jeudi 13 février 2014

Censure explicite, censure implicite

Les livres sont faits pour être lus, et les bibliothèques sont des dépôts de livres constitués pour faciliter l’accès à la lecture: rien de plus évident a priori, en définitive rien de moins sûr. Si nous jetons un coup d’œil rapide derrière nous, l’expérience le montre abondamment: les livres sont aussi faits pour être négligés et oubliés, pour être entassés en désordre (au point que l’on ne puisse plus les retrouver), et surtout pour être interdits d’utilisation, pour être conservés dans des emplacements inaccessibles, voire purement et simplement détruits. Les exemples sont légions, de bibliothèques disparues par négligence (on ne s’intéresse plus à ce qu’elles contiennent), par accident (au cours d’une opération militaire, mais… la question de l’accident reste toujours posée), par volonté avérée (il faut détruire ces livre parce qu’ils sont dangereux)… ou par bêtise.
Sans qu’il s’agisse en rien de mettre les phénomènes sur le même plan, force est de constater que les motivations fondant le contrôle et, éventuellement, la destruction des livres, sont très diversement argumentées. Le poids historique de la religion est fondamental, avec l’institution de l’Index librorum prohibitorum par le Concile de Trente. Confrontée aux bouleversements induits par la révolution gutenbergienne, l’Eglise élabore les institutions et les pratiques qui doivent lui permettre de contrôler le changement. Pour autant, l’Index n’empêchera pas la circulation des livres interdits, y compris dans le monde catholique, et l’on n’aura garde d’oublier que le contrôle n’est pas l’exclusivité de la seule Eglise de Rome.
Un exemplaire "cancellé" (© Bibliothèque de l'Univ. catholique de Milan)
Bien sûr, la préférence politique constitue le second argument majeur pour encadrer la circulation des livres et des textes, et il change de nature avec le projet démocratique émergeant à l’époque des «secondes Lumières». Le problème de conserver certaines collections d’Ancien Régime se pose aux révolutionnaires, parce que leurs titres semblent dépassés, voire réactionnaires, tandis que la censure est assez rapidement rétablie par la majorité des régimes politiques qui se succèdent jusqu’à la chute du Second Empire. Ces pratiques sont les plus efficaces, et les plus insupportables, dans les régimes policiers, répressifs et totalitaires: le XXe siècle a atteint en l’occurrence des sommets inégalés, dont l’un des points culminants reste celui des autodafés nazis de 1933.
L’argument des convenances est plus difficile à déconstruire, parce qu’il renvoie à la catégorie éminemment changeante de «ce qui se fait»… ou non. Impossible de ne pas mentionner la pornographie, dont l’effet subversif est paradoxalement plus limité aujourd’hui, du moins en Occident, par suite de sa banalisation. La section «Enfer», où la communication des titres sera soumise à certaines conditions, perd de son importance dans les bibliothèques, à une époque où l’imprimé n’est certes plus le premier vecteur de ce type de contenus (dont la typologie est elle-même très large).
Lié aux convenances, voici tout le domaine de la censure implicite. Elle sera le cas échéant pétrie de bonnes intentions, avec le principe ancien selon lequel tous les livres, et tous les textes, ne sont pas à mettre entre toutes les mains (c’est le choix de l’Index). Les lecteurs ayant un bagage culturel insuffisant, et surtout les femmes et les enfants, constitueraient par définition des groupes qu’il faut protéger. Trois cents ans plus tard, l’exemple d’Emma Bovary s’impose toujours comme idéaltypique:
Donc, il fut résolu que l'on empêcherait Emma de lire des romans (…). [Mme Bovary mère] devait, quand elle passerait par Rouen, aller en personne chez le loueur de livres et lui représenter qu'Emma cessait ses abonnements. N'aurait-on pas le droit d'avertir la police, si le libraire persistait quand même dans son métier d'empoisonneur?
Seconde remarque: les contraintes économiques aussi exercent une fonction de censure, en donnant à certains auteurs, à certains textes –et à certains lecteurs– accès, ou non, aux canaux de production et de distribution. Les théoriciens de la reproductibilité soulignaient déjà que, dans un environnement moins favorisé, on n’a accès qu’à un éventail plus étroit de consommations culturelles. Les chercheurs de l’Ecole de Francfort ont analysé systématiquement un phénomène devenu plus sensible avec la production de masse: la classification des productions culturelles est faite a priori, et par les producteurs eux-mêmes, et c’est à l’utilisateur, au consommateur-lecteur, d’intégrer ses propres pratiques dans une logique qui a été décidée par d’autres. Ces contraintes sont les plus difficiles à identifier, donc éventuellement à combattre. 
Le censeur et ses grands ciseaux (Charles Nodier, Histoire du roi de Bohême)
Et pour conclure : dans notre environnement où la figure du censeur explicite s’est heureusement estompée, celui qui nous paraît désormais le plus insupportable, c’est l’intermédiaire, plus encore l’intermédiaire auto-proclamé. Il pense à notre place, il sait mieux que nous ce qui est bon pour nous, donc pour les autres, et il pourra en outre se cacher sous l’anonymat (avec par exemple la dictature du «bien penser» et du «politiquement correct»). La meilleure voie pour lutter contre la censure (mieux, contre les censures, tant la catégorie est protéiforme) reste toujours celle de la formation (il faut que chacun ait à sa disposition les outils permettant de juger) et de la culture libre. Cette voie doit être d’autant plus protégée que, nous le savons, la solution simple, et faussement rassurante, du retour à la censure et à la dictature de «ce qui se fait» et de «ce qui doit se faire» demeure toujours de l’ordre des possibles.

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