mercredi 8 décembre 2010

Le temps de l'Avent

La neige qui aujourd’hui tombe dru sur Paris vient nous rappeler que Noël approche, et que nous sommes entrés dans la période de l’Avent: l’étymologie du mot (adventus, arrivée) fait en effet référence à la naissance du Christ, alias le jour de Noël. Le quatrième dimanche avant Noël ouvre l’année ecclésiastique, et Noël même marque presque le solstice d’hiver, à partir duquel le jour commence à augmenter et la nuit à diminuer…
La Nativité constitue l’un des sujets classiques qui apparaît dans les livres d’Heures. Ces derniers sont des volumes au format réduit (petit quarto), dont la multiplication est liée au développement de la spiritualité laïque à la fin du Moyen Âge. Les Heures sont imitées des bréviaires, mais destinées à une clientèle de non clercs: on y trouvera des extraits des Écritures et de la liturgie, et des prières, le tout dans une forme particulièrement soignée (il n’est que de penser aux Très riches heures du duc de Berry). L’iconographie de l’Annonciation représente le plus souvent la Vierge lisant ses Heures au moment où l’ange lui apparaît. Mais on retrouve des Heures sur un très grand nombre de tableaux, comme l'admirable Vierge du chancelier Rolin, visible aujourd’hui au Louvre.
Avec l’essor de la typographie, le modèle des Heures de luxe n’est plus accessible seulement aux plus hauts personnages: il touche progressivement une clientèle toujours très aisée, mais un petit peu plus large. Il s’agit désormais de petits in-quarto, imprimés sur vélin, très illustrés et dont les initiales, voire les gravures, sont souvent peintes. Les Heures sont propres aux différents diocèses (leur destination apparaît notamment dans la liste des saints du calendrier), mais les Heures de Rome sont reçues dans toute la chrétienté.

Nous connaissons quelque 1600 éditions d’Heures aux XVe et XVIe siècles, dont 90% sont parisiennes. Un des ateliers spécialisés est celui de Philippe Pigouchet, qui travaille à l’enseigne de l’«Homme sauvage» et qui imprime des Heures pour différents diocèses sur des commandes du libraire Simon Vostre.
Ces livres somptueux adoptent tous la même disposition, avec une grande place donnée à l’iconographie: la page est illustrée par une gravure surmontant quelques lignes de texte, avec un encadrement de petits bois combinés pour constituer des bordures. Parfois, le texte est plus important, et la décoration se limite au seul encadrement.
La gravure de cette superbe édition d'Heures (cf. cliché) met en scène la crèche, dans un encadrement inspiré de l'architecture gothique et sommé de deux figures de bergers (identifiables à leur bâton). Les détails que la tradition rapporte sur la naissance du Christ ne figurent pas tous dans les Évangiles: les bergers mentionnés dans Luc (II, 8 et suiv.) mais surtout repris par le Pseudo-Matthieu (XIII, 6) deviennent, au même titre que les «mages», des personnages importants du récit (voir commentaire sur le Calendrier des bergers). Ce n’est pas ici le lieu, que de gloser sur le berger, à la fois figure biblique (les Psaumes comparent Dieu à un berger) et emblème de la sagesse que lui ouvre sa connaissance directe de la nature. D'une certaine manière, la figure du berger n'est pas si éloignée de celle du sorcier...
La Vierge et le Christ sont au centre de l'image, alors que Joseph domine l'arrière-plan, où l'on voit aussi le bœuf et l'âne (on appréciera la justesse de la représentation de ce dernier à l'étable pendant l'hiver). Du côté du spectateur, les personnages venus adorer le Christ, et dont les noms gravés ont souvent été mal lus par les commentateurs: de gauche à droite, «Aloys», «Alison», «Gobin le Gay», «le Beau Roger», «Mahault» et «Ysanber» (on notera aussi la présence dans le groupe de deux bergers qui sont en fait des... bergères).
Les fonds en criblé et la finesse de la réalisation montrent qu'il s'agit d'une gravure qui n'a peut-être pas été réalisée sur bois, mais sur métal (en relief). On a, bien entendu, le sentiment de se trouver devant une manière de mise en scène dont la perspective est très soignée et qui fait penser aux «mystères» donnés au porche des églises. Les petits bois constituant l'encadrement sont inspirés de passages de l'Ancien Testament, et notamment du Cantique des Cantiques: «Viens avec moi du Liban, ma fiancée...» (IV, 8 et suiv.), ou encore: «Les fils de ma mère se sont irrités contre moi» (I, 6). Cette iconographie constitue ici une partie du cycle de la vie de la Vierge, tel que rapporté en particulier dans la Légende dorée de Jacques de Voragine.
Une des scènes représentées dans la bordure inférieure de la page concerne d'ailleurs l'épisode de l'Assomption dans lequel Marie fait remettre par un ange sa ceinture à Thomas, pour le convaincre de ce qu'il n'avait pas vu (Thomas n'avait pas assisté aux funérailles de la Vierge). Quant à la Sybille de Delphes, en bas à droite, elle est une figure classique d'une iconographie qui la place parfois sur le même plan que les prophètes de l'Ancien Testament: la Sybille représentée par Michel Ange au plafond de la Chapelle Sixtine, au cœur même du Vatican, est à cet égard particulièrement célèbre.

Cliché: Horae ad usum Romanum, Paris, Philippe Pigouchet, pour Simon Vostre, 22 août 1498, 4° (Bibliothèque municipale de Valenciennes, Inc. 18).

4 commentaires:

  1. Le nombre d'éditions différentes tient aussi au caractère de composition "à la carte" de ces livres d'heures imprimés. Un livre pouvant être composé d'un calendrier destiné à un usage particulier et d'autres cahiers déjà utilisés pour d'autres livres (à l'usage de Rome le plus souvent). Aussi parfois au colophon trouve t-on le nom du diocèse rempli pour l'occasion au crayon et à la main!

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  4. J'ai supprimé mes deux messages, parce qu'ils contenaient des coquilles, et que l'on ne peut pas les corriger... Bref, je vous y disais: merci de ces précisions! Cette rationalisation du travail est précieuse dans des officines spécialisées, s'agissant d'ouvrages plus ou moins répétitifs et qui connaissent de nombreuses éditions et rééditions. C'est un bel exemple de modernité dans l'organisation du travail des ateliers. FB

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