vendredi 29 juillet 2016

Morhof et la polymathie

Notre dernier billet évoquait quels pouvaient être les cercles de solidarité au sein desquels s’était déroulée la vie d’un savant et bibliographe d’Allemagne du nord au XVIIe siècle, à savoir Daniel Georg Morhof. Venons-en aujourd’hui à son livre le plus connu, le Polyhistor, entrepris alors que Morhof enseigne l’art oratoire, la poésie et l’histoire (cette dernière discipline à compter de 1673) à l’université de Kiel, où il est par ailleurs en charge de la bibliothèque (1680).
La tradition des collèges et universités allemandes est en effet celle de placer la bibliothèque sous la responsabilité d’un enseignant, assisté par un certain nombre d’aides, éventuellement des étudiants. Les fonds les plus anciens de cette bibliothèque proviennent des collections confisquées depuis la deuxième moitié du XVIe siècle, mais l'institution elle-même n’a pas encore de budget, et les acquisitions à titre onéreux restent exceptionnelles jusque dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Le catalogue des acquisitions réalisées sous la gestion de Morhof et de son successeur est toujours conservé à Kiel (Index librorum Kiloniensis, qui Biblioth. Acad. accesserunt Bibliothecariis D. G. Morhofio et Christoph. Franckio).
Le Polyhistor, qui correspond à l’enseignement proposé par Morhof à Kiel, est considéré comme une des œuvres savantes majeures du baroque allemand. Le projet de l'auteur est celui de tracer un tableau du savoir global, dans une perspective à la fois généraliste, pratique et sécularisée: l’accumulation du savoir par la lecture et par la compilation débouche sur une histoire critique des savoirs et des savants. 
© Collectio Quelleriana
Le Polyhistor se donne par conséquent comme une somme ordonnée des savoirs: mais ces savoirs aussi bien que cet ordre sont provisoires, destinés à être substitués dans le cadre d’un travail poursuivi dans le temps par la communauté des savants. À cet effet, l'ouvrage offre des méthodes, des instruments et des procédés permettant de se guider aussi bien dans la masse des connaissances, d’en opérer la critique et de les classer, que d’en tirer le meilleur profit pour aller plus loin. Il y a dans cet ouvrage un aspect éminemment pratique, et l’on peut penser que c’est ainsi qu’il a été largement utilisé (Françoise Waquet, p. 10 et suiv.: cf réf. infra).
On le comprend, un aspect très intéressant du travail de Morhof concerne sa conception selon laquelle le travail intellectuel et l’élaboration des savoirs sont rendus possibles par un certain nombre d’instruments spécifiques: les livres, certes, mais aussi les bibliothèques, la sociabilité savante, l’échange épistolaire ou encore la pratique des conversations érudites.
Le Polyhistor est divisé en livres, dont le premier se trouve précisément consacré aux choses du livre (Liber bibliothecarius): le chapitre I traite de l’objet même de Morhof, la «polymathie» (De Polymathia), autrement dit le projet d’acquérir un savoir encyclopédique; le chapitre II propose une théorie de l’«histoire littéraire» (Historia literaria), laquelle apporte au projet de polymathie sa dimension chronologique –bien entendu, il faut entendre «littéraire» dans son sens le plus large, et non pas dans le sens aujourd'hui le plus courant, celui qui fait référence à la «littérature».
Les chapitres III et IV nous intéressent encore plus, puisqu’ils traitent, pour le premier, de la bibliothèque (De re bibliothecaria), et pour le second, de la bibliothéconomie (De mediis erigendarum bibliothecarum, deque earum ornatu). Parmi d’autres auteurs, Gabriel Naudé s’y trouve tout particulièrement cité. Pour autant, nous n'avons pas identifié d'exemplaire ancien de l'Advis qui soit aujourd'hui conservé à Kiel.
Portrait de l'auteur (taille-douce de Diederich Lemküs) (© Collectio Quelleriana)
Mais passons à l’histoire du livre: le Polyhistor a en effet une histoire éditoriale complexe. Morhof donne les deux premiers livres du tome I en 1688, le livre III est édité par Heinrich Mühle et sort en 1692, un an après la mort de l'auteur. La suite sera donnée à partir de notes prises par les auditeurs ayant assisté aux cours –ce qui n’est pas sans poser une nouvelle fois la question de l’auctorialité du texte. La première édition complète sort en 1708, suivie par l’édition de 1714 (dite seconde édition), et par deux autres en 1732 et 1747.
Johann Moller est responsable de l’édition de 1714: né en 1661 à Flensburg, où son père était pasteur, Moller est étudiant à Kiel et à Leipzig, avant de faire toute sa carrière à l'école latine (Lateinschule) de Flensburg, dont il sera recteur. Il avait épousé la fille du Bürgermeister de Flensburg, ville où il décède en 1725. Avec Morhof et Moller, nous sommes pleinement dans l’orbite des premières Lumières d’Allemagne du nord et de la Baltique, en même temps que devant un monument caractéristique du glissement de l’âge du baroque à celui de l’Aufklärung

Morhof, Daniel Georg [et Johann Moller, éd.],
Danielis Georgi Morhofi Polyhistor literarius, philosophicus et practicus. Maximam partem opus posthumum, accuratè revisum, emendarum, ex autoris annotationibus αυτογραφοισ, & MSS aliis, suppletum passim atque auctum, in paragraphos distinctum, librorum capitumque summariis, hypomnematis quibusdam historico-criticis, duabusque praefationibus, sive diatribus isagogicis prolixioribus, T. I. atque II. Praefixis, quarum prior Morhofii vitam et scripta, partim edita, partim inedita atque affecta, Polyhist. Historiam, et eruditorum de illis judicia exhibet, illustratum à Johanne Mollero, Flensb. et sic integrum Orbi Literato exhibitum. Accendunt indices necessari,
editio secunda, priori multo correctior
[avec privilège impérial octroyé pour la première édition complète et daté de Vienne, 5 sept. 1707], 
Lubecae [Lübeck], sumtibus Petri Böckmanni, anno MDCCXIV [1714],
3 t. en 2 vol., petit 4°.

Bibliographie : Mapping the World of Learning : The Polyhistor of Daniel Georg Morhof, éd. Françoise Waquet, Wiesbaden, Harrassowitz, 2000 («Wolfenbütteler Forschungen», 91).

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