend en effet
tous les rayons en 182 tablettes de 80 pieds de long, entièrement garnies de livres, quelques rayons même doubles et plusieurs livres au-dessus des autres dans les mêmes rayons, cent quinze tableaux tant peints que gravés, onze médaillons, une statue de la sainte vierge, cinq tables, quelques cartes géographiques et estampes, trois fauteuils, vingt chaises et un étau, une échelle, une vache [coffre recouvert de peau de vache].
On trouve aussi des livres chez les religieux eux-mêmes: dom Vézac a treize in-octavo et quatre-vingts «petits volumes»; dom de Saint-Jean, une centaine de volumes et trois cartes géographiques…
En définitive, le district se propose de mettre les volumes sous scellés et de vendre le mobilier – dans l’intervalle, la garde sera assurée par six hommes du régiment Royal-Roussillon. Au début de l’année 1791, les chartreux quittent les lieux, et la vente est effectivement organisée (5-21 juin) (8), mais les livres restent sur place, d’abord confiés au docteur Droulin, puis à Jean Ondet, l’un des nouveaux propriétaires, lequel ne quittera son poste que le 12 octobre 1793. Une fois les volumes transportés à Loches (sur décision du 10 février précédent), et d’abord déposés dans les deux salles du prétoire de la commune, quatre délégués sont chargés d’en faire l’inventaire (9). Le 4 mai 1794, la bibliothèque est transportée à l’Hôtel de ville, où elle demeurera jusqu’en… 1983.
Une partie importante du fonds du Liget est aujourd’hui toujours conservée à la bibliothèque de Loches (10) tandis que, dans l’intervalle, les bâtiments de la chartreuse ont été vendus à deux notables de cette ville, Louis Pottier, président du Tribunal (11), et Jean Ondet, que nous venons de rencontrer, pour être exploités en carrière de pierres (19 août 1791)… (12) 

Notes
1) Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, Chemillé-s/Indrois, Éditions Hugues de Chivré, 2007, p. 120-121.
2) Archives départementales d’Indre-et-Loire (ci-après Ad37), 1Q-215. 3) Cette édition de la Bible de Guy Michel Le Jay ne semble pas conservée à Loches.
4) Conciliorum omnium generalum et provincialium collectio regia, Parisiis, E typographia Regia, 1644, 37 vol., 2°. Loches, Inv. 144. Rel. veau brun moucheté, dos à six nerfs, fleurons dans les compartiments, tr. mouchetée en rouge.
5) L’Atlas de Blaeu est aujourd’hui toujours conservé à la Bibliothèque de Loches.
6) Dont celui de Louis XI, aujourd’hui au Musée du Plessis.
7) Charles Antoine de La Roche-Aymon (1697-1777). Ad37, 1Q-179, 192 et 215. L’inventaire établi par la municipalité est contrôlé par le district de Loches, qui le complètera les 9 et 10 novembre 1790. On notera qu’Antoine Charles de La Roche-Aymon a été reçu novice au Liget en 1742 (Ad37, 6NUM6 069/077): il est possible que le portrait lui ait appartenu.
8) Ad37, Q 171.
9) André Montoux, « Un manuscrit du XVe siècle de la Bibliothèque de Loches », dans Bulletin de la Société archéologique de Touraine [ci-après BSAT], 1971, p. 391-401.
10) Sur l’inventaire de 1494, cf Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, ouvr. cité, p. 148.
Certains parmi les plus remarquables sont cependant envoyés à Paris, notamment la grande Bible en cinq volumes, exécutée au XIIe siècle et aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France (ms lat. 11506-11510). Albert Philippon, « La liquidation de la Chartreuse du Liget par la Révolution », dans BSAT, 1941 (XXVIII), p. 100-128, et 1942 (XXIX), p. 236-256. L’auteur (1896-1970) a été pendant seize ans instituteur à Chemillé-s/Indrois.
11) Sur les Pottier, voir : Grands notables du Premier Empire, 8, p. 133-134.
12) Ad37, L 132 f. 6 et L 178.

samedi 11 août 2018

Au fond de la forêt de Loches..., des livres

Ce blog a déjà accueilli quelques billets se rapportant à la lisière de la Touraine et du Berry, notamment le bassin de l’Indre et de son affluent de la rive droite, la petite rivière de l’Indrois. Nous sommes à partir de la seconde moitié du IVe siècle sur une voie de pénétration de la christianisation, avec l’évangélisation des campagnes entreprise sous l’impulsion de saint Martin, et la fondation d’un certain nombre d’églises et de paroisses rurales. Le deuxième temps est celui des grandes abbayes bénédictines: à la fin du VIIIe siècle, l’abbé de Saint-Martin de Tours fonde Cormery, sur l'Indre, puis, au milieu du IXe siècle, les moines de Cormery s’établissent à Villeloin, sur l’Indrois, abbaye devenue autonome un siècle plus tard (965). Ces maisons constituent rapidement des puissances politiques et économiques, et leur présence dynamise la mise en valeur des territoires ruraux, en premier lieu par le défrichement.
Détail des vallées de l'Indre et de l'Indrois. On distingue Cormery, Lochzs (et le symbole de la forêt), "les chartreux" et "Ville Loin ab[abbaye]". En haut à droite, près du cadre, un fragment du cours du Cher.
Mais, bientôt, la concurrence se déploie entre les ordres religieux, les nouveaux venus cherchant à mettre en cause l’hégémonie des Bénédictins. Henri II Plantagenêt, devenu roi d’Angleterre en 1156, fonde dès l’année suivante l’ermitage de Grandmont-Villiers, dans la paroisse de Coulangé. Puis, en 1178, c’est la chartreuse du Liget, que le roi institue en expiation de l’assassinat de Thomas Becket, archevêque de Canterbury –les terres sont achetées à Villeloin. Nous sommes à l’est de Loches, en pleine forêt, et le nouveau complexe devient très vite important, avec maison haute réunissant l’église abbatiale, le cloître, etc., maison basse (ou couroirie) pour les frères convers, et un domaine de quelque 1500 ha..
Que les chartreux aient eu une activité de copie importante est mis en évidence par leur production de manuscrits (cf CGM, t. XXIV, 1894, et voir ici). En revanche, il n'y a probablement pas de scriptorium au Liget, dans la mesure où la pratique de l'ordre est celle des cellules individuelles, dont chacune représente comme un petit monastère: le frère se livre à toutes les activités requises dans sa propre cellule.
Les difficultés s'accroissent quand il s’agit de suivre le devenir de la bibliothèque du Liget à l’époque moderne: les informations les plus significatives datent en effet seulement du XVIIIe siècle. En 1787, un vaste programme de reconstruction est lancé par le prieur Antoine Couëffé, pour un montant de 110 000 ll.: les plans conservés nous apprennent que la bibliothèque du couvent est établie dans un bâtiment de plain pied, adossé au cimetière et au cloître (1).
Cette bibliothèque dispose d’un catalogue manuscrit établi à partir de la fin du XVIIe siècle, concernant les seuls imprimés, et progressivement complété (2). Le catalogue se présente en un élégant volume soigneusement copié, et subdivisé en deux parties:
D’abord, la partie systématique (cf cliché), dont on peut bien supposer qu’elle correspondait à l’organisation matérielle de la bibliothèque (catalogue topographique). Vingt classes sont désignées par des lettres majuscules, dont treize relatives à la théologie :
A Biblia sacra.
B Interpretes sacræ scripturæ.
C Concilia.
D Patres Graeci.
E Patres latini 380.
F Theologi scholastici.
G Casuistæ
H Controversistæ
I Concionatores
K Libri pii.
L Jus canonicum.
M Jus civile.
N Philosophie et medici
O Mathematici, astrologi et cosmographi.
P Historici ecclesiastici
Q Historici profani
R Oratores et poetæ.
S Humanistæ et grammatici
T Miscellanei.
V Authores qui tractant de magia, spectris, apparitionibs et excommunicationibus.
Catalogue systématique des Chartreux
On notera que cette dernière classe, celle qui porte la lettre V, a été ajoutée postérieurement. À la fin de chaque classe, un feuillet blanc (parfois plus) a été réservé pour les additions. Il y a quelques rares fiches de renvoi.
Ce catalogue constitue le catalogue de référence, mais il a été complété par un deuxième répertoire, contenu dans le même volume à partir de la p. 111, et disposé selon l’ordre alphabétique des auteurs / titres.
Une particularité du catalogue consiste dans le fait que chaque notice s’ouvre par une date qui correspond plus ou moins précisément à la date de l’ouvrage dont il s’agit: cette pratique, qui semble rare dans les catalogues anciens, témoigne de la montée en puissance de la problématique historico-littéraire à l’époque des Lumières (cf par ex. infra, cliché 3).
Quoi qu’il en soit, le déclenchement de la Révolution rend très vite l’entreprise de rénovation lancée par Antoine Couëffé sans objet: les biens du Liget sont en effet confisqués et, à terme, l’essentiel de la bibliothèque arrive à Loches, où il est toujours conservé aujourd’hui –quelques manuscrits sont cependant transportés à Tours (3). Nous reviendrons sur cet épisode de la Révolution, et sur ce qu’il nous dit de la bibliothèque, mais concluons en évoquant quelques exemplaires incunables provenant du Liget et aujourd’hui conservés à Loches.
Notice des Lettres de saint Jérôme
Sortie des presses d’Amerbach en 1497, voici l’Explication des Psaumes (Explanatio Psalmorum, GW 2911. Loches, Inc. 2). L’ouvrage porte une reliure dont le Catalogue régional des incunables (t. X, n° 60) nous dit qu’elle provient du Liget (mais quelle est la source?) Le titre ne semble pas apparaître dans le catalogue manuscrit, mais la consultation de l’ISTC permet de noter une particularité dans la diffusion de l’ouvrage en France: le catalogue recense en effet six exemplaire seulement (4), dont trois conservés dans les bibliothèques de notre région, en l’occurrence Bourges, Loches et Orléans.
Epistolæ Hieronymi, Roma, 1470.
Les Lettres de saint Jérôme (Epistolae) sont publiées par Sweynheim et Pannartz à Rome en deux volumes en 1470 (GW 12423). L’exemplaire de la chartreuse du Liget, aujourd’hui à Loches (Inc. 14 (1) et (2)), porte sur un feuillet liminaire blanc une mention d’appartenance: «pro Carthusiensibus sanctor[um] Donatiani et Roga[tiani] p[ro]pe Namnet[as]». L’ouvrage provient donc de la chartreuse de Nantes, d’où il est passé au Liget probablement au XVIe siècle.
Le Liget possédait aussi le De Institutione coenobiorum de Cassien (Loches, Inc. 9). Terminons en soulignant que le petit nombre d’incunables conservés en provenance du Liget semble remarquable, mais qu’il reste difficile d’identifier d’éventuels autres exemplaires dans la mesure où, d’après notre expérience, ils ne portent apparemment pas de mention de provenance explicite. L’enquête reste bien évidemment à poursuivre pour les éditions du XVIe siècle.

NB Tous les clichés sont © Bibliothèque de Loches.

Notes
(1) Christophe Meunier, La Chartreuse du Liget, Chemillé-s/Indrois, Éditions Hugues de Chivré, 2007, p. 120-121.
(2) Catalogus bibliothecae Ligeti, ms de la fin du XVIIe siècle, complété au XVIIIe siècle: Bibliothèque municipale de Loches, ms 39 (et cf CGM, XXIV, p. 436 ).
(3) Le catalogue Dorange (A. Dorange, Catalogue descriptif et raisonné des manuscrits de la Bibliothèque de Tours, Tours, Impr. Jules Bousserez, 1875) signale cinq manuscrits provenant possiblement du Liget et figurant dans les fonds de Tours. On notera celui des Heures de Notre-Dame, exécuté pour Louis d’Amboise et offert à la chartreuse par le comte de Béthune (ms 217). Rappelons que la Bibliothèque de Tours est pratiquement détruite par fait de guerre en 1940.
(4) Nous ne tenons pas compte des deux exemplaires de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, comme n’appartenant pas à la géographie du royaume aux XVe et XVIe siècles.

mercredi 8 août 2018

Les nouvelles trompeuses ("fake news")

On nous parle beaucoup de fake news, ces temps-ci, en sous-entendant le plus souvent qu’il s’agit d’un phénomène nouveau.
Entendons-nous d’abord sur les mots: une fake news (le singulier existe-t-il?) n’est pas simplement une fausse nouvelle, mais Il faut entendre le terme dans un sens plus précis, à savoir comme désignant une information plus ou moins sciemment trompeuse. Cette information ne portera pas nécessairement sur quelque chose de récent (une «nouvelle»), mais elle est donnée dans l’intention d’orienter la pensée ou le jugement de celui auquel elle s’adresse, et elle relève de l’espace public: autrement dit, il s’agit d’un phénomène qui touche fondamentalement à la rhétorique de la médiatisation.
Bien entendu, la puissance qui est aujourd’hui celle des nouveaux médias et des réseaux sociaux fait prendre à ces phénomènes des formes spécifiques, et leur donne un pouvoir inédit: les débats sur la manipulation possible de l’opinion en témoignent, de même que l’engouement médiatique pour les récentes «affaires», à commencer, en France, par l’«affaire Benalla».
Les fake news sont d’autant plus dangereuses qu’elles bénéficient du fait que l’interface par laquelle fonctionnent les réseaux sociaux est un écran, soit un média «chaud», pour reprendre la terminologie de Marshall MacLuhan. Par suite, l’utilisateur / spectateur n’a qu’une très faible marge d’autonomie, et la question de la véracité, voire de la vraisemblance du contenu devient plus secondaire. Les fake news peuvent se résumer dans une affirmation ou dans une négation, sans plus de démonstration ni d’amorce de raisonnement: par ex., le Brexit permettra au Royaume-Uni d’économiser un milliard d’euros par mois (ou 10 milliards, ou 100 milliards, ou 1000 milliards, le chiffre n’a paradoxalement plus aucune importance, dès lors que l’on ne dit rien de ce qu'il représente ni de la manière dont on le calcule). La fake news est brève, par définition, elle a la longueur d’un tweet: la simple accusation fake news!, sans plus d'argumentation, suffit.
De tels phénomènes intéressent bien sûr le citoyen, mais aussi l’historien du livre et de la civilisation du livre et de l’écrit. Remontons au Moyen Âge. Une des difficultés de l’analyse provient de l’intentionnalité de la tromperie: la fake news suppose-t-elle que son émetteur ou celui qui la met en circulation sache qu’elle est fausse? La théologie permet de biaiser, en considérant que la responsabilité relève non pas de l’homme, mais du démon. Ce sont les faux prophètes (terme à prendre dans une acception large), inspirés par le démon, qui séduisent les foules et les individus pour les entraîner sur les voies de l’erreur –même si, bien sûr, la désignation de tel ou tel prophète comme «faux» relève aussi de l’institution et du rapport de force, comme le montre l’exemple tragique de Jan Huss. Le prophète est censé parler à la place de Dieu quand, pour le moraliste, le faux prophète dira seulement à l’homme ce que celui-ci souhaite entendre: ce sont les faux prophètes qui, dans la Nef des fous, poussent chacun à céder à la facilité, au plaisir et à un faux sentiment de sécurité (les Indulgences!). 
Le média principalement utilisé par les faux prophètes est celui de l’oralité et de la prédication (ce qui ne les empêche nullement, bien au contraire, de passer par le biais des nouveaux supports). L’activation en revanche de toutes les potentialités liées au nouveau média de l’imprimé se fera lentement à partir du XVe siècle finissant. L’historien ne peut que constater que la propagande moderne apparaît, en France dès cette époque: nous connaissons les canards imprimés donnant des nouvelles des expéditions royales en Italie, ou encore le récit d’une «entrée» dans telle ou telle ville. La propagande ne relève pas toujours de l’ordre de la fake news, dans la mesure où elle ne diffuse pas systématiquement des nouvelles fausses. L’invention de la Gazette par Richelieu et Théophraste Renaudot en 1631 se place ainsi dans l’ordre du contrôle plutôt que de la réécriture: les nouvelles vérifiées sont mises en circulation pat l’autorité publique, ce qui ne va pas sans un a priori favorable à la capacité de raisonnement logique attribuée à un lectorat il est vrai toujours très minoritaire...
Bien sûr, la tromperie joue aussi dans l’ordre de l’économie –et de l’escroquerie. Mais surtout, tous ces phénomènes prennent une dimension inédite en temps de crise religieuse, plus encore en temps de guerre. La Première Guerre mondiale constitue à cet égard un observatoire très remarquable, moins sur la question des dépêches officielles (les communiqués de l’État Major doivent être pris pour ce qu’il sont) que sur celle des mythes. Jean Richepin publie, dans Le Petit journal du 13 octobre 1914, une note sur les Allemands qui coupent systématiquement la main des enfants et des jeunes gens:
Qui de nous aurait l’abominable courage (…) d’emmener en captivité 4000 adolescents de 15 à 17 ans, comme ils viennent de le faire dans le Cambrésis, renouvelant ainsi les plus inhumaines pratiques de l’esclavage, et de couper le poing droit à ces combattants futurs, comme ils l’ont fait ailleurs, et enfin de renvoyer des prisonniers mutilés, comme ils l’ont fait récemment en Russie, où l’on a vu revenir des Cosaques les yeux crevés, sans nez et sans langue?
Gide s’inquiète de connaître la vérité sur ce dossier (il n'y parviendra pas), tandis que Romain Rolland s’insurge immédiatement:
Comment est-il possible qu’on laisse un Richepin écrire, dans Le Petit Journal, que les Allemands ont coupé la main droite à 4000 jeunes garçons de 15 à 17 ans, et autres sottises scélérates! Est-ce que de telles paroles ne risquent pas d’amener, de notre part, des cruautés réelles? Depuis le commencement de la guerre, chaque trait de barbarie a été amplifié cent fois; et naturellement il en a fait naître d’autres. C’est une suite de représailles. Jusqu’où n’iront-elles pas?... (Romain Rolland, Journal des années de guerre 1914-1919, Paris, Albin Michel, 1952, p. 93. Sur ce dossier, voir ici).
Ce qui est nouveau avec les technologies actuelles, et ce qui fonde en effet l’originalité des fake news par rapport à toutes les sortes de manipulations antérieures, ce sont la puissance du phénomène et son fonctionnement dans l’instantanéité: à la fois contempteur et producteur de fake news, le président des États-Unis intervient tous les jours sur Twitter, et il compte plusieurs dizaines de millions de lecteurs abonnés à son compte, qu'il touche ainsi immédiatement.
Concluons: pour les théologiens, le diable est à l’œuvre dans l’action des faux prophètes, mais aussi dans l’esprit de leurs auditeurs, prompts à accueillir ce qu’ils attendaient, même s’ils savent en définitive et au fond d'eux-mêmes que c’est faux. L’avertissement est d’importance, aujourd’hui où chacun est quotidiennement confronté à des fake news plus ou moins subtiles: c’est à nous à nous prémunir contre les tromperies, et à ne jamais perdre de vue que nous sommes responsables de ce que nous lisons –et de la signification que nous y apportons.

lundi 30 juillet 2018

Éternité du Limousin

Ayant beaucoup travaillé dans les estudes de Paris, le professeur Frisør et son fidèle disciple Fred se rendoient de cette ville à Orléans, et avoient copieusement déjeuné dans une auberge de Thoury.
Car avoient commencé par des terrines de volailles et du jambon braisé, qui leur avoient servi de bon amuse-gueule. Puis avoient commandé un petit cochon de lait grillé fourré de foie gras d’oie, et un beau ris de veau couronné de pommes de terre au lard. Avoient rendu grâces aux déesses du lait en prenant un riche assortiment de fromages entiers, et enfin dégusté en dessert plusieurs tartes aux fruits de saison, arrousées des eaux de vie y relatives. Car ce sont là vrais breuvages des dieux.
Et tout au long du repas, avoient fait mectre en perce bonnes barriques de vins d’Orléans et de Loire. Et espéroient ainsi lestés povoir tenir le trajet jusques à Orléans. 
Rabelais ethnographe (Gustave Doré)
De là à peine estoient-ils repartis, qu’ils virent se profiler, sur la grand route royale, une silhouette indécise, habillée de haillons et enveloppée de poussière. Et sembloit accompagnée d’un chien efflanqué et encore plus galeux.
– Or ça, quel est ce monstre? s’écria le professeur Frisør (qui ne connoissait peut-être pas si parfaitement tous ses classiques).
– Oui ça, oui ça, s’écria le monstre. Aï am onli eun pour stioudennt, on ze strit tou the capitale of France. If your seigneurie is comprehensive, give mi éni pécule ind lat mi tou go more fère.
À quoi le professeur Frisør, se tournant vers son fidèle disciple Fred, s’étonna:
– Oui da, que nous veut ce drôle? Et quelle diable de langue est cecy, à laquelle je n’entends rien?
– Parbleu, répondit Fred, c’est certainement la langue des Pythies vengeresses, car sur mon âme jamais n’ai rien entendu d’aussi dissonant et impossible à ouïr. Certainement, il invoque le diable, dans sa langue infernale.
Mais le voyageur, avec toutes les marques de la plus grande frayeur, s’écria lors:
– Ohe, Ohe! Ziss langouaige ist ze langouaige of ze futur, and oll ze personnes doctes ind savantes are spiking in zis langouaige, zat ze common pipeul not eunderstand!
Ah, Messeigneurs! Aï ouaz chiour zat you are really goud personnes. Aï am eun pour stioudennt, from ze celebrissimy and venerabilandy Academia, zat Aurelianum vocitur. Maï master was ze very very docte ind honorably Sir Petrus Noroît, bac., MoC, OdA, ouane of ze grotesqs [sic pour: gritest] spirits of our century. Ind his assistant is ze goud discipulus dr Sushi, bac, de qui la langue est bien difficile tou intellige, car hi is cominng of ze fare country of Zipangu.
Aï aussi have transséqué la Liger and caponized in ze best tabernae of ze Magdelaine and of ze Mulle, end lutiné zi gonzesses…
– Ah, que nous veut ce drôle, à la fin?, cria le professeur Frisør en faisant le geste de saisir un paquet de livres pour le jeter à la teste de son interlocuteur (et donnerai la liste des livres plus loing). Car la patience n’estoit peut-être pas sa vertu première...
– Hé, arrête, t’es fou! Chui du 9.2.! Mais il est dingue, çui-là! s’écria l’étudiant en reculant vivement et en se protégeant la teste. Car l'espovante lui avoit fait retrover son parler plus naturel.
– Tout doux, tout doux, mon bon maître, intervint lénifiquement le disciple Fred. C’est un simple escholier, et il veut nous dire qu’il vient de l’université d’Orléans. Il parle le doux langaige de ceste ville, qui, comme vous savez, est le creuset de la belle langue françoise que vos parents vous apprirent.
– Oui, da! Mais il suffit!
Oste-le de ma vue, que ne lui baille chasse et ne le trucide! Et quand serons à Aurelian, avertis tout un chascun de ne m’adresser la parole qu’utilisant humain langaige, car sinon ne peux répondre de ce qui est soumis comme hui et ici à sujétion diabolique….

lundi 23 juillet 2018

Mélancolie de l'homme médiatisé

La Renaissance constitue une période très généralement connotée positivement: des changements majeurs introduisent aux temps modernes, qu’il s’agisse de géographie (les grandes découvertes), de technique (avec notamment l’invention de la typographie en caractères mobiles) ou d’esthétique (en peinture, sculpture, architecture, etc.). La «Lettre de Gargantua à Pantagruel» est regardée comme le texte emblématique, qui rend compte d’une analyse construite par les contemporains eux-mêmes et soulignant l’importance de la multiplication des livres dans la rupture avec «l’infélicité et calamité des Goths»:
Le tems n’estoit tant idoine ne commode es lettres comme est de présent. [Il] estoit encore ténébreux et sentant l’infélicité et calamité des Gothz, (…). Maintenant, toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées (…); les impressions tant élégantes et correctes en usance (…) ont esté inventées de mon eage par inspiration divine (…). Tout le monde est plein de gens savans, de précepteurs très doctes, de librairies très amples…
Pourtant, l’effet d’optique joue aussi, et cette période que nous imaginons placée sous le sceau de l’inventivité et de l’optimisme, est aussi soumise à des événements tragiques et à des crises particulièrement profondes. Il n’est que de citer les épidémies (la Grande Peste), les guerres interminables, les crises sociales parfois gravissimes, sans oublier la crise religieuse elle-même, ni, surtout à partir du milieu du XVe siècle, la chute de Constantinople et la progression apparemment irrésistible des Ottomans...
Le monde semble irrémédiablement déséquilibré, entre la contestation des deux pouvoirs suprêmes traditionnels (le pape et l’empereur), la concurrence entre les principautés ou les États, les menaces extérieure et les tensions de toutes sortes qui se font partout sentir. C’est toute une société nouvelle et un nouveau mode de vie qui doivent alors être inventés, ce qui ne se fera qu’avec du temps, et à travers nombre de difficultés.
S’agissant toujours de la Renaissance, on a beaucoup parlé, et sur ce blog même, de la montée en puissance de la piété individuelle (la devotio moderna), du souci omniprésent du salut et de la croyance selon laquelle la fin du monde, l’Apocalypse, est prochaine. Confrontés à des changements majeurs et souvent inquiétants (y compris sur le plan économique, voire macro-économique), les uns et les autres cherchent refuge en se tournant vers d’autres perspectives, celles de la foi, mais aussi parfois de la tristesse ou de la mélancolie. La poésie française donne ainsi quantité d’exemples d’un phénomène général, depuis Charles d’Orléans jusqu’à Ronsard et à du Bellay:
Le monde est ennuyé de moy / Et moy pareillement de lui (Charles d’Orléans, Rondeaux, 187).
Pour les uns, le repli sur soi-même constitue en effet une première forme de réponse au sentiment d’absence et de vide. D’autres, que l’on désignera comme les moralistes (mais aussi, par exemple, les prédicateurs), s’élèvent contre ce qu’ils regardent comme une marque de faiblesse et d’égoïsme, voire comme un péché, parce que celui qui s’abandonne à la mélancolie se détourne de la figure de Dieu en s’abîmant dans son désespoir isolé. D’autres encore se laissent aller, et se livrent aux plaisirs immédiats propres à leur condition terrestre –ce sont les fous, mis en scène par Sébastien Brant, ceux qui amassent sans fin les richesses, qui se goinfrent et qui s’enivrent, qui tombent dans une coquetterie ridicule et, plus généralement, qui courent derrière un bien illusoire. Ne croyons pas, d’ailleurs, que cette typologie beaucoup trop sommaire soit exclusive: le même individu passera d’un état à l’autre, comme le fera Luther.
Après plusieurs autres, Jean Delumeau nous a expliqué que «la mélancolie aussi a une histoire», et que cette histoire connaît un moment particulier d’apogée à l’époque de la Renaissance: l’ennui et le spleen ne sont pas une invention du romantisme (de Goethe à Emma Bovary...) quand, au tournant des années 1500, la mélancolie est déjà à l’ordre du jour, que mettent en scène les plus grands artistes du temps –Dürer (1514), mais aussi Lukas Cranach, pour ne citer que deux figures majeures. Dans le même temps, elle est considérée comme une maladie (la maladie de la bile noire), qui doit être combattue par une activité redoublée, par le travail, par le sport et par le jeu, par les plaisirs de la table et de l’amour…
La mélancolie et sa guérison seront ainsi mises en scène par Mathias Gerung (1500-1570) dans son tableau «La mélancolie au jardin de la vie», datée de 1558 (Staatliche Kunsthalle Karlsruhe): le personnage principal, au centre du tableau, représente une figure féminine ailée, la tête appuyée sur la main gauche (la pose classique de la mélancolie). Partout à son entour, les hommes s’affairent, dans de multiples scènes de la vie quotidienne, avec un grand nombre de jeux (les boules, le tournoi, le tir à l’arc, la danse, etc.), mais aussi les saltimbanques, le banquet ou encore la maison de plaisirs, le repas en musique et en galante compagnie, et les rendez-vous amoureux. En arrière-plan, quelques scènes de travail, avec les moissonneurs et les laboureurs puis, plus loin, le troupeau de moutons, pour finir avec l’extraction minière (plusieurs de ces petites scènes sont clairement inspirées d’œuvres antérieures). 
"Melancolia 1558" (© SKH Karlsruhe)
Dernier problème, mais non des moindres, qui doit être envisagé: si la folie est le lot de l’humanité dans son ensemble (chacun, à l’occasion, se livrera inconsidérément au plaisir gratuit, voire au mal), la mélancolie ne peut directement concerner qu’une minorité –d’une certaine manière, elle est un sentiment aristocratique. Comme nous l’avons vu, les premiers témoignages en sont apportés par un prince du sang, et, s’agissant toujours du royaume de France, nous restons globalement dans le monde des privilégiés. Dans le monde germanique aussi, le tableau de Gerung  aussi se donner à comprendre comme une illustration des activités «courtoises», alors que l’homme du commun, surtout en milieu rural, est bien trop accaparé par le souci immédiat du quotidien pour se laisser aller à des considérations aussi gratuites…: il ne saurait avoir le recul nécessaire pour se regarder lui-même vivre. 
Caractéristique de la petite société de ceux qui participent à la civilisation de l’écrit, qui lisent, qui écrivent... et qui ont du temps, la mélancolie apparaît ainsi comme un sentiment de dépression fondamentalement lié à la médiatisation (à la «contemplation du miroir» et de l'image), et à la nouvelle conjoncture des médias entre le XIVe siècle (la «révolution scribale» de Pierre Chaunu) et le XVIe. 

Le colloque qui se tiendra à l’initiative de nos collègue Renaud Adam et Chiara Lastraioli les 20 et 21 septembre prochain à Tours, sur le thème de «Lost in Renaissance» (détails ici), abordera certains aspects de ces tensions très sensibles au tournant de l’époque moderne: il s’agira de la «face sombre» de l’innovation et de la difficulté à la surmonter. La Renaissance est bien évidemment marquée par des découvertes majeures, mais aussi par des processus très profonds de reconfiguration, impliquant l'inquiétude, l’abandon et l’oubli.

lundi 16 juillet 2018

Le voyage des bibliothèques

Une bien agréable circonstance a mis dans nos mains une très belle taille-douce représentant la Bibliothèque impériale de Vienne à la fin du XVIIe siècle (cf cliché). On lira ci-dessous quelques observations que la gravure suggère. 
À la fin du XVIIe siècle, Vienne est une ville frontière, à une cinquantaine de kilomètres à l'ouest de la Leitha (1), et qui se trouve encore assiégée, certes pour la dernière fois, par les Turcs en 1683. Mais, lorsque le grand-vizir Kara Mustapha doit lever le siège (12 septembre), après avoir bloqué la ville pendant deux mois, c’est le début du reflux séculaire du Ottomans le long du Danube et vers l’Europe orientale: la paix signée par Eugène de Savoie à Karlowitz (1699) symbolise le passage à la conjoncture nouvelle, qui entérine notamment la reconquête de la Hongrie et de la Transylvanie, et qui voit parallèlement la transformation profonde de Vienne.
Élu, non sans difficultés, en 1658, Léopold Ier avait déjà entrepris de faire de Vienne une capitale, et donné une attention très réelle à la Bibliothèque de la cour (Hofbibliothek): celle-ci a été confiée en 1663 à un savant de renom, le Hambourgeois Peter Lambeck, qui travaille dès lors activement à la réorganisation et au catalogage des collections, ainsi qu’à la rédaction d’une histoire de l’institution. Charles Patin, qui a dû quitter la France pour s’établir en définitive à Padoue, d’où il accomplit un certain nombre de voyages d’étude dans les bibliothèques et autres institutions savantes du continent, dira son admiration en découvrant la bibliothèque de Vienne (1676):
Je visitay derechef ses admirables trésors, mais particulièrement ceux des livres et médailles. J’y vis une infinité de précieux manuscrits en toutes sortes de langues et de matières, tant antiques que modernes, sans lesquels on ne sçauroit, ce me semble, rien écrire. (…) Monsieur Lambécius, qui en a la garde comme bibliothécaire, m’y fit toute la faveur que je désirois : son nom est connu et aimé de tous ceux qui aiment les belles lettres… (2).
Patin avait été précédé à Vienne par le médecin ordinaire du roi Charles II d’Angleterre, Edward Brown, lequel effectue pendant cinq ans un tour de l’Europe (1668-1673), en portant une attention particulière à l’Europe centrale et orientale. Dès son retour, il en donne le récit en anglais (Londres, 1673). Celui-ci est traduit en français et publié à Paris l’année suivante (3), puis en flamand en 1682 et, enfin, en allemand, à Nuremberg en 1686 (VD17: 1: 071394Q). La curiosité du public explique qu’une deuxième édition flamande sorte à Amsterdam en 1696 (4).
La Bibliothèque de Vienne attire toute l’attention du voyageur, qui y est reçu par Lambeck:
Ce Petrus Lambecius (…) m’a fait la grâce de me faire non seulement voir la plus grande partie des meilleurs & des plus beaux de ces livres, aussi bien que tout ce qu’il y avoit de plus rare ; mais mesme il m’a permis d’en emporter chez moy quelques-uns dont j’avois besoin pour quelque temps : & lorsque je fus prendre congé de luy (…), il me donna un cathalogue de près de cent manuscrits qui traitent de chymie & qui sont dans cette bibliothèque (5).
L’édition amstellodamoise de 1682 est enrichie de gravures en taille-douce, dont l’une, signée de Jan Van Luyken (Amsterdam, 1649-1712), représente la Bibliothèque impériale, avec la légende «De Kayserlike Bibliotken en Rariteyt Kamer» (La bibliothèque impériale et la chambre des raretés). La planche est reprise dans la réédition de 1696, avec l’ajout d’une mention gravée dans le coin supérieure droit: «f. 221». Il semblerait qu’un certain nombre d’exemplaires de l’illustration ait fait l’objet d’un tirage indépendant, pour être vendus sous forme d’estampes. En effet, celles-ci ne sont pas pliées, mais portent l’indication de la pagination.
La scène se présente comme un théâtre: il ne s’agit pas d’une bibliothèque réelle, mais bien d’une bibliothèque idéalisée. Dans une architecture monumentale, une première salle, immense, est tapissée de rayonnages et de livres, jusqu’à une hauteur vertigineuse. Quelques personnages montés sur des échelles sortent des volumes, qu’ils lisent ou qu’ils tendent à ceux qui souhaitent les consulter. Sur la droite de la scène, un groupe de savants converse autour d’une table. Au premier plan, l’empereur, identifié par sa couronne et par sa traîne portée par deux pages, pénètre dans la bibliothèque: il y est accueilli par les gestes déférents d’un personnage que l’on peut identifier comme Lambeck lui-même. Des gardes armés se tiennent en arrière.
Mais cette première salle ouvre sur une perspective: une autre salle se présente en effet, aussi monumentale que celle de la bibliothèque. Elle abrite apparemment des collections de naturalia, rangées dans des meubles ou, pour les pièces plus importantes, accrochées au mur. Enfin, le troisième plan est celui d’un jardin extérieur, que l’on peut identifier comme un jardin botanique, et où l’on devine de petites silhouettes se promenant.
Certes, l’artiste hollandais n’a jamais visité Vienne (mais il connaissait très probablement certaines des bibliothèques de son pays), et la représentation est donc absolument fictive: c’est une mise en scène du pouvoir du souverain, à travers l’un de ses attributs les plus importants, celui du pouvoir comme protecteur des sciences, des lettres et des arts –le prince est le prince de la guerre, mais aussi le prince des muses. La gravure actualise le modèle du Musée d’Alexandrie, avec une perspective irréaliste (une vingtaine de rayonnages superposés!), faisant apparaître la bibliothèque comme le temple grandiose du savoir universel. Ce savoir livresque, que l’on assimile à l’historia litteraria, sera complété par la connaissance de l’historia naturalis mise en scène dans la deuxième salle et dans le jardin.
On remarquera que la gravure de 1682 est copiée avec précision pour illustrer l’édition nurembergeoise de 1686.
Déjà, Léopold Ier songeait à réaménager la bibliothèque impériale, pour lui donner, dans la Hofburg, un local à la fois plus approprié et plus représentatif, mais le projet ne pourra aboutir par suite des difficultés financières récurrentes. C’est son successeur, Charles VI, qui lance, l’année même de son accession au trône (1711), un programme urbanistique de très grande envergure, dans le but de donner à Vienne sa figure de véritable capitale de l’Empire et, implicitement, de deuxième capitale du monde chrétien (avec Rome): la Bibliothèque impériale et royale de la cour (KuK Hofbibliothek) en constitue l’une des pièces maîtresses, et elle est le second bâtiment nouveau entrepris après celui de l’église Saint-Charles Borromée (Karlskirche).
Voici donc une gravure qui attire d’abord l’œil par son sujet et par sa qualité esthétique, mais dont l’examen plus précis permet de mettre en évidence un certain nombre de phénomènes qui caractérisent la conjoncture des années 1700: l’affirmation du pouvoir des Habsbourg à partir de leurs territoires héréditaires (6), le rôle renforcé de la bibliothèque moderne dans la construction politique, la tradition du Musée sur le modèle d’Alexandrie, sans oublier le passage dans la nouvelle conjoncture européenne engagée par le repli ottoman (soit un mouvement qui ne s’achèvera qu’en 1919). Mais on pourra aussi penser à l’essor des curiosités savantes en Europe et à l’intérêt pour les voyages, sans oublier, in fine, les manifestations d’une politique éditoriale très réfléchie, qu’il s’agisse de lancer des traductions ou de rentabiliser ses investissements en rééditant les textes ou en diffusant sous forme d’estampes les gravures incluses dans tel ou tel volume. Encore quelques décennies, et le chevalier de Jaucourt consacrera une part importante de l’article «Vienne» de l’Encyclopédie à la description de la Bibliothèque: celle-ci, ouverte à tous depuis 1726, est désormais reconnue comme l’une des plus riches d’Europe, elle est installée dans un bâtiment grandiose organisé autour d’une coupole monumentale, et Vienne s’impose alors à tous comme l’une des grandes capitales des Lumières.

Notes
(1) La Leitha marque la frontière à la fois de l’Empire et du royaume de Hongrie (voir ici une carte sommaire), dont la plus grande partie est occupée par les Turcs depuis les premières décennies du XVIe siècle.
(2) Charles Patin, Relations historiques et curieuses de voyages en Allemagne, Angleterre, Hollande, Bohême, Suisse, &c, par C.P.D.M. [Charles Patin, doctor medicinae] de la Faculté de Paris, nelle éd., Rouen, Jacques Lucas, 1676.
(3) Edward Brown, Relation de plusieurs voyages, faits en Hongrie, Servie, Bulgarie, Macédoine, Thésalie, Austriche, Styrie, Carinthie, Carniole & Frivoli, Paris, Gervais Clouzier, 1674. Frontispice en taille-douce par Cossin d'après Mignard, et 9 planches d’ill.
(4) Edward Brown, Naauwkeurige en gedenkwaardige reysen (…) door Nederlande, Duytsland, Hongarijen, Servien, Bulgarien, Macedonien, Thessalien, Oostenr[ijk]., Stierm[ark]., Carinthien, Carniole en Frioul, Amsterdam, Jan ten Hoorn, 1696. L’édition compte seize gravures.
(5) La traduction française est sensiblement abrégée. La présentation de la bibliothèque est bien plus précise dans la traduction allemande de 1686 (p. 242 et suiv.).
(6) On pourrait même dire que le triomphe de la «territorialisation» à l’autrichienne traduit aussi le déclin de l’idée impériale. On se rappelle de ce que rapporte Goethe du couronnement de Joseph II, auquel il assiste à Francfort en 1764 (Poésie et vérité).