vendredi 22 février 2019

Le "Lazarillo de Tormes" et Juan de Luna

Nous évoquions, dans un précédent billet, le dossier exemplaire du Lazarillo de Tormes, mais voici que nous voyons y intervenir un personnage très remarquable, en l’espère de Juan de Luna. Son cursus est idéaltypique de phénomènes majeurs: les transferts culturels (en l’occurrence entre l’Espagne, la France et l’Europe), mais aussi la problématique des appartenances religieuses, sans oublier le statut et le rôle de l’auteur et de l’intermédiaire culturel.
Luna (1575-1644) est probablement originaire de Tolède, il commence ses études en Espagne, mais il quitte le royaume en 1612 pour raison de religion (1). D’abord inscrit à la faculté de Théologie protestante de Montauban, il souhaite gagner la Hollande, mais, peut-être faute d'argent pour poursuivre le voyage, il s’installe à Paris au plus tard l’année du «mariage espagnol» entre Louis XIII et Anne d’Autriche (1615). Dans la capitale française, il se lance dans une activité d’interprète, de traducteur et d’enseignant, tout en essayant de s’assurer des appuis dans l’entourage de la cour royale. Il publie très vite, probablement en 1615-1616 (avec privilège), deux éditions successives d’un Arte breve y compendiossa para aprender a leer, pronunciar, escrevir y hablar la lengua Española dédié à Anne de Montafié comtesse de Soissons. C’est encore à Paris qu’il donnera ensuite des Dialogos familiares (1619), dédiés à Louis de Bourbon.
Enfin, c’est la nouvelle édition du Lazarillo, publiée «en casa Rolet Boutonné» en 1620 (avec privilège), cette fois avec une dédicace à Henriette de Rohan († 1629) (Losada Goya, 39). Qu’il s’agisse de la comtesse de Soissons, de son fils Louis de Bourbon ou de Henriette de Rohan, nous sommes clairement dans un environnement de très grands seigneurs qui penchent vers la Réforme (2).
Le libraire semble bien jouer un rôle décisif dans l’opération, puisque le texte du Lazarillo est celui de l’anonyme sorti à Anvers en 1554, mais avec une nouvelle «Continuation» rédigée par Luna lui-même: Secunda parte de la vida de Lazarillo de Tormes (…) por J. de Luna, castellano, intérprete de la lengua española. Contrairement à la première «Continuation», celle-ci recueille un franc succès, au point d’être la plus souvent éditée jusqu’au XIXe siècle. Losada Goya souligne que l’auteur y développe tout particulièrement sa critique à l’encontre du clergé, ce qui n’est en rien surprenant si l’on considère ses préférences confessionnelles. Signalons que la première partie porte par erreur le millésime de 1520, ce qui a induit bien des errements dans plusieurs catalogues et autres OPAC…
Mais le libraire parisien cherche à exploiter davantage le filon, et il sort, cette même année 1620, une traduction française de son Lazarillo (La Vie de Lazarillo de Tormes: Losada Goya, 39, p. 64 et suiv.). Il reprend pour ce faire la traduction de Pierre Bonfons («M.P.B.P.») pour la première partie, et fait traduire la seconde, à savoir la «Continuation» de Juan de Luna, par Vital d’Audiguier le Jeune.
L’édition parisienne en espagnol de 1620 a apparemment été bien diffusée dans le royaume, puisque nous en connaissons des exemplaires conservés non seulement à Paris, mais aussi à Amiens, Dijon, Lyon, Nancy, Troyes (prov. Hennequin) et Versailles (prov. Morel-Fatio). Les bibliothèques de Besançon et de Rouen en conservent chacune un exemplaire à l’adresse de Saragosse, Pedro Destar, 1620 – très certainement une fausse adresse, destinée en principe à faciliter la diffusion de l'édition parisienne au-delà des Pyrénées. D’autres exemplaires sont signalés dans les bibliothèques allemandes (Berlin, Halle, Wolfenbüttel, etc.) et italiennes, ainsi qu’à Londres.
La carrière internationale du Lazarillo ne se limite pas au seul royaume de France, mais il circule, voire il est imprimé en langue espagnole à l’extérieur de la Péninsule, comme nous l’avons dit pour l’Italie (à Milan). Madame Kasparova, qui a étudié la présence de la littérature espagnole dans les bibliothèques de Bohême à l’époque moderne, signale ainsi:
La bourgeoisie aussi appréciait cette littérature, puisque l'on trouve dans l'inventaire du maire de la Vieille ville de Prague Jiři Jan Reissmann, en 1694, la notice en tchèque Hystorye o Lasarylovi – Histoire de Lazarille. La Vida de Lazarillo se trouve aussi dans la bibliothèque des Lobkowicz de Roudnice dans une édition plantinienne de 1595 [Netherlandisch Books, 18259] (3).
De même, le Lazarillo est aussi traduit dans les principales langues européennes, parfois à partir non pas de l’original, mais du français comme langue source.
La conjoncture de la librairie est très porteuse en France au lendemain des Guerres de religion, tandis que la littérature espagnole jouit d’une influence considérable dans le royaume: un réfugié sans moyens, comme Juan de Luna à Paris, saura mettre à profit cet environnement pour s’assurer, en remplissant un rôle d’«intermédiaire culturel», les ressources indispensables à sa survie. Dans le même temps, il cherche, par ses dédicaces, à se mettre sous la protection de plusieurs très hauts personnages de la cour royale susceptibles de pencher du côté protestant. 
Quant à Juan de Luna, il se marie à Paris, où il poursuit une carrière de publiciste en même temps que d’agent diplomatique. En définitive pourtant, des personnages comme Luna, qui sont très profondément croyants, finissent probablement par réaliser que, chez les grands à l’ombre desquels ils cherchent à faire carrière, la foi n’est pas toujours le premier argument déterminant telle ou telle prise de parti: en France notamment, les rapports avec la monarchie et la recherche de la faveur princière, la compétition entre les grandes familles, les intrigues de cour continuelles (nous sommes sous une régence) et les complots avec l’étranger finissent par pousser notre émigré espagnol vers d’autres rives, qu’il imagine plus accueillantes. Le Luna à Londres en 1621, où il finit par s’établir à demeure, où il cherche à obtenir un poste de pasteur dans l’Église wallonne (au sein de laquelle se regroupent les francophones issus de l’émigration)… et où il continue à publier. Il décèdera dans la capitale anglaise en 1645.

Notes
(1) Sabina Collet Sedola, «Juan de Luna et la première édition de l’Arte breve», dans Bulletin hispanique, 79 (1977/1), p. 147-154 (avec d’importantes informations biographiques).
(2) Fille de René de Rohan et de Catherine de Parthenay, Henriette de Rohan est la sœur de Henri de Rohan (1574-1638): les Rohan sont alliés aux Albret, et les Parthenay sont une puissante famille du Poitou ayant fait le choix de la Réforme. Cousin de Henri IV, Henri de Rohan épouse la fille de Sully, et poursuit une brillante carrière militaire. Il est de fait le chef du parti protestant après 1610, mais devra s’exiler, et trouvera la mort au service du duc de Saxe-Weimar à la bataille de Rheinfelden (1638). La fille de Juan de Luna naît à Paris en 1618, elle est baptisée par le pasteur Samuel Durand (Durant), tandis que son parrain est François comte d'Orval (le propre fils de Sully) et sa marraine Anne de Rohan.
(3) Jaroslava Kasparová, «La littérature espagnole du XVIe siècle et ses lecteurs tchèques des XVIe et XVIIe siècles», dans Revue française d’histoire du livre, 112-113 (2001), p. 73-105. L’auteur publie (p. 101) une ill. de la page de titre de l’éd. en fr. du Lazarillo (Paris, Antoine Coulon, 1637), dans l’exemplaire ayant appartenu à la bibliothèque des Jésuites de Cheb (Eger) en 1672. Pour la première trad. en alld, cf E. Herman Hespelt, « The first german translation of Lazarillo de Tormes », dans Hispanic Review, 4-2 (1936), p. 170-175. La première éd. cataloguée par le VD17 date cependant de 1617 (VD17, 23:271778H).

Aucun commentaire:

Publier un commentaire