mercredi 21 janvier 2015

L'édition touristique... au XVIIIe siècle

Lorsque le jeune Goethe arrive à Strasbourg (1770) pour y séjourner, s’inscrire à l’Université et y soutenir sa thèse, le premier monument qu’il visite est la cathédrale, à laquelle il reviendra à plusieurs reprises dans son autobiographie Poésie et vérité (Dichtung und Wahrheit), et encore, bien plus tard, dans ses Conversations avec Eckermann. La cathédrale et sa tour le subjuguent réellement, et c’est à Strasbourg qu’il théorisera sa définition de l’«art gothique» comme «art allemand» –une conception que l’on peut certes discuter, si l’on considère l’importance de l’influence de l’Île-de-France et de ses «bâtisseurs» dans la diffusion du modèle de la cathédrale gothique.
Le renom de la cathédrale de Strasbourg n’est plus à faire au XVIIIe siècle, aussi bien en Allemagne que plus généralement en Europe occidentale. Le médecin strasbourgeois Georg Heinrich Behr (1708-1761) lui consacre dès 1732 un volume illustré, sous le titre de Straßburger Münster- und Thurn Büchlein… (= Livret de la cathédrale et de la tour de Strasbourg, ou Brève présentation des choses remarquables qui sont à voir dans la cathédrale et dans la tour : VD18 10202382).
Le petit in-octavo imprimé en Fraktur par Simon Kürsner (Simon Kürßner II, 1730-1734) est illustré de huit gravures sur cuivre signées Danneker. Il est disponible à l’adresse de Christian Seyfridd (ou Seyfried), libraire au Marché-aux-cerises (am Kirchenmarkt). D’après Paisey (dont les informations restent pourtant à préciser), Seyfridd aurait succédé à Martin Wagner, avant que l’affaire ne passe en 1751 à Konrad Schmidt. Plusieurs autres titres témoignent en tous les cas de la permanence d’une association entre Kürßner et Seyfridd. Signalons ici le fait que la place du Marché-aux-cerises se situe à proximité immédiate de la cathédrale, de sorte que c’est bien évidemment là que les voyageurs et autres curieux se procureront leur manuel pour visiter le monument: l’endroit idéal, en somme, pour assurer la vente du «Livret».
Un demi-siècle après la «réunion» de Strasbourg à la France louis-quatorzienne, le marché de la librairie est entré en crise dans la capitale de l’Alsace: les logiques qui intégraient les professionnels strasbourgeois dans les circuits de la «librairie allemande» sont alors en voie de déconstruction rapide, alors même que le royaume reste dominé par les grandes maisons parisiennes, impossibles à concurrencer. Il ne subsistera dans notre ancienne république libre tombée au rang de capitale provinciale, que la production de «travaux de ville», de plaquettes d’intérêt régional ou local, et de quelques titres, notamment en allemand (parce que la concurrence parisienne ne joue évidemment pas sur ce marché). Le petit volume de Behr est de ces derniers.
Dans cette conjoncture médiocre, la spéculation sur notre petit guide apparaît pourtant comme un succès remarquable. Le texte, repris et augmenté par Joseph Schweighäuser, «notaire apostolique», est publié à nouveau en 1744 (VD 18 14882256), 1745 (VD 18 1087030X), 1765 et 1773. L’édition de 1765 sort des presses de Christmann et Levrault («imprimeurs de l’intendant et de l’Université catholique»), et elle est diffusée par Frantz Anton Häußler, lui aussi relieur sur le Marché-aux-cerises.
De plus, notre guide est très vite traduit en français, la langue internationale du temps –en 1733, 1743, 1770, 1780 et 1788, encore cette liste n’est-elle très probablement pas complète. Le transfert se fait d'une langue à l'autre par l’intermédiaire d’un autre strasbourgeois, François Joseph Böhm, «maître de langues en cette ville». Ces professionnels travaillent dans un environnement le plus souvent bilingue, de sorte que l'ouvrage est toujours imprimé par Kürßner. L’avertissement du traducteur témoigne en revanche de la méconnaissance quasi-complète de la langue allemande en France, avant de conclure sur l’observation selon laquelle
les auteurs que l’on y trouvera allégués [dans le volume] aïant tous écrit en allemand, à la réserve de celui de l’Histoire d’Alsace, on espère que le lecteur françois voudra bien rendre cette justice au nôtre, de s’en rapporter à sa bonne foi et à sa fidélité dans les citations.
L’intégration géographique croissante, la facilité plus grande de circulation, la montée, côté français, des curiosités à l’égard de l’Allemagne, peuvent expliquer qu’une modeste publication de la décennie 1730 s’impose en définitive comme un véritable best-seller jusqu'à la Révolution. La nécessité de limiter les coûts, donc les investissements et le prix de vente, n’empêche pas que l’ouvrage, certes modeste, ne se signale par une certaine recherche formelle, avec sa page de titre en rouge et en noir (en français), avec ses bois gravés et avec ses tailles-douces. Même s’il est toujours utopique d’évaluer des chiffres de tirage sur lesquels on ne sait rien de précis, on peut supposer qu’avec un chiffre moyen de 1500 exemplaires par édition, ce sont en définitive quelque 20 000 exemplaires du  guide qui ont pu être diffusés dans les deux langues au cours du XVIIIe siècle...
Bien d'autres observations seraient à faire, sur le contenu même du texte, sur les conditions de la traduction, sur le rôle d'un certain monument pour l'identité d'une ville, ou encore sur la poussée de curiosités qui, d'une certaine manière, annoncent la sensibilité romantique. Retenons simplement, pour aujourd'hui, l'enseignement important pour l'historien du livre: l'intérêt de l'étude d'un titre n'est pas lié à son caractère exceptionnel, et le Guide de la cathédrale montre au contraire qu'un objet relativement modeste sera le cas échéant d'autant plus riche d'enseignements.
NB- Deux clichés: exemplaires de la Bibliothèque municipale de Valenciennes.

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