dimanche 27 septembre 2015

Du nouveau en Romandie

La bibliographie rétrospective et les travaux d’histoire du livre sur Genève, et plus largement sur la Suisse romande, sont désormais très avancés: on connaît les répertoires d’incunables, etc., et on se rappelle que nous avions ici même signalé la sortie d’un précieux recueil consacré à Fribourg et à son canton –il est vrai à la limite de la «Romandie». La journée d’études qui s’est tenue à Genève (Bibliothèque de Genève) sur la problématique des «Catalogues de bibliothèque» s’est conclue par une conférence de notre collègue et ami Jean-François Gilmont, à propos de la toute récente publication de son catalogue des impressions de Genève, Lausanne et Neuchâtel aux XVe et XVIe siècles:
Jean-François Gilmont,
GLN 15-16. Les éditions imprimées à Genève, Lausanne et Neuchâtel aux XVe et XVIe siècles, préf. Alexandre Vanautgaerden, Genève, Droz, 2015, X-544 p. («Travaux d’humanisme et Renaissance», 552).


L’essentiel de l’ouvrage est constitué par le corpus des 3684 notices décrivant les titres publiés en «Romandie» de 1478 à 1600 (p. 3-464): la série en est classée par ordre chronologique (avec un sous-classement alphabétique par auteurs / titres), et s’ouvre avec les premiers imprimés de Adam Steinschaber, dont la Mélusine de Jean d’Arras, à Genève en 1478. Lausanne voit l’imprimerie arriver en 1493, et Neuchâtel seulement en 1533. Les notices suivent le modèle des STC, mais elles précisent systématiquement collation et signatures, ainsi le cas échéant que la localisation de l’exemplaire conservé, ou bien le renvoi à la base GLN abritée par la Bibliothèque de Genève.

À la trop rapide lecture des titres publiés, on ne peut qu’être frappé par le rôle, certes déjà connu, d’un Steinschaber, immigré venu d’Allemagne, mais qui va se faire une spécialité de la publication des premiers «romans» imprimés en français: dès les origines, l’imprimerie genevoise innove d’autant plus nécessairement, qu’elle se heurte, dans le monde francophone, à la puissance des ateliers de Paris et de Lyon, lesquels tiennent le marché le plus traditionnel.
Plus tard, le poids de l’édition catholique reste remarquable à Genève, où l’on imprime des missels, bréviaires, livres d’heures et autres lettres d’indulgences jusqu’à la veille de la Réforme. De fait, Berne et Bâle sont déjà passés à la Réforme, avant que Genève ne constate la vacance de fait du siège épiscopal, en 1534, que la messe n’y soit suspendue (1535) et que la Ville n’adopte, en définitive, le protestantisme (1536). Les difficultés d’organisation de la nouvelle Église sont pourtant grandes, qui pousseront Guillaume Farel à Neuchâtel, et Calvin un temps à Strasbourg. La situation change en profondeur dans les décennies 1540 et 1550, avec le retour de Calvin et l’installation des premiers réfugiés français à Genève (dont les membres de la famille des Estienne).

Monument commémoratif à Guillaume Farel, Neuchâtel
La série des 3684 notices est suivie d’une postface très originale (p. 465-506): il s’agit en effet d’une manière de recueil de souvenirs réunis par un chercheur impénitent relatant ses expériences multiples dans nombre de bibliothèques européennes et nord-américaines. Des moments stratégiques sont évoqués, qui concernent aussi bien la «sociologie des bibliothécaires» que la pratique mouvante du travail dans les différentes institutions («Arriver en salle de lecture», «Obtenir un livre», «Les bibliothécaires», etc.). L’auteur a raison de souligner que, dans le domaine de l’histoire du livre et des bibliothèques, le point de vue de l’utilisateur, en l’occurrence du lecteur, reste le plus mal documenté: gageons que ces quelques dizaines de pages accéderont à terme au statut de classique, pour tous les historiens soucieux de s’informer sur les pratiques «réelles» de la recherche bibliographique dans une période elle-même cruciale s’agissant de la transformation des bibliothèques face aux nouveaux médias.
Le volume se referme par un index des auteurs (en réalité, index des auteurs-titres), et par un index des imprimeurs.
Ainsi se trouve atteint l’apogée d’une vie exemplaire de chercheur, inaugurée par les travaux sur Jean Crespin, et qui a toujours fait plus de place aux problèmes de la bibliographie et de la bibliographie matérielle.
Que dire encore? Il est trop rare, de voir une base de données informatisées aboutir à une publication imprimée, comme c'est ici le cas. Mais, si nous avions un seul regret, ou une attente, à propos d’un ouvrage qui sera lui aussi un usuel, c’est sur le fait que l’auteur n’ait pas proposé une exploitation scientifique de son fichier. Nul doute que la base de données informatisées sur laquelle le livre se fonde, ne permette non seulement de tracer des courbes de la production par ville en nombre de titres, mais aussi d’esquisser une typologie diachronique des titres publiés, selon leurs contenus et selon leur forme matérielle. Un sujet pour une prochaine publication de Jean-François Gilmont?

Parmi un certain nombre d’autres titres disponibles sur le sujet : Les Livres imprimés à Genève de 1550 à 1600 [Paul Chaix, Alain Dufour, Gustave Moeckli], nelle éd., Genève, Droz, 1966 («THR», 86). Jean-François Gilmont, Jean Crespin. Un éditeur réformé du XVIe siècle, Genève, Droz, 1981 («THR», 186) (suivi de la Bibliographie des éditions de Jean Crespin). Jean-François Gilmont, Jean Calvin et le livre imprimé, Genève, Droz, 1997 («Cahiers d’humanisme et Renaissance», 50). Id., Le Livre & ses secrets, préf. Francis Higman, Monique Mund-Dopchie, Genève, Droz ; Louvain-la-Neuve, UCL, 2003 («CHR», 65).

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