mercredi 7 mai 2014

Ecrire rapidement

Un très joli colloque doit se tenir à Rovereto (Italie), du 22 au 24 main prochain, consacré au sujet de l’«écriture rapide», alias la tachygraphie:
Rovereto, 22-24 maggio 2014
Accademia Roveretana degli Agiati e Biblioteca Civica G. Tartarotti
con la collaborazione del Centro di Ricerca Europeo Libro Editoria Biblioteca (CRELEB)

L’articulation de l’oral et de l’écrit est fondamentale dans les développements de la pensée occidentale depuis les premiers siècles avant l’ère chrétienne.
Laissons ici de côté deux problèmes. D’abord, celui de la logique de l’écriture : le système alphabétique, fondée sur une analyse abstraite du rapport entre le son et sa transcription, est tout naturellement plus gourmand en graphèmes –et, peut-être, en temps –que des systèmes fondés sur les idéogrammes. Du coup, l'abréviation y sera le cas échéant plus utile. La seconde remarque porte sur la typologie de la graphie: les modes d’abréviation ne sont bien évidemment pas les mêmes (et les abréviations ne rempliront pas les mêmes fonctions), entre l’écriture cursive et les formes d’écriture «à main levée». Nous ne disons rien ici de l’épigraphie, et de son emploi obligé de l’abréviation.
Dès lors que nous sommes dans le monde de l’écriture alphabétique, la copie du texte demande beaucoup plus de temps que sa simple énonciation orale, et la tradition veut que les célèbres notes tironiennes, qui constituent un premier exemple de sténographie, aient été inventées par l’esclave secrétaire de Cicéron, Marcus Tullius Tiro, chargé de prendre à la volée les discours de son maître.
Mais, avec la disparition définitive de la Romania, au milieu du Ve siècle, nous voici dans un monde qui, dans son immense majorité, est devenu analphabète, et au sein duquel la démonstration de l’engagement et de la preuve est d’abord d’ordre oral: ce sont les «témoins» qui, par leur présence physique (attestée par leur seing), authentifient telle ou telle disposition prise, acte de fondation ou autre. La série des marques personnelles en bas de l’acte (les «souscriptions») authentifie celui-ci, et en engage la valeur.
L’émergence d’une pratique de plus en plus large de l’abréviation se manifeste surtout à partir du moment où l’écrit lui-même se répand davantage, entendons, à partir du tournant de l’an mille, et d’abord dans les villes de négoce et dans les villes universitaires. Là où l’écriture est de plus en plus intimement liée à l’activité professionnelle, il convient d’aller vite, et les minutes notariales, les notes de cours ou encore les documents administratifs de toutes sortes utilisent des systèmes d’abréviation parfois très sophistiqués.Une conséquence moins attendue de cette tendance concernera le retour à un statut ancien: dès lors en effet que l’écriture s’abrège et se mue en technique, elle perd en lisibilité pour le commun des mortels (même s'ils sont alphabétisés), et sa maîtrise se fait l’exclusivité d’une caste, analogue à la caste des scribes de l’Antiquité.
Terminons sur trois points, que nous ne faisons que brièvement évoquer.
1) D’abord, l’abréviation est affaire de spécialistes, c’est-à-dire de clercs qui, ispso facto, sont des latinistes. L’élargissement des pratiques de lecture et la diffusion croissante de textes dans les différentes langues vernaculaires, s’accompagne d’une quasi-disparition des abréviations, qui rendraient précisément lesdits textes inintelligibles à ces nouveaux lecteurs.
2) Ensuite, et nous l’avons déjà dit, on aurait grand tort de croire que l’irruption de la typographie s’accompagne de la disparition des abréviations (et des autres signes relevant de la pratique de l’écriture cursive, comme au premier chef ces lettres liées si chères, encore aujourd’hui, à la collection de La Pléiade. Bien au contraire, l'articulation entre les médias reste longtemps favorable à l’écrit par rapport à l’imprimé, et la pratique de la signature autographe des exemplaires imprimés rend d'ailleurs compte de ce que nous avons appelé l’«esthétique de la trace».
3) Enfin, ne croyons pas que ces problématiques soient seulement des objets d’histoire. Le rapport de l’oral à l’écrit est bien d’actualité, aujourd’hui plus qu’hier, comme le prouvent la fonction «Mémo vocal» de nos portables ou encore la possibilité d’intégrer dans un texte Word des séquences enregistrées sur l’ordinateur même sur lequel nous travaillons. Et concluons avec Alphonse Allais, lequel préfigure même la langue actuelle des SMS. Il explique qu'il est à la recherche de procédés pour économiser le papier:
« Je me garde bien de mettre : « Hélène a eu des bébés ». Combien plus court, grâce à mon procédé : L.N.A.U.D.B.B.» (Ancor la réform de l’ortograf, Le Journal, 20 sept. 1900).
Bref, un colloque novateur, qui plus est dans une superbe ville historique, Rovereto –pour ne rien dire de la région, au débouché du val de Trente, aux portes de Vérone et à proximité immédiate du lac de Garde... au printemps.

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