mardi 25 mai 2010

Bibliothèques et gestion administrative

La presse quotidienne régionale aussi traite parfois de problèmes relatifs aux bibliothèques. C'est ainsi que la Nouvelle République du samedi 22 mai 2010 nous propose (p. 13) un article de Laurence Texier consacré au 56e congrès de l’Association des bibliothécaires français (ABF), qui s’est tenu à Tours la semaine dernière. L’ordre du jour portait sur les rapports entre les bibliothèques et l'argent : sont intervenus notamment Didier Guilbaud, directeur du livre et de la lecture publique de Touraine, Régis Rech, directeur de la Bibliothèque municipale de Tours, et Patrick Bourdy, conseiller général en charge de la Culture.
Les bibliothèques créent de la richesse, mais celle-ci n’apparaît dans les bilans comptables que de manière marginale. L’investissement consenti pour sa bibliothèque par une collectivité comme une ville ou une institution d'enseignement, doit être évalué en fonction de multiples retombées : service de lecture publique, infrastructure disponible pour l’étude et la recherche, image et attractivité, animations, rencontres, etc.
Selon la définition de Patrick Bazin, la bibliothèque fonctionne, aujourd’hui comme hier, comme un « espace public de la connaissance » : sa vocation est de rassembler et d’organiser les documents (imprimés, numériques, multimédias, bases de données, etc.) pour les mettre à disposition de tous, en répondant à toutes sortes d’attentes et aux demandes les plus diverses. Une étude récente prouve que la qualité de la formation scolaire est directement créatrice de richesses pour la collectivité : la bibliothèque se place précisément dans cette même logique.
Mais l’idée, banale chez certains gestionnaires, selon laquelle un service doit être payant pour être considéré (selon l’adage bien connu, « ce qui est gratuit n’a pas de valeur ») est une idée fausse : quel que soit le montant des abonnements, ceux-ci ne balanceront jamais de manière significative les dépenses engagées pour la bibliothèque, et les dommages collatéraux entraînés par la « mise à niveau » des tarifs peuvent être bien supérieurs au bénéfice comptable trompeur qui en découlera… peut-être.
Or, le même numéro de  la Nouvelle République revient incidemment (p. 17) sur la question du service rendu par la bibliothèque. L’article de Delphine Courtier s’intitule : « Le samedi à la bibliothèque, la place est comptée ! » Et d’expliquer : « Période d’examens oblige, les bibliothèques sont bondées. Le samedi, c’est presque mission impossible de trouver une place à la bibliothèque centrale » [de Tours]. Car le premier service rendu par une bibliothèque, c’est son accessibilité : l’insuffisance des places de lecture et l’étroitesse des horaires d’ouverture peuvent en effet constituer des obstacles au bon fonctionnement du service.
Nous ne sommes plus de longue date à l’époque où les bibliothèques municipales étaient en France fermées le lundi, mais ouvertes le reste de la semaine, matin et après-midi, et souvent jusqu’à 19h. Nous ne sommes plus à l’époque où Henri-Jean Martin rapportait aux étudiants que nous étudions son expérience de directeur de la Bibliothèque de Lyon : la salle de lecture y était ouverte le dimanche matin et le directeur y passait régulièrement ce jour-là, parce que c’était le moment où il pouvait rencontrer certains lecteurs, s’informer des travaux des uns et des autres, éventuellement donner des conseils d’orientation dans les fonds et nouer des collaborations.
Nous ne sommes plus non plus à l’époque encore plus lointaine où, à Charlemagne, dans les dernières années avant le baccalauréat, le jeune lycéen que j’étais pouvait traverser la Seine et s’inscrire à la Bibliothèque Sainte-Geneviève pour y travailler et y préparer ses exposés. Aujourd’hui, tous ceux qui passent place du Panthéon y remarquent la file des étudiants attendant qu’une place se libère dans la grande salle de lecture pour pouvoir enfin travailler (ne parlons pas d'y accueillir des lycéens!). Qu’une ville universitaire comme Paris, qui constituerait globalement le plus gros campus du monde et qui dispose de ressources inestimables en matière de bibliothèques publiques, ne soit pas en mesure de fournir des conditions de travail normales aux étudiants qui le souhaitent et qui ont payé pour cela, en dit long sur les insuffisances de notre organisation, et sur les coûts qui en dérivent pour toute la collectivité.
Inversement, une certaine intégration est facteur d’enrichissement, d’efficacité et d’économies bien réelles. À Tours, la Bibliothèque universitaire des Lettres est située dans le centre de la ville, mais, nous dit  Delphine Coutier, elle est fermée le samedi après-midi et pendant une partie des vacances scolaires. À quelques centaines de mètres à peine, la Bibliothèque municipale rend les mêmes services d’une bibliothèque d’études, mais dans des conditions parfois difficiles. Or, un coup d’œil à l’étranger nous montre que d’autres systèmes fonctionnent. Les bibliothèques allemandes d'étude et de recherche constituent souvent des services communs, ouverts librement aux étudiants et aux lecteurs qui le souhaitent : à la Bibliothèque régionale et universitaire de Dresde, on accède sans même prendre de carte d’inscription (donc gratuitement) aux centaines de milliers de volumes, périodiques, CD, DVD, etc., disponibles en libre accès. Si l’on souhaite travailler sur les collections conservées en magasin, à la Réserve, etc., ou encore emprunter, une carte de lecteur sera nécessaire, mais elle est elle aussi gratuite. Les places sont en nombre suffisant, malgré le succès de la nouvelle Bibliothèque, et les salles sont ouvertes de 8h à minuit en semaine, et à 18h le dimanche.

Robert Barro, Jong-Wha Lee, « A new data set of educational attainment in the world, 1950-2010 », NBER working paper, 15 902, avril 2010.
Bibliothèque de Dresde (SLUB) : http://www.slub-dresden.de/
Cliché: un des magasins en libre accès de la Bibliothèque de Dresde (cliché FB).

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