jeudi 18 décembre 2014

L' "Esquisse" de Condorcet

L’Esquisse de Condorcet (1743-1794) est un texte dont la rédaction et la publication sont étroitement liées à la fois à l’histoire des idées, mais aussi à l’histoire politique générale et à la biographie même de l’auteur. Né en Picardie (Ribémont, auj. dép. de l’Aisne) en 1743, ancien élève des jésuites de Reims et de Paris, le marquis de Condorcet est d’abord un mathématicien, reçu à l’Académie des Sciences en 1769, puis à l’Académie française en 1782. C’est lui qui, à ce titre, recevra son cadet le comte de Choiseul-Gouffier. Considéré comme le chef du parti des « Philosophes » et partisan affirmé de réformes libérales, Condorcet est élu député de Paris à l’Assemblée Législative en septembre 1791. Il devient membre du Comité d’Instruction publique (28 octobre 1791), et préside l’Assemblée en 1792. La discussion sur le projet présenté les 20 et 21 avril 1792 par le Comité pour réorganiser le département de l’instruction est cependant ajournée.

À nouveau élu à la Convention, Condorcet s’impose comme l’une des figures du parti girondin. Membre du Comité de Constitution, il est le rapporteur du projet présenté le 15 février 1793: mais, début juin, vingt-neuf représentants des Girondins sont arrêtés, et un projet différent de Constitution est adopté par l’Assemblée le 24. Condorcet, qui a publié une adresse Aux citoyens français sur le projet de nouvelle Constitution, est décrété d’arrestation (8 juillet). Après avoir refusé de se réfugier chez son ami le ministre de l’Intérieur Joseph Garat, il se cache plusieurs mois durant à Paris, chez la veuve du peintre Joseph Vernet, rue des Fossoyeurs (actuelle rue Servandoni). Alors que l’habitation de Madame Vernet doit être perquisitionnée, Condorcet réussit à sortir de la capitale. Il cherche vainement de l’aide auprès de Suard à Fontenay-aux-Roses (5 germinal an II, 25 mars 1794), mais il est arrêté à Clamart (Clamart-le Vignoble) et incarcéré à Bourg-Égalité (Bourg-la-Reine) le 27 mars. Il meurt le lendemain, selon toute probabilité par suicide.
Le texte de l’Esquisse a été préparé par Condorcet pendant sa fuite, et il est considéré comme «un testament des Lumières» (Pierre Crépel): le philosophe caressait de longue date le projet d’une histoire de la pensée, mais ce dernier n’aboutit à un texte fini qu’après une vingtaine d’années de travaux et de réflexions. Le problème du média, l’imprimerie, y tient une place centrale, puisque le premier essai de Condorcet dans cette direction traitait précisément de ce sujet (1772). Le plan finalement adopté sera chronologique, avec neuf époques historiques, le dixième chapitre étant consacré aux «progrès futurs de l’esprit humain».
L’invention de l’imprimerie marque la transition de la septième à la huitième époque, et Condorcet explique qu’elle a eu pour conséquence première la diffusion des Lumières : L’imprimerie multiplie indéfiniment et à peu de frais les exemplaires d’un même ouvrage. (…) Ces copies multipliées se répandant avec une rapidité plus grande, non seulement les faits, les découvertes, acquièrent une publicité plus étendue, mais elles l’acquièrent avec une plus grande promptitude. Les lumières sont devenues l’objet d’un commerce actif, universel (p. 186).
Le second argument est d’ordre politique, et s’appuie sur l’universalité de la raison : grâce à l’imprimerie en effet,
il s’est formé une opinion publique, puissante par le nombre de ceux qui la partagent, énergique, parce que les motifs qui la déterminent agissent à la fois sur tous les esprits, même à des distances très éloignées. Ainsi l’on a vu s’élever, en faveur de la raison et de la justice, un tribunal indépendant de toute puissance humaine, auquel il est difficile de rien cacher et impossible de se soustraire (p. 187).
Robespierre tombe le 9 thermidor an II (27 juillet 1794). La veuve de Condorcet, Sophie de Grouchy († 1822), aidée, peut-être, par Pierre Claude François Daunou, prépare alors l’édition posthume de l’Esquisse qui doit apparaître comme le testament du «philosophe infortuné»: nous sommes face à une opération concertée de publicistique qui vise, au lendemain de la chute des Montagnards, à ramener le groupe des Idéologues à la tête des affaires.
Une première édition sort à Paris à l’adresse de Agasse (le gendre de Panckoucke): elle est annoncée dans le Mercure français du 25 mars 1795. Une semaine plus tard, le 13 germinal (2 avril), Daunou propose à la Convention de souscrire pour 3000 exemplaires (Condorcet, 2004, p. 1125 et suiv.) que l’on distribuera aux administrations des départements et des districts. Le délai est suffisamment bref pour que les formes typographiques aient très probablement pu être conservées: la seconde édition, pour laquelle une page de titre différente est préparée (avec la mention «SECONDE EDITION»), sort le 27 thermidor (14 août 1795), toujours à l’adresse de Agasse. Elle contient le «portrait de l’auteur, pour les lecteurs qui le désiraient» (Condorcet, 2004, p. 48, note 104).
Laissons de côté les solidarités familiales ou simplement amicales qui parcourent la petite société des Idéologues à partir de 1795 (le neveu de Garat, Mailla-Garat, sera l’ami de Sophie de Condorcet, tandis que la sœur de celle-ci a épousé Cabanis, etc.), et terminons en soulignant que nous devinons toujours, en arrière-plan, la force du discret réseau des Panckoucke: Garat a commencé sa carrière parisienne dans la presse de Panckoucke; Agasse, gendre de ce dernier, est par ce biais le neveu par alliance de Suard; et c’est à Fleury Panckoucke que Boiste cédera son brevet d’imprimeur, en 1812, pour se consacrer à la lexicographie.

Condorcet, Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de –, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Ouvrage posthume de Condorcet, [éd. Sophie de Condorcet, P. C. F. Daunou?], À Paris, chez Agasse, rue des Poitevins, n° 18, l’an III de la République une et indivisible [1795], VIII-389 p., 8° (de l’imprimerie de Boiste, rue Hautefeuille, n° 21). La notice de la BnF datant cette édition de 1794 est erronée.
Condorcet, Tableau historique des progrès de l’esprit humain. Projets, esquisse, fragments et notes (1772-1794), éd. Jean-Pierre Schandeler, Pierre Crépel [et al.], Paris, INED, 2004 (sur l’histoire des éditions, p. 45 et suiv.).
CR de Ginguené, dans la Décade philosophique, n° 41, 20 prairial an III (26 mai 1795), p. 475-488.
Printing and the Mind of Man, 246. En français dans le texte, 196.

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