lundi 24 octobre 2011

La bibliothèque de Marie-Antoinette

La soutenance très récente d’une thèse sur La Bibliothèque du comte d’Artois a été l’occasion, grâce à l’un des membres du jury, d’évoquer les bibliothèques des membres de la famille royale à Versailles au XVIIIe siècle, et de revenir sur un exemple intéressant relatif à la dauphine Marie-Antoinette. La question posée est notamment celle de savoir dans quelle mesure il s’agit de collections constituées par les bureaux en fonction de ce que l’on pensait convenable et utile.
Le personnage central est ici Jacques Nicolas Moreau, un avocat qui a fait carrière dans les bureaux des finances à l’époque où François de L’Averdy en est contrôleur général: ce dernier n’a aucune formation pour ce poste, mais il est le représentant des Parlements, l’ami du duc de Choiseul et l’adversaire résolu des jésuites.
À la suite du mariage du dauphin (1770), Moreau, «intendant de la Maison et général des Finances», est nommé comme bibliothécaire de Marie-Antoinette, alors âgée d’une quinzaine d’années. Il entreprend de constituer une collection des livres estimés indispensables en vue de la formation de la jeune fille, et commence parallèlement à publier une série de petits volumes présentant le fonds: Bibliothèque de Madame la Dauphine. Seul le tome I sortira en définitive:
Bibliothèque de Madame la Dauphine; N° I. Histoire, À Paris, chez Saillant et Nyon, et chez Moutard, 1770 (imprimerie de Lambert, 1771). Frontispice de Eisen (cf. cliché).
Le principe est de proposer un catalogue de livres choisis, et Moreau explique:
On a cru devoir joindre ici, par forme de supplément, un triage des meilleurs Livres François dont on puisse composer une Bibliothèque historique. Lorsque l’on se sera bien approprié le plan tracé dans cet Essai, on peut, sans danger, multiplier les lectures; en comparant les témoignages, on s’assurera la preuve des faits, sans craindre de les confondre et de les déplacer (p. 158).
On soulignera la présence de certaines expressions, témoignant des conceptions sans doute quelque peu traditionnelles de Moreau sur les pratiques de lecture: il existe bien des livres «meilleurs» que les autres, et surtout, la «multiplication des lectures» suppose quelques précautions. Il convient donc de se fixer une ligne générale d’interprétation pour pouvoir élargir «sans dangers» ses curiosités. Sans nous arrêter aux idées apparemment assez sommaires de Moreau sur la philosophie de l’histoire et sur la question de la causalité (voir aussi p. 14 et suiv.), nous revenons dans un instant sur la «méthode» qu’il présente comme nécessaire.
La liste des titres  comprend 166 numéros, exclusivement en français (parfois traduits), et classés systématiquement: Histoire universelle, puis Histoire ancienne, Histoires modernes par pays (France, Allemagne, Espagne et Portugal, Italie, Angleterre, Républiques de Hollande, des Suisses et de Genève, Royaumes du Nord). Puis viennent l’Histoire de l’Asie, celle de l’Afrique et celle de l’Amérique (pour cette dernière, trois titres seulement…). On ne peut se défaire de l’impression qu’il s’agit peut-être aussi d’une opération de promotion pour la librairie Saillant et Nyon, étant donné le grand nombre de titres à cette adresse figurant dans la liste.
Mais l’essentiel du volume concerne le commentaire de Moreau. Celui-ci explique, dans l’Avertissement liminaire:
Je voulois d’abord ne faire qu’un Catalogue raisonné des Livres de Madame la Dauphine; j’ai cru que la servirais plus utilement en lui présentant successivement, sur tous les objets dont ses Livres peucvent l’entretenir, un plan qui la mît à portée de les saisir plus facilement, & de les ranger avec plus d’ordre dans sa mémoire.
Il s’agit, en somme, d’une manière de miroir du prince présenté sous couvert de conduire sa formation et ses réflexions. Certaines formules reviennent sur le problème de la lecture, notamment en s’appuyant sur la métaphore de la lumière : «Si l’obscurité nous égare, trop de lumière éblouit» (p. 6). La question du genre est abordée, avec une image qui exhibe des «lois de la Nature» pour faire de la femme l’auxiliaire de l’homme («on ne croit point leur obéir, on leur cède toujours», p. 8).
Il est significatif de voir le programme de Moreau aussitôt brocardé par Grimm dans la Correspondance littéraire de janvier 1771:
L’avocat Moreau qui (…) est devenu depuis quelques mois bibliothécaire de madame la Dauphine, ne veut pas être un bibliothécaire en herbe; il veut verbiager (…). Il veut encore être son docteur et son instituteur [de la dauphine]. En conséquence, il traite dans sa brochure (…) trois point, savoir: l’objet moral de l’étude de l’histoire; la carte générale des empires dont l’histoire offre la succession; Plan de lectures, et suite des livres français qui peuvent nous instruire de l’histoire (…). [Ce] dernier [point] exige une critique éclairée et sage, qui indique moins les livres médiocres ou mauvais que nous avons, que les bons qui nous manquent. M. Moreau (…) n’est sur les trois points qu’un bavard, qu’un phrasier d’autant moins estimable qu’on voit à chaque instant qu’il écrit contre sa pensée. Il n’y a pas dans toute sa brochure un mot qui s’adresse à l’âme d’une jeune princesse; et où le prendrait-il? dans la sienne? Est-ce qu’un courtisan peut en avoir une? (…).
Je ne sais pourquoi je me fâche… et encore contre M. Moreau, que je n’ai jamais vu, que je n’estime pas et qui devrait par conséquent m’être bien indifférent.
Les critiques de Grimm ont peut-être eu un effet sur la diffusion du volume, puisque ce tome I de la Bibliothèque de Madame la Dauphine est apparemment le seul qui ait été publié. L'analyse sérielle des fonds de bibliothèques est très généralement difficile, mais elle l'est encore plus dans le cas d'un membre de la famille royale comme la dauphine, bientôt la reine, qui a des bibliothèques notamment à Versailles et aux Tuileries. Paul Lacroix, conservateur à l'Arsenal, avait publié en son temps une plaquette sur La Bibliothèque de la reine Marie-Antoinette au Pertit Trianon (Paris, Jules Gay, 1863). Nous laissons ici cette problématique de côté, pour envisager plus particulièrement le rôle du bibliothécaire et la fonction de la bibliothèque dans la famille royale de France en ce dernier tiers du XVIIIe siècle.

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