vendredi 9 octobre 2015

Un chantier à développer

Les possibilités offertes par les nouvelles techniques d’information et de documentation (informatisation et digitalisation, consultation à distance, etc.) ouvrent à l’historien du livre des horizons encore trop peu exploités. La situation semble tout particulièrement favorable pour les XVe et XVIe siècles, parce que les répertoires et autres catalogues sont beaucoup plus avancés pour les périodes anciennes que pour celles plus récentes –et que les données sont en nombre plus limité (chiffres de production, etc.). On peut par exemple considérer le recensement des éditions incunables dont un exemplaire au moins est conservé comme désormais pratiquement exhaustif. De même, la conjoncture des ateliers typographiques a-t-elle fait l’objet de nombreux livres et articles: il s’agit généralement de monographies d'ateliers, mais certains dossiers exemplaires concernent aussi, par exemple, une ville comme Augsbourg, étudiée par Hans-Jörg Künast. Enfin, pour l’étude de la diffusion, le chercheur s’appuie notamment sur les exemplaires conservés: or, la disponibilité des OPAC, plus encore celle des grands catalogues collectifs informatisés, fournit ici des possibilités d’interrogation très grandes et encore largement sous-exploitées.
Pour ce qui regarde les incunables, l’ISTC (Incunabula short title catalogue) constitue désormais la référence universelle, même si l’information sur les exemplaires y reste sommaire et parfois incertaine. Les renvois aux autres grands catalogues en ligne, notamment le GKW (Gesamtkatalog der Wiegendrucke), voire aux exemplaires numérisés notamment mis à disposition par la Bayerische Staatsbibliothek à Munich, permettent de compléter en partie les données. Le catalogue collectif allemand d’incunables (INKA) est d’autant plus précieux pour le chercheur qu’il propose systématiquement des informations sur les particularités d’exemplaires, telles que la provenance, la mention d’un relieur, la présence d'une reliure ancienne, etc. Bien évidemment, la qualité de celles-ci varie selon la précision du catalogage pour chaque collection.
Le fait de pouvoir croiser les différentes sources entre elles et avec les données ponctuellement disponibles sur Internet permet de conduire des recherches dans des directions jusqu’à aujourd’hui trop négligées. Parmi celles-ci, la problématique d’histoire sociale et d’anthropologie historique nous semblerait l’une des plus intéressantes. Cette approche pousse par exemple à revenir sur le rôle décisif des milieux de négoce pour les premiers développements de la typographie en caractères mobiles. Nous avons encore souligné ce point dans L’Europe de Gutenberg, sur lequel Christian Coppens revient, dans la dernière livraison de La Bibliofilia, avec un article très suggestif consacré aux réseaux de Johannes de Colonia autour de Venise à partir de 1468.
L'Aristote de New York
Nous sommes dans un environnement où se croisent les techniciens proprement dits (les deux frères de Spira, prototypographes de la Sérénissime), les capitalistes actifs dans le négoce (le groupe autour de Johannes de Colonia), voire certains techniciens de très haut vol (comme un Nicolas Jenson). Nous sommes aussi dans un environnement transnational, où la familiarité avec la civilisation de l’écrit et du livre est d’emblée très grande, et dont les affaires s’étendent de Venise à Cologne, à Anvers et aux réseaux de la Hanse en Europe du nord (Lunebourg).
Certains de ces personnages développent d’ailleurs des centres d’intérêt relevant davantage de la «distinction» en matière de belles lettres et d’arts. Établi près du Fondaco dei Tedeschi, le Francfortois Peter Ugelheimer († 1487) apparaît comme financier derrière plusieurs grands ateliers typographiques de Venise, mais il est aussi un amateur d’art et un bibliophile, qui collectionne les livres à peintures et auquel aurait peut-être appartenu le somptueux Aristote de la Pierpont Morgan Library (1483). C’est chez lui que séjournent d’ailleurs Johann Breydenbach et ses compagnons, dont le peintre et dessinateur Erhard Reuwich, avant de s’embarquer pour leur pèlerinage en Terre Sainte, et sa veuve, Margarita Ugelheimer, sera aussi en relations suivies avec Alde Manuce.
L’enjeu est bien là: nous avons aujourd’hui les moyens de conduire des enquêtes beaucoup plus poussées et surtout beaucoup plus systématiques sur ces milieux complexes, parfois très fortunés, qui œuvrent dans le domaine du média nouveau qu’est l’imprimé. Ils touchent aussi aux intérêts économiques (donc politiques), tandis que leur rôle devra être précisé s’agissant tant de l’essor de l’humanisme que des évolutions du sentiment religieux, voire du basculement vers la Réforme. Même si les travaux plus anciens sont toujours précieux (par ex., dans une ville comme Strasbourg, le livre de François Ritter), nous avons pratiquement désormais à disposition les méthodes nouvelles (cf la théorie des réseaux) et les principaux éléments permettant d’élaborer une prosopographie des «gens du livre» entre le milieu du XVe siècle et le passage à la Réforme: il reste à l’écrire.

François Ritter, Histoire de l’imprimerie alsacienne aux XVe et XVIe siècles, Strasbourg, Paris, 1955 (« Publication de l’Institut des Hautes Études alsaciennes », 14).
Hans-Jörg Künast, «Getruckt zu Augspurg». Buchdruck und Buchhandel in Augsburg zwischen 1468 und 1555, Tübingen, 1977.
Christian Coppens, « Giovanni da Colonia, aka Johann Ewylre / Arwylre / Ahrweiler : the early printed book and its investor », dans La Bibliofilia, 2014, CXVI, n° 1-3, p. 113-119.

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