jeudi 22 avril 2010

En Hongrie (1)- La nation par le livre

La Hongrie constitue un exemple remarquable de nation pour laquelle le lien à l’écrit et à l’imprimé reste fondateur.
C’est à la fin du Moyen Âge l’un des royaumes les plus puissants, mais aussi des plus fragiles d’Europe face à la poussée ottomane. Après la chute de Constantinople (1453), la date majeure est celle de la tragique défaite de Mohács (1526), qui voit la mort du roi et d’un grand nombre de hauts feudataires et de prélats, et qui entraîne l’occupation de l’essentiel du pays par les Turcs.
Dans l’intervalle pourtant, Mátyás Hunyadi, plus connu sous son surnom de Mathias Corvin, avait entrepris avec succès de moderniser son royaume, de fonder une dynastie forte et stable et de faire de la Hongrie une des puissances majeures en Europe centrale. La culture des livres est essentielle dans ce schéma: la Bibliotheca Corviniana manifeste l’articulation entre l’État moderne en formation (l’absolutisme princier) et la figure du souverain comme prince des muses et des lettres.
Mathias commence à rassembler des manuscrits dans son château de Buda, et il passe des commandes, notamment à Florence, pour enrichir sa collection. Les Corvina sont célèbres pour la somptuosité de leur décoration peinte, réalisée en Italie ou dans un atelier spécialisé de la capitale hongroise. Pour autant qu’on puisse le savoir, la bibliothèque réunit les œuvres des Pères de l’Église et les grands auteurs de l’Antiquité gréco-latine, ainsi que des textes humanistes et des usuels du Moyen Âge. Emblématique de la culture nouvelle, elle jouit rapidement d’une grande renommée en Europe. L’imprimé en revanche y reste marginal, malgré le fait que la typographie s’implante à Buda dès 1473.

Malheureusement, dès la mort de Mathias (1490), l’affaiblissement de la monarchie s’accompagne de la progressive désagrégation de la Bibliothèque. Un certain nombre de volumes sont emportés par les savants et hauts fonctionnaires résidant à la cour. Pour finir, la prise de Buda par Soliman scelle le destin de l’ancienne collection royale: des manuscrits sont détruits, d’autres sont emportés à Constantinople, d’autres enfin restent à Buda. Mais le renom de la Corviniana est tel que les manuscrits passés en Occident entrent dans les plus grandes collections européennes: Vienne, Wolfenbüttel, Bruxelles, Florence, Paris ou encore Besançon, etc. Dans l’histoire nationale, le règne de Mathias est regardé comme l’âge d’or d’un pays en plein essor, mais qui a disparu une génération plus tard: la trajectoire de la Bibliothèque royale est strictement parallèle à celle de l’État, du triomphe à la quasi-disparition.
Même lorsqu'à partir de la fin du XVIIe siècle les Turcs abandonneront la Hongrie, le roi sera désormais l’empereur Habsbourg, à Vienne. La problématique évolue pourtant, sous l’influence des idéaux des Lumières et de l’intérêt à l’égard de la «patrie». Si la référence à la figure de Mathias reste constante, la modernisation est désormais prise en charge par la plus haute noblesse: ces «magnats» avaient par force dû se substituer à la monarchie disparue, et ils ont constitué eux-mêmes leurs «résidences» en des manières de pôles culturels, avec écoles et églises, imprimeries et bibliothèques, celles-ci parfois très importantes. Ce mouvement est encouragé par les empereurs éclairés, Marie-Thérèse et Joseph II.
Le comte Ferenc Széchényi (1754-1820) en prend la tête en constituant une riche bibliothèque personnelle pour laquelle il obtient en 1802 une autorisation impériale de la transformer en «Bibliothèque du royaume» (Bibliotheca Regnicolaris, la nuance est signifiante). Il s'agit d’une part de réunir un certain nombre de «monuments» de l’histoire et de la littérature hongroises (notamment livres en hongrois ou d’auteurs hongrois), et de constituer un fonds de titres récents utilisables pour la modernisation du pays. La Bibliothèque est accessible au public, et la loi de 1808 la constitue comme un département du nouveau Musée National – elle ne deviendra institution indépendante qu’en 1949.
En 1896, l’exposition du «Millénaire de la Hongrie» fait une large place au livre et à l’imprimerie. Une section installée au château de Vajdahunyad illustre l’histoire du livre en Hongrie, la Bibliothèque impériale de Vienne ayant même prêté trois Corvina. «Le livre est (…) directement perçu comme un élément absolument central du patrimoine national et de la construction de l’identité, tandis que la médiation des grandes familles et des collectionneurs [privés] est systématiquement soulignée». D’abord installée à Pest, la Bibliothèque nationale retrouve en 1985 le château de Buda, au-dessus du Danube. Dans son trésor, on compte trente-deux Corvina, et le programme de la Bibliotheca Corviniana Digitalis vise à reconstituer une Bibliotheca Corviniana virtuelle à partir de la numérisation des volumes dispersés à travers le monde.
De sorte que peu de nations voient leur destin et leur identité aussi étroitement liés à la tradition livresque que la Hongrie, et cela de la fin du Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui.

Clichés : 1) Budapest vu de la terrasse de la Bibliothèque nationale. En contre- bas, le Pont des chaînes, premier pont fixe sur le Danube, construit à l’initiative de Széchényi pour réunir les deux villes de Buda et de Pest ; 2) Vue de la colline de Buda dans le Liber chronicarum de Hartmann Schedel, 1493. Le palais royal couronne la colline au premier plan); 3) Le meuble-bureau du comte Széchényi au château de Nagycenk (Hongrie occidentale).

Note bibliographique
De Bibliotheca Corviniana. Les bibliothèques princières et la genèse de l’État moderne, Budapest, Országos Széchényi Könyvtár, 2009 («Supplementum Corvinianum», 2). Les différents articles de ce recueil donnent toute la bibliographie spécialisée.
Bibliotheca Corviniana Digitalis: Histoire du livre: la Coviniana (hongrois, anglais, italien).

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