vendredi 6 octobre 2017

Une histoire de la "bibliophilie"

Le séminaire sur la bibliophilie et la collection de livres qui vient de se tenir à Madrid a permis de souligner plusieurs points fondamentaux. Mais nous saluons d’abord une entreprise qui réintroduit dans le champ de la recherche universitaire une pratique traditionnellement restée marginale, quand bien même la collection de livres et la bibliophilie ont joué un rôle notable dans l’économie du livre depuis la fin du Moyen Âge et le tournant de l’époque moderne jusqu'à aujourd'hui.
Ouverture du séminaire dans un cadre éminemment symbolique, la Bibliothèque du Palais Royal de Madrid
Par commodité, nous regrouperons certains des enseignements du séminaire autour d'un projet de typologie. La pratique de la collection, et la constitution de bibliothèques qui correspondent a priori à des collections privées (même si elles sont dites «publiques»), fonctionnent en effet comme des paradigmes variant d’un espace et d’une chronologie à l’autre. Essayons-nous à la repérer, et à les regrouper.
Un premier modèle serait celui de la bibliothèque humaniste, dont l'objet est encyclopédique, en Italie comme à Nuremberg –et à Séville. Dans un second temps, c’est le modèle de la bibliothèque baroque qui émerge et qui s’impose rapidement –entendons, de la bibliothèque comme attribut d’un pouvoir qui se constitue alors à la fois comme rationnel et comme absolu. Cette chronologie recouvre une partie importante de la période d’Ancien Régime, à savoir les XVe-XVIIe siècles.
La bibliophilie au sens moderne du terme constitue une catégorie nouvelle, qui s'appuie celle du rare, voire du «curieux», et elle apparaît surtout à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle: à côté de la bibliothèque, l’espace privilégié du livre rare est alors désigné comme celui du «cabinet choisi». Nous sommes devant une logique de distinction, dans l’acception sociologique du terme, logique qui s’articule avec les formes de la sociabilité du monde des Lumières, et notamment avec la conversation. La bibliophilie suppose par ailleurs l’élaboration d’un véritable «canon» de ce qu’il est légitime ou non de collectionner: ce canon est notamment donné par les publications des grands libraires parisiens, dont le plus importante est Debure, mais il est aussi défini par les principaux prescripteurs –les princes et leurs bibliothécaires, et les grands collectionneurs. Ceux-ci appartiennent très généralement à la noblesse, dans la France du XVIIIe siècle comme en Europe centrale, voire dans le Nouveau Monde.
Même si la bibliophilie fait l’objet de critiques sévères de la part du monde savant, parce qu’elle se traduit par une hausse des prix moyens du livre, la question reste posée: le déplacement du paradigme de la collection ne serait-il pas à mettre en parallèle avec le déplacement du pôle de pouvoir, et le passage de la «cour» à la «ville» et à ses salons?
Le dernier temps est celui d’un nouveau déplacement, dans lequel les catégories de l’identité et de la collectivité montent en puissance, avec l’élaboration d’une science de la langue et de ses productions (la philologie) qui attire l'attention sur des productions textuelles jusque là plus négligées. Il intervient aussi la définition d’identités collectives définies précisément par leur langue, par leur littérature… et par leur bibliothèque (cf réf. bibliographique: Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives). On le sait, la catégorie elle-même de la nation est alors elle aussi en cours d’élaboration, tout particulièrement en France et dans l'espace germanique.
Un des points forts du programme de Madrid a porté sur sa dimension comparative. Certes, la construction d’une typologie est censée faciliter la compréhension, mais elle ne constitue jamais qu’une hypothèse: les modèle se superposent pour partie, parce que les chronologies changent selon la géographie (les structures politiques et sociales sont différentes, les appartenances religieuses varient, etc.). Le modèle débouche donc sur une simplification: celui que semble avoir privilégié le séminaire de Madrid est d'ordre fonctionnaliste, et s’appuie sur la catégorie centrale du pouvoir. D’autres approches seraient tout aussi légitimes, relatives aux différentes composantes permettant de décrire le système de la collection et de la bibliophilie: les pratiques, les représentations (les portraits de collectionneurs, les reliures, les ex libris), les contenus, les discours et les critiques (pensons à La Bruyère), les intermédiaires et leurs réseaux (experts et autres), etc.
Certaines collectivités  correspondent plus précisément à ce modèle théorique, quand d’autres manifestent un décalage lui-même signifiant, parce que leur histoire n’est pas la même, parce que leurs traditions livresques diffèrent et parce que leurs possibilités d’accéder au marché des exemplaires disponibles sont elles aussi très différentes.
C’est pourtant le rôle de la typologie, que de mettre en lumière les éléments et les facteurs qu’elle ne prend pas directement en considération, mais qui n’en contribuent pas moins à sa détermination. Plusieurs très bonnes conférences présentées au cours du séminaire, notamment par des jeunes chercheurs, les ont envisagés plus précisément, par ex. sur la définition et sur le rôle des «intermédiaires» dans le monde des bibliophiles espagnols du XVIIIe siècle, sur la question du genre (les femmes apparaissent aussi parmi les collectionneurs), ou encore à travers des études de cas (entre autres, sur le marquis de Villagarcía),
Autant d’éléments, parmi d’autres, qui restent ouverts pour la recherche à venir.

dimanche 1 octobre 2017

Les Cahiers de science et vie, oct. 2017

Précisons d'entrée, avec un clin d'œil, que ce n’est pas seulement à cause des pages 84-86 (cf cliché ci-joint!) que nous ne pouvons que conseiller de se procurer la dernière livraison des Cahiers de science et vie (oct. 2017), mais bien parce que le dossier présenté porte sur l’écriture («L’écriture: comment elle a changé le monde»), et parce qu’il constitue une introduction à la fois informée et agréable à un domaine qui touche aussi à l’histoire des médias et du livre. À l'heure où il est de bon ton de vilipender les journalistes, c'est là un vrai travail de journalistes scientifiques.
L’écriture est d’abord envisagée comme «une pratique protéiforme» (p. 24 et suiv.): on transcrit très généralement le langage oralisé, mais «d’autres choses que des mots» peuvent aussi être notées (la musique, le mouvement, les mathématiques, etc.), tandis que la variabilité des écritures, c’est-à-dire des systèmes de codage, est infinie. Nous ajouterions volontiers que notre appétence pour la typologie n’est pas sans risques: l’écriture alphabétique n’est pas fondée sur la seule logique de l’alphabet, et la ligne d’évolution n’est pas systématiquement celle d'un travail d'analyse de plus en plus poussé, ni d’une abstraction croissante.
Le dossier revient ensuite sur les «proto-écritures» (p. 30 et suiv.), autrement dit sur les signes probablement symboliques dont on observe l’existence dès la préhistoire (nous en avons mentionné quelques exemples sur ce blog): il existe en effet des systèmes graphiques antérieurs aux écritures proprement dites, mais nous ne disposons plus des éléments qui permettraient de les interpréter.
L’apparition de l’écriture proprement dite est traitée ensuite («Et l’homme se mit à écrire», p. 34 et suiv.), à partir bien évidemment des exemples de la Mésopotamie et de l’Égypte (peut-être aurait-il fallu développer un petit peu plus le cas de la Phénicie?) La contribution évoque, même très brièvement, un certain nombre de questions posées par l’articulation entre l’essor de l’écriture (nous devrions écrire: des écritures) et les catégories de la pensée que celle-ci contribue à structurer (par ex., «l’esprit critique ne serait véritablement né qu’avec l’écriture», p. 40). Ce thème fondamental sera repris à la fin du dossier.
La variété des supports d’écriture est envisagée ensuite, des tablettes d’argile (puis de cire) au papyrus, au parchemin, au papier et aux nouveaux supports: bien évidemment, la nature du support détermine dans une très large mesure la forme matérielle de l’objet, du volumen au codex, etc.(mais elle peut aussi déterminer la forme des signes, comme le montre l'exemple de l'épigraphie).
La suite de la livraison présente un certain nombre de problèmes connexes, mais qui restent fondamentaux: l’histoire et l’avenir des bibliothèques, celles-ci étant avant tout envisagées dans leur articulation avec les pouvoirs politiques (p. 48 et suiv.); puis, la question de l’original, de la copie, du faux, etc. La «Naissance d’une civilisation du texte» (p. 56 et suiv.) constitue une note particulièrement intéressante (p. 56 et suiv.): mais le problème reste posé, s'agissant de la Grèce classique, de la transition entre une civilisation de la parole, qui est encore celle de Socrate, et une civilisation de l’écrit, qui sera celle de Platon, puis d’Aristote, et dont le Musée d’Alexandrie constituera comme le symbole érigé au rang de mythe.
«Les livres qui ont changé le monde» présente d’abord des textes à connotation religieuse, puis des textes de littérature, de politique (de Platon à Karl Marx) et enfin des textes relevant du savoir scientifique: il ne sert de rien de discuter le choix des titres retenus, il suffit de profiter de la promenade suggestive qui nous est ainsi proposée, à travers un certain de très grands textes consacrés par la mémoire collective... et par l'histoire éditoriale. Puis, la presse périodique est brièvement envisagée par une contribution spécifique («L’information brise ses chaînes», p. 72 et suiv.), bien informée mais à laquelle on fera sans doute, plus qu’à d’autres, le reproche d’être surtout orientée sur le cas de la France.
L’évocation des «Index, autodafés», etc. («Quand les livres font peur») est tout particulièrement bien venue. Enfin, le dernier texte, avant l’interview, pose la question devenue fondatrice: à l’heure des nouveaux médias et de la généralisation des pratiques qui leur sont liées, quelles conséquences, même à plus long terme, pourrait avoir la mutation aujourd’hui engagée, sur les modes de pensée qui sont les nôtres, tout au moins en Occident, sur la permanence d’un certain nombre de catégories que nous aurions crues fondatrices (texte, auteur, littérature, langue…), voire plus profondément sur la structuration même de notre cerveau. Des remarques qui s’imposent, à l’heure où l’on discute toujours, dans notre pays, des réformes à mettre en œuvre pour l’apprentissage de la lecture.
Ajoutons qu’un des agréments, et non le moindre, de ce petit fascicule réside dans son illustration à la fois élégante et très généralement pertinente. Et concluons en recommandant une publication modeste, mais efficace et bien informée, et qui est réellement susceptible d’introduire le non-spécialiste à notre champ d’études.

vendredi 29 septembre 2017

La bibliothèque d'une ancienne résidence

En Allemagne du nord, le Holstein est un pays de conquête: d’abord occupée par les Slaves, la région est progressivement christianisée avec la fondation d’un archevêché de mission à Brême et à Hambourg. L’évêché d’Oldenburg (Holst.) est créé dans la seconde moitié du Xe siècle, avant d’être déplacé à Lubeck en 1163. La colonisation du pays par les Saxons est alors en cours, et l’évêque installe sur le site d’Eutin des émigrés venus des Pays-Bas. La ville, qui accueillera le prince-évêque à la suite de son départ de Lubeck, reçoit le statut municipal en 1257.
À la suite de la Réforme (1560), le pouvoir passe à la dynastie ducale des Holstein-Gottorf, qui prennent le titre de «princes-évêques» –un cas unique dans la géographie de l’Allemagne luthérienne. La petite principauté réussira à perdurer jusqu’en 1806, en profitant des luttes d’influence entre ses puissants voisins, le Danemark et la Suède, puis la Russie. Dans l'intervalle, les Holstein-Gottorf sont aussi montés sur le trône d'Oldenburg (1773), aujourd'hui en Basse-Saxe.
Carte du Holstein, dans le Theatrum d'Ortelius, 1603
(Nota: la carte tirée du Theatrum orbis terrarum d'Ortelius au début du XVIIe siècle permet de localiser les deux duchés de Schleswig et de Holstein, au nord de l'Elbe. On repère aisément les villes de Hambourg et de Lubeck, qui tiennent les débouchés respectivement sur la mer du Nord et sur la Baltique. Oldenburg (Oldenborch) et Eutin (Oytin) sont situées au nord de Lubeck).

Dans un agréable environnement semé de lacs, la ville historique d’Eutin a ainsi pu conserver les caractéristiques qui sont celle d’une «ville de résidence»: d’un côté, le château, ancienne forteresse réaménagée à l'époque moderne, et son quartier; de l’autre, la ville, organisée autour de la place du marché; enfin, les parcs princiers, eux-mêmes adossés au lac. L’architecture fait une large place à la brique, avec un très bel ensemble de maisons à colombages.
Bien évidemment, les princes-évêques possédaient une petite bibliothèque privée installée au château, et ils l’enrichissent tout particulièrement à l’époque des Lumières (ce qui explique l’importance des titres en français). Cependant, lorsque la principauté est réunie au grand-duché d’Oldenburg, le souverain tend à s’installer à demeure dans cette dernière ville: Eutin conserve le statut de résidence estivale, mais la première bibliothèque publique est effectivement fondée à Oldenburg en 1792.
Au début du XIXe siècle, le souverain souhaite créer une seconde bibliothèque publique dans sa résidence d'Eutin. Le fonds sera constitué par la réunion de trois bibliothèques privées, dont celle des princes-évêques de Lubeck, et la bibliothèque ouvre au public en 1837. Elle comptera quelque 30 000 volumes à la veille de la Première Guerre mondiale. Depuis 1994, elle est installée dans l’ancienne «Kavalierhaus», face au château. Le fonds ancien est tout particulièrement riche pour le XVIIIe siècle, avec comme points forts l’histoire et la géographie de la région, mais aussi la littérature des Lumières et les récits de voyages –la bibliothèque abrite d’ailleurs un centre d’études spécialisé dans ce dernier domaine. Une bibliothèque de lecture publique (Kreisbibliothek) existe parallèlement.

Notice sur la bibliothèque d’Eutin dans le Handbuch de Bernhard Fabian :
http://fabian.sub.uni-goettingen.de/fabian?Eutiner_Landesbibliothek
Site de la Landesbibliothek d'Eutin:
http://www.lb-eutin.de/index.php?id=291
Colloque e 2017 consacré aux «voyages bibliographiques»:
http://histoire-du-livre.blogspot.de/2017/08/colloque-dhistoire-du-livre_23.html 

Le château des princes-évêques, dans un ancien site fortifié

dimanche 24 septembre 2017

L'Institut d'histoire du livre de Lyon

Newsletter de l’Institut d'Histoire du Livre
Automne 2017

1) Mise en ligne de la seconde édition de Paper and Watermarks as Bibliographical Evidence
La seconde édition entièrement révisée et enrichie de Paper and Watermarks as Bibliographical Evidence de Neil Harris est désormais disponible sur le site web de l’Institut d’Histoire du Livre. Ce document constitue un guide bibliographique des textes et des images traitant de l’histoire et de la fabrication du papier principalement artisanal. Il a été initialement rédigé pour le livret pédagogique du cours éponyme dispensé dans le cadre de l’École de l’IHL en 2009, puis en 2010, avant d’être publié en ligne sur le site de l’IHL, sous forme d’une première édition.
Disponible en libre accès sur le site et en version téléchargeable (fichier PDF).
http://ihl.enssib.fr/en/paper-and-watermarks-as-bibliographical-evidence

2) Deux publications de la collection « Métamorphoses du Livre » en libre accès sur OpenEdition books.
 Pour fêter les 30 ans de l'ENS de Lyon, ENS ÉDITIONS vous propose 30 livres numériques, dont deux issus de la collection « Métamorphoses du livre », à retrouver sur OpenEdition books.
Découvrez en libre accès (HTML):
Éditer Rousseau. Enjeux d'un corpus (1750-2012), de Philip Stewart, et
L’Écho de la fabrique: naissance de la presse ouvrière à Lyon, 1831-1834, de Ludovic Frobert.
http://www.ens-lyon.fr/agenda-30-ans/agenda-30-ans-345522.kjsp?RH=ENS-LYON-FR


Plus d’infos sur la collection de l’IHL :
http://catalogue-editions.ens-lyon.fr/collections/?collection_id=607
Nous vous souhaitons une très bonne lecture! 

Contact: Sheza Moledina
ihl@enssib.fr
et (00 33) (0)4 78 62 18 15

dimanche 17 septembre 2017

François Ier chez Alexandre Dumas

Comme celle de Montpellier, qui organise en 1537 le dépôt légal au profit de la Bibliothèque du roi, l’ordonnance de Villers-Cotterêts, prise deux ans plus tard, intéresse les historiens du livre. Il s’agit en effet d’un texte très long (192 articles) qui traite de questions de justice et d’administration, mais dont plusieurs dispositions concernent la langue: l’ordonnance impose aux curés l’enregistrement des naissances survenues dans leur paroisse (c'est l'origine des registres paroissiaux), et elle établit que tous les actes juridiques (dont les actes notariés) seront obligatoirement établis non plus en latin, mais en langue vernaculaire, c’est-à-dire en français.
Nous sommes à la grande époque où le français, qui est de longue date la langue de la cour royale, acquiert le statut de langue littéraire (on pense à Du Bellay) et s'impose comme la langue ordinaire de l’administration. Ces dispositions ont des conséquences d’autant plus grandes que le royaume est le plus étendu d’Europe, face notamment à l’éclatement politique de la péninsule italienne et de l’espace germanophone. Les conséquences sont aussi très importantes pour l’économie de la «librairie» française en général (une très grande partie des «travaux de ville» est désormais publiée en français).
Bien évidemment, le français n’en devient pas pour autant la seule langue du royaume: il est d'abord utilisé dans les villes, quand la grande majorité de la population est composée d’habitants du plat-pays, et parle diverses langues régionales et autres patois. Rappelons-nous de «l’escolier limousin» rencontré par Panurge et ses compagnons sur la route d’Orléans; rappelons-nous encore des propositions de l’abbé Grégoire visant, sous la Révolution, à extirper les «patois» comme autant de subsistances de la féodalité. Pour l’abbé Grégoire et un certain nombre de partisans de la Révolution, les patois, c’est la réaction.
En définitive, les patois ne disparaîtront presque complètement qu'entre le XIXe et la première moitié du XXe siècle, devant l’école publique, gratuite et obligatoire, et devant l’essor des médias de masse.
Mais notre propos touche un autre point lorsque nous découvrons un article disponible sur la version en ligne de l’hebdomadaire Le Point. Citons le passage qui nous intéresse:
Emmanuel Macron épinglé sur ses connaissances historiques.
Pour le lancement des Journées du patrimoine, le chef de l'État s'est rendu au château de Monte-Cristo, dans les Yvelines, en compagnie de Stéphane Bern. Un lieu chargé d'histoire, puisque c'est là que le roi François Ier a signé la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539. Face à des élèves de CM2, les deux hommes ont alors improvisé un mini-cours pour expliquer de quoi il s'agissait exactement, rapporte Europe 1. «Cette ordonnance fait du français la langue officielle. Si nous parlons tous le français, c'est grâce à l'ordonnance de Villers-Cotterêts», commence Stéphane Bern.
Le château de Mone-Cristo,... où aurait été signée l'ordonnance de Villers-Cotterêts (© Wikipedia)
Que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ait été signée «dans les Yvelines» (disons, dans l'actuel département des Yvelines) est, pour l’historien, une véritable découverte: on croyait jusqu’à présent que la désignation des ordonnances faisait référence au lieu où le roi les avaient paraphées, par ex. Nantes pour le célèbre édit mettant fin aux guerres de Religion, ou Fontainebleau pour la malheureuse abrogation de ce même édit. Le fait qu’il n’en soit rien, et que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ait été signée en l’occurrence à Port-Marly, amènera à reconsidérer complètement toute la chronologie du fonctionnement de la cour royale, à une époque où celle-ci est très souvent en déplacement.
Quant à savoir pourquoi cette ordonnance porte le nom d’une ville, Villers-Cotterêts, avec laquelle elle n’aurait rien à voir, le problème reste entier...
Mais nous atteignons un tout autre niveau de complexité avec la mention du château de Monte-Cristo, qui est effectivement situé sur le territoire de la commune actuelle de Port-Marly, sur la rive gauche de la Seine légèrement en amont de Saint-Germain-en-Laye. Nous apprenons ainsi, grâce à l'article du Point, l’existence d’un nouveau château royal, totalement oublié, en Île-de-France à l’époque de la Renaissance, ce qui constitue en tout état de cause une découverte majeure dans le domaine de l'histoire de l'art. Mais nous ne pouvons que nous étonner encore plus de voir ce château porter le nom d’un îlot de la côte toscane, îlot devenu mondialement célèbre seulement avec la publication du roman d’Alexandre Dumas en feuilleton dans Les Débats entre 1844 et 1846. Que l’ordonnance de Villers-Cotterêts ait été signée par François Ier dans un château dont le nom fait référence à une publication célébrissime du milieu du XIXe siècle, et qui appartenait à l’auteur de cette publication, est évidemment une surprise stupéfiante, et pose aux historiens une question particulièrement difficile.
Au passage, si nous en croyons le cliché qui accompagne l’article, il semble bien que le château de Monte-Cristo abrite aujourd'hui l’une des écoles publiques de la ville de Port-Marly…
Trêve de plaisanterie! Nous pourrions nous croire devant une des plus remarquables «perles» qui émaillent les copies d’examens et de concours en histoire moderne –et nous nous rappelons avec émotion de certaines de ces perles qui touchaient parfois au surréalisme–, mais il n’en est rien, et nous sommes de fait devant un article publié dans l’un des principaux hebdomadaires de notre pays. Inutile d’être un spécialiste pour subodorer que l’«ordonnance de Villers-Cotterêts» a été signée dans cette ville et qu’elle n’a donc rien à voir avec le «château» d’Alexandre Dumas. Si l'on en juge par son succès auprès du public, l'article du Point amène pourtant à souligner la fascination exercée par les médias, presse écrite, télévision, nouveaux médias, etc., laquelle se manifeste chez le lecteur, l'auditeur ou le spectateur, par la disparition quasi-compète de l’esprit critique le plus élémentaire. Goethe ne parle même pas du journaliste, mais bien du lecteur en général:
Bien des gens (...) ne savent pas le temps et la peine qu'il en a coûté à tel ou tel individu pour apprendre à lire: j'y ai consacré quatre-vingts ans, et ne puis par dire encore que je sois arrivé au but.
Il reste à souhaiter que l'épisode attire du moins l'attention sur le château de Monte-Cristo, et lui amène beaucoup de nouveaux visiteurs...

vendredi 15 septembre 2017

Colloque d'histoire du livre

BIBLIOFILIA Y ELITES. MUDANZAS EN EL COLECCIONISMO
Sedes: Real Biblioteca
y
Facultad de Geografía e Historia, UCM 

Fecha: 5 y 6 de octubre de 2017


Organización:
María Luisa López-Vidriero Abelló, RB
Fernando Bouza, UCM. ARISTIBER. PROYECTO MINECO HAR2014.54492-P Culturas aristocráticas en el Siglo de Oro ibérico: usos, modelos, saberes y comunidades políticas; y Grupo de Investigación Virtuosa pars. Política y cultura de las elites ibéricas en la alta Edad moderna (España y Portugal, siglos XVI-XVII) GI/UCM/970759

Ponencias 40’ / Presentaciones de Seminario 20’

5 de octubre
9’30-10’15
Bienvenida oficial: José Luis Díez, Director de Colecciones Reales y Museo de Colecciones Reales
Presentación: María Luisa López-Vidriero Abelló, Directora de la Real Biblioteca

10’15-11’45
I GRUPO Y SOCIEDAD BIBLIÓFILA. EL PAPEL DE LAS ELITES
Maria Cristina Misiti, Ministero dell'Istruzione, dell'Università e della Ricerca, Roma
Fabio Chigi, « l’uomo cui erano gradite la letteratura più polita, che chiamano humanità e le piacevoli conversationi» 
Jean-Marc Chatelain. Directeur de la Réserve des livres rares. Bibliothèque nationale de France, Paris
Les origines culturelles de la bibliophilie française du XVIIIe siècle : hypothèses de travail

11’45-12’15: coffe break

12’30- 14’15
I ESTÉTICA Y ESPACIOS. IMAGINARIOS Y MENTALIDADES
Frédéric Barbier, École Pratique des Hautes Études, París
De la bibliophilie à la problématique de l’identité : la Nef des fous (Das Narrenschiff)
István Monok, Académie Hongroise des Sciences, Budapest
Du lecteur au collectionneur: les mutations des bibliothèques de la noblesse hongroise, XVIe-XVIIe siècles
 
14’30-16’15: Comida

16’30-17’45h
I ESTÉTICA Y ESPACIOS. IMAGINARIOS Y MENTALIDADES
Andrea de Pasquale, Biblioteca Nazionale, Roma
Collezionismo di libri stampati su supporti speciali (s. XVII-XIX)
Pedro M. Cátedra, Universidad de Salamanca
Por Bodoni 

18-20h
III COLECCIONISMO LÍQUIDO
Selina Blasco, Universidad Complutense de Madrid
Los libros en mal estado están muy bien
Fernando Castro, Universidad Autónoma de Madrid
Brad Pitt en Miami Bassel o de los placeres VIP´s en el pantano del arte contemporáneo
Javier Echeverría, Fundación Vasca de la Ciencia
Tecnocoleccionismo digital : colecciones en la Nube
José Luis Rodríguez, Real Biblioteca
Text mining en un dominio historiográfico

6 de octubre
Facultad de Geografía e Historia, Universidad Complutense de Madrid [Salón de Grados]
10h
Presentación: Fernando Bouza, Universidad Complutense de Madrid

10’30-11’15h
II GRUPO Y SOCIEDAD BIBLÓFILA. EL PAPEL DE LAS ELITES
María Victoria López-Cordón, Universidad Complutense de Madrid
Intermediarios: negocio, servicio y afición en el siglo XVIII 

11’30- 12h
Coffe break

12- 14’15h
III SEMINARIO ARISTOCRACIAS IBÉRICAS Y COLECCIONISMOS. ARISTIBER/VIRTUOSA PARS
Ignacio Rodulfo Hazen
Coleccionismo musical entre España e Italia barrocas
Felipe Vidales del Castillo
La biblioteca del Marqués del Carpio
Valentín Moreno Gallego, Real Biblioteca
El «gran Castrillo» y su librería
Juan Carlos Rodríguez Pérez
El embajador Marqués de Villagarcía y el coleccionismo de libros en la España de Carlos II
Gema Rivas Gómez-Calcerrada,
La biblioteca de Guadalupe Alencastro, Duquesa de Aveiro

14-30-16’30h Comida

16’45-18h
IV LOS ALCANCES DE LA TORMENTA
Pablo Andrés Escapa, Real Biblioteca.
El cronista sin elipsis levanta acta

Clausura

mardi 12 septembre 2017

À travers l'Archipel grec

Une visite dans ce qu’il est convenu d’appeler l’«Archipel», autrement dit les îles grecques de la mer Égée et notamment les Cyclades, attire l’attention du voyageur sur plusieurs points.
D’abord, la facilité apparente de communications. Il est bien évident que le cadre physique, les produits éventuellement disponibles (bois, pierre, etc.), déterminent nombre d’aspects de la vie matérielle des habitants. Il est moins évident de considérer que ce même cadre peut orienter des dispositions intellectuelles et favoriser ou non la curiosité, les capacités d’invention, etc. Dans cette «mer semée d’îles» (Choiseul), où l’on n’est pratiquement jamais hors de vue d’une côte, les échanges et les transferts sont de longue date tout particulièrement nombreux. On prendra d’autant plus facilement la mer qu’il s’agit toujours de pratiquer une forme de cabotage, et que la circulation par voie de terre est rendue très difficile par le relief complexe qui est celui de la plupart des îles. Même si le vent est défavorable, on trouve facilement à se mettre à l’abri en attendant qu’il tombe, ou qu’il tourne.
Sous Oia, l'échelle d'Amoudi... et sa route d'accès
Ces îles sont peuplées dès l’époque néolithique (bon nombre de noms ont une origine antéhellénique). Jusqu’au IIIe millénaire, la navigation se fait par pirogues ou par radeaux, mais la civilisation cycladique innove, avec le travail du cuivre et de la poterie, avec un nouveau type d’embarcations, à une douzaine de bancs de rameurs… et avec les débuts de l’écriture pictographique. Les navires plus importants seront, en revanche, une innovation continentale (mycénienne), tout comme le sera le Linéaire A.
Mais les oppositions sont là: certaines îles sont favorisées, et d’autres non. Santorin est la plus proche de la Crète. Si la rade est évidemment très calme, la présence de la falaise abrupte de la caldera complique considérablement les échanges entre le niveau de la mer et celui des habitations. Les «échelles» (scala) effectivement accessibles y sont très rares, à l’image de celle de la ville préhistorique d’Akrotíri, plus encore de la crique d’Amoudi, en-dessous du bourg d’Oia. Amoudi a joué un rôle majeur dans le commerce des Cyclades, comme en témoignent les maisons des armateurs aujourd’hui encore préservées. Si l’on ajoute que Santorin n’a pratiquement pas de ressources propres en eau potable (elle était en partie fournie, jusque dans les années 1960, par des bateaux-citernes expédiés d’îles plus fortunées), on comprend que l’île soit, en fait, assez peu hospitalière.
Ancien chemin creux près de Melanès
Remontons vers le nord. À Naxos, la plus grande des Cyclades (412 km2), c’est un paysage tout différent devant lequel nous sommes: bien située au centre de l’Archipel, toute proche de l’île de Paros (à 5 km à peine) et des Petites Cyclades, l’île bénéficie de rades abritées, notamment à l’ouest. L’essor de l’activité commerciale explique que Naxos et, même si dans une moindre mesure, Paros, prennent rang parmi les cités grecques ayant connu le monnayage le plus précoce. Elle possède aussi des ruisseaux, certes pour la plupart asséchés pendant l’été, mais qui favorisent l’implantation humaine: on estime que le quart de la surface de l’île est effectivement cultivable, et encore nombre d’anciennes terrasses sont aujourd’hui à l’abandon. Choiseul, lorsqu’il pénètre à l’intérieur de l’île, admire
des vallées délicieuses arrosées de mille ruisseaux, et des forêts d’orangers, de figuiers et de grenadiers. La terre par sa fécondité semble prévenir tous les besoins de ses habitans; elle nourrit une infinité de bestiaux, de gibier. Le blé, l’huile, les figues et le vin y sont toujours abondans. On y recueille aussi la soie. Tant d’avantages l’avoient fait nommer par les anciens la petite Sicile (Voyage pittoresque, I, p. 41-42).
Le culte de Demeter, la déesse des récoltes, est d’ailleurs répandu à Naxos comme à Paros, les olivier sont omniprésents, tandis que le vin de Naxos est effectivement réputé depuis l’Antiquité –Dionysos / Bacchus lui-même n’a-t-il pas été élevé dans l’île? Naxos possède du bois, denrée bien rare dans les îles: la vallée de Melanès, c'est étymologiquement l'équivalent de Vallombreuse. Mais Naxos a aussi de belles carrières de marbre, même si celui-ci est moins réputé que celui extrait de Paros.
L’histoire de Naxos est tout particulièrement marquée par la domination vénitienne: à la suite de la Quatrième Croisade, en effet, l’Archipel est dévolu à la Sérénissime et constitué par l’empereur en duché, dont Naxos devient la capitale. Les dynasties des Sanudo (Marco Sanudo) et de leurs successeurs y règnent du début du XIIIe siècle jusqu’à la conquête de l’île par les Ottomans en 1537, tandis que Naxos est devenue siège d’un archevêché catholique après la chute de Rhodes, et qu’elle possède un collège de Jésuites en 1626 –avec une bibliothèque. Un couvent de Capucins est aussi bientôt fondé, où descendront en 1835 Ludwig Ross et ses compagnons, lorsqu’ils parviennent dans l'île après une traversée de trois heures à peine depuis Delos.
La vieille ville de Naxos est dominée par le castro vénitien, résidence du duc, et elle conserve un certain nombre de belles maisons patriciennes, mais les seigneurs feudataires ont aussi élevé des «tours vénitiennes», comme sièges de leur pouvoir, dans les localités de l’intérieur. On sait que l’essentiel de cette structure féodale se perpétue en effet à l’époque ottomane. Pour Ross, en 1835, la colline du castro est le «Faubourg Saint-Germain» de Naxos, où sont établis les descendants de la «noblesse latine» et le clergé catholique –même si le nombre des fidèles est alors considérablement diminué. C’est un ancien dragon italien, entré dans les ordre, qui tient alors le couvent capucin (mais il reçoit aussi pour ses services 800 francs par an du Gouvernement français). Quant aux grecs orthodoxes, ils sont installés entre le pied de la colline et le port.
Voyage pittoresque de la Grèce, Vue de la ville de Naxia
La présence du catholicisme n’est pas non plus sans faciliter les échanges avec l’Europe occidentale, tandis que les escales régulières des navires favorisent encore les transferts et rétrotransferts, dont le vocabulaire vient témoigner (par ex. καστέλι, pour castello, etc.). Que conclure, en définitive, face à un paysage culturel aussi complexe? D’une part, la possibilité de naviguer assez facilement, à la rencontre des continents asiatique, africain et européen, et les ouvertures et autres échanges qui peuvent s’ensuivre. Mais, à l’inverse, la tension toujours présente: l’insularité est aussi vecteur d'isolement et d’identité, et Naxos a été des années durant, pendant l’Antiquité, l’adversaire résolue de Paros…

B. Slot, Archipelagus turbatus. Les Cyclades entre colonisation latine et occupation ottomane, c. 15001718, Istanbul 1982.
Vitalien Laurent, «La Mission des jésuites à Naxos de 1627 à 1643», dans Échos d’Orient, 33 (1934), p. 218-226 et 354-375; 34 (1935), p. 97-105, 179-204, 350-367 et 472-487 (donne une bibliographie complémentaire).