mardi 7 janvier 2020

L'année Raphaël (2)

Pour inaugurer l’«Année Raphaël», nous avons présenté, dans notre premier billet de 2020, la fresque de L’École d’Athènes, en rappelant l’articulation étroite qui existe sur le plan idéologique, entre le motif même choisi par le souverain pontife et par ses proches, et la symbolique du lieu, à savoir la «Chambre» abritant la bibliothèque privée du pape Jules II. Nous poursuivrons aujourd’hui, en examinant la présence de l’écrit et du livre dans le détail de la fresque, et la diffusion du motif de celle-ci, par le biais, d’abord, des descriptions et des récits de voyage, et bientôt par celui des estampes.
Que l’École d’Athènes soit intimement liée au monde de l’écrit, la présence en nombre de personnages occupés à e lire ou à écrire en témoignera suffisamment. Outre les deux figures centrales de la scène, Platon et Aristote, qui tiennent chacune un codex, voici Pythagore et son groupe, dont un jeune putto dressant un tableau de l’harmonie musicale. De l’autre côté de la fresque, Euclide fait une démonstration de géométrie en s’aidant d’une ardoise sur laquelle il trace ses figures. Les deux groupes réunis chacun autour d’un maître symbolisent deux des arts libéraux, à savoir d'une part la musique, de l'autre la géométrie. 
Mais voici encore, aux pieds de Minerve, un jeune homme assis, comme les cheveux au vent, et qui est en train de prendre fiévreusement des notes en s’appuyant sur son genou (cliché 1). Diogène quant à lui prend connaissance d’une note, ou d’une lettre, qu’il tient de la main gauche, tandis qu’Épicure / Michel Ange, la plume à la main, semble plongé dans ses pensées (cliché 2).
Un personnage retient plus particulièrement l’attention, un jeune homme, habillé de bleu, à l’avant-plan à gauche de la fresque : d’après Brock (p. 146), il s’agit de Tommaso, dit Fedra Inghirami (1470-1516), nommé en 1505 prévôt à la Bibliotheca Vaticana, puis préfet de celle-ci en 1510 (cf DBI, LXII). Inghirami, qui descend d’une famille proche des Médicis, a accompagné le légat a latere Bernardino Lopez de Carvajal auprès de Maximilien (1496), et a reçu de ce dernier le titre de poeta laureatus (1497) –et, de fait, son ami Raphaël le représente ici portant une couronne de lauriers, dans la position classique de l’historiographe prenant en notes les hauts faits de la cour où il est employé (cliché 3). 
L’invention de Raphaël tient dans la «naturalisation» de l'ensemble de la scène: il n’est plus nécessaire d’insérer des banderoles ou des phylactères pour identifier le personnage ou pour préciser le propos. Certes, ce qu’écrivent les uns et les autres reste illisible pour le spectateur, mais, à l’exception des deux inscriptions présentées à l’avant-plan sur des ardoises et des titres du Timée et de l’Éthique,
tout ce qui a trait à l’écriture est finalement naturalisé en geste de lire, décrire, de dessiner, de recopier, de montrer dans un livre ou de regarder écrire, voire d’apporter des volumes (Brock, p. 146).
Paradoxalement, une autre manifestation de l’écrit apparaît dans la Stanza della Segnatura: le 6 mai 1527 en effet, les troupes impériales conduites par le connétable de Bourbon, forcent la porte de Santo Spirito, et s’emparent sans coup férir de Rome. Pendant plusieurs mois (en fait, jusqu’en février 1528…), la Ville est livré au pillage, auquel les Stanze de Raphaël n’échappent pas. Une partie des troupes impériales est constituée de lansquenets protestants et, dix ans après les Thèses de Luther contre les Indulgences, la révolution des médias de masse est un fait: les canards et des pamphlets imprimés (les Flugschriften) contre le pape et contre l’Église de Rome circulent très largement en terre de Réforme, et ils sont parfois d’une extrême violence. Rien de surprenant si, partout dans la Ville soumise an pillage, un premier saccage des «images» se produise (Bildsturm), et si les reliques, assimilées à des objets de charlatanerie, soient profanées. Dans la Stanza della Segnatura comme dans un certain nombre de lieux symboliques, des graffiti tracés à la pointe de l’épée témoignent du passage des lansquenets de Georg von Frundsberg… avec en l’occurrence l’inscription «Luther», sur la fresque de la Dispute (cf Chastel (1), p. 121 et suiv.: cliché 4). Ici l'historien n'est plus confronté à une perspective d’histoire de l’art, mais bien d’anthropologie, pour laquelle les graffiti luthériens s’introduisent au cœur même du modèle intellectuel pontifical tel que mis en scène par Raphaël, pour le subvertir – en substituant le nom du Réformateur à celui du pape. Au passage, on remarquera que le vandale lansquenet est bel et bien alphabétisé...
Mais revenons à la fresque pour elle-même. Le travail de Raphaël est aussitôt célèbre, même si sa citation par Paolo Giovo (dans la «Vie de Raphaël», Raphaelis Urbinatis vita) reste elliptique. Vasari en donnera une description plus circonstanciée, mais non exempte d’erreurs factuelles (au point que Brock suggère qu’il n’a peut-être pas vu lui-même les fresques). Surtout, le motif de l’École d’Athènes est bientôt diffusé par la gravure, mais selon une voie a priori inattendue, puisqu’elle nous conduira de Mantoue à Rome… et à Anvers.
C’est en effet de Mantoue qu’est originaire le dessinateur et graveur Giorgio Ghisi, né en 1520 et dont nous ne savons pratiquement rien de la formation artistique mais qui a manifestement subi l’influence de Giulio Romano. Les premiers travaux que nous connaissions de lui, dessins et gravures, datent de la décennie 1540, d’abord à Mantoue, puis à Rome. Il entre alors en relations avec le Flamand Hieronymus Cock (1518-1570), lequel séjourne précisément un temps à Rome. Rentré à Anvers en 1548, Cock se lance dans l’édition et la diffusion des estampes, à l’adresse bientôt célèbre des «Quatre vents». La conjoncture exceptionnelle qui est celle d’Anvers au milieu du XVIe siècle, et que nous évoquions tout récemment à propos de Christophe Plantin, assurera le succès de l’entreprise:
Dès ses premières années d’activité comme éditeur, [Cock] a formé le projet de présenter au public néerlandais les œuvres de Raphaël et de son école, alors seulement connues de quelques privilégiés. Son principal atout pour y parvenir fut d’avoir réussi à faire venir à Anvers le célèbre graveur italien Giorgio Ghisi, qui exécuta pour [lui] deux gravures monumentales d’après les fameuses fresques de Raphaël au Vatican, rapidement objets de tous les regards.
Le «public néerlandais», certes, mais pas seulement lui: les réseaux commerciaux de la métropole de l’Escaut permettent une diffusion pratiquement européenne des produits anversois ou transitant par Anvers. Quoi qu’il en soit, Ghisi rejoint bientôt son ami. Sa reproduction de l’École d’Athènes est la première à être gravée, en deux planches, et à sortir à l’adresse de Cocq en 1550 (cliché 5). Le bloc sur lequel Épicure s’appuie pour écrire porte désormais la signature: «Raphael Urb[inensis] inv[enit] Georgius M[a]t[uanus] fec[it]». Mais, de manière a priori surprenante, l’image est identifiée au titre, non pas comme L’École d’Athènes de Raphaël, mais comme le prêche de l’apôtre Paul devant une assemblée de philosophes à l’aréopage d’Athènes (cf Actes, XVII, 18 et suiv.). L’inscription épigraphique est portée à l’avant-scène à gauche:
Pavlvs Athenis per Epicvraeos et Stoicos qvosdam philoso phos addvctvs in Martiv Vicv. Stans in medio vico. Svmpta occasione ab inspecta a se ara. Docet vnum illvm, vervm, ipsis ignotvm Devm. Reprehendit idololatriam, svadet resipiscentiā incvlcat et Vniversalis Ivdicii diem et mortvorvm per redivivvm Christvm Resvrrectionem. Act. // XVII.
D’où provient la réinterprétation, nous l’ignorons, mais de toute évidence, il s’agit de faciliter la diffusion de la gravure, dans un environnement tout autre que celui de la capitale pontificale, et où les thèses de la Réforme sont largement reçues. L’année suivante, Ghisi s’inscrit à la Guilde Saint Luc, sous le nom de Joorgen Mantewaen: il est probable qu’il quitte cependant Anvers vers 1554, sans doute d’abord pour la France, puis pour l’Italie.
La réception de la fresque de l’École d’Athènes est ainsi considérablement élargie mais, si le motif reste le même, son interprétation en est déplacée en profondeur: l’humanisme néo-platonicien n’est plus d’actualité, non plus que la théorie des bibliothèques. Signe de la conjoncture nouvelle, c'est la problématique économique qui s'impose en ce mitan du XVIe siècle, à travers le recours à la gravure, et à travers le choix de ce que nous pourrions presque appeler une «scène de genre» illustrant la rencontre de l’apôtre (dont la figure se substitue à celle de Platon!) avec les représentants les plus notables de la culture antique.
Nous reviendrons, dans notre troisième et dernier billet à propos de l'École d'Athènes, sur l’héritage d’Athènes… et sur le retour du motif raphaëlien dans les bibliothèques.

Notes
(1) André Chastel, Le Sac de Rome, 1527. Du premier maniérisme à la contre-Réforme, Paris, Gallimard, 1984, («Bibliothèque des histoires»).
(2) Hieronymus Cock, La gravure à la Renaissance, dir. Joris Van Grieken, Ger Luijten, Jan Van der Stock, Bruxelles, Fonds Mercator, 2013.

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Commémoration de la naissance de Christophe Plantin

jeudi 2 janvier 2020

Ouverture de l'Année Raphaël (1)

À l'occasion de la nouvelle année, notre petit blog va s'offrir un luxe étonnant, à savoir celui d'être tout simplement le premier à ouvrir l'Année Raphaël! Bien sûr, il s'agira aussi de livres... et de bibliothèques. Une manière, pour nous, de renouveler à tous nos lecteurs nos vœux les plus cordiaux.
Entrons maintenant dans une ancienne bibliothèque tout particulièrement célèbre: au Palais du Vatican, la pièce servant, selon la tradition, de bibliothèque privée et de cabinet de travail à Jules II (1503-1513) est la troisième d’une enfilade de Chambres (Stanze) dont la décoration à fresque a été confiée au tout jeune Raphaël (1487-1520…), alors âgé de vingt-cinq ans (1). Imprégné par les doctrines néo-platoniciennes, le choix des motifs de cette Stanza della Signatura a été fait par le pape et quelques-uns de ses familiers:
Voici les célèbres chambres vaticannes, où l’on peut assurer qu’est placé le trône de la peinture, trône que les étrangers viennent admirer de tous les endroits du monde. (…) Par le moyen de Bramante d’Urbin, [Jules II] fit venir de Florence le grand Raphaël, pour en peindre (…) un mur, où il lui ordonna de représenter l’École des anciens philosophes. Lorsque cet ouvrage fut exécuté, le pape en fut si surpris et si satisfait qu’il fit suspendre tous les travaux des autres peintres (Marien Vasi, Itinéraire instructif de Rome, Roma, Pagliarini, 1792, t. I, p. 643 (1)).
Nous sommes en 1508, et le projet a une vocation démonstrative: il s’agit de mettre en scène la cosmogonie humaniste et chrétienne, en articulant l’ordre de la métaphysique, celui de la connaissance empirique (l’ordre du monde physique) et celui de la Révélation. Sur les deux grandes parois, deux fresques se font face: d’un côté, L’École d’Athènes (mais cette appellation est plus tardive) symbolise la culture (παιδεία, humanitas) léguée par l’Antiquité classique et ranimée par le mouvement de l’humanisme; en regard, la Dispute du Saint Sacrement célèbre le mystère de l’Eucharistie. Dans cette perspective, la connaissance scientifique est couronnée par la théologie.
Laissons de côté l’organisation de l’ensemble du programme iconographique mis en œuvre dans la Chambre, pour nous arrêter brièvement sur cette École d’Athènes, thème qui sera repris plusieurs fois pour la décoration des bibliothèques –pour ne pas quitter la France, on pense aux Jésuites de Valenciennes, ou encore à la nouvelle Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris. Une cinquantaine de philosophes et de savants se rassemble sur les gradins qui introduisent à un bâtiment monumental de style antique: peut-être celui-ci est-il inspiré du projet de Bramante pour le nouvelle basilique de Saint-Pierre de Rome? L’hypothèse, en tous les cas, cadre bien avec le programme politico-idéologique de Jules II, visant à faire de la Ville la capitale du monde chrétien et de sa culture.
Le modèle est celui d’une réunion savante, une «académie»: les humanistes italiens du temps et leurs mécènes ne rêvent-ils pas de faire renaître l’âge d’or de l’Antiquité classique, en fondant des académies réunissant savants et artistes –on pense à l’Académie néo-platonicienne de Cosme de Médicis dans sa villa florentine de Careggi, ou à l’Académie aldine au Campo Sant’Agostin de Venise. Chez Raphaël, les personnages de la fresque sont bien individualisés, qui symbolisent le legs de la culture classique –le modèle de la «clé» a cependant trop fasciné les spectateurs, de sorte que la plupart des identifications proposées ne seraient en définitive pas fondées.
Deux figures centrales organisent la perspective: Platon, le disciple de Socrate, représente l’idéalisme; face à lui, Aristote est le fondateur d’une philosophie de l’expérience, et il a été à Miéza (auj. Naoussa) le maître d’Alexandre de Macédoine et du jeune Ptolémée Sôter, probable initiateur de la Bibliothèque d’Alexandrie. Si Aristote se place dans la filiation de Platon dont il a fréquenté l’Académie, il renoncera à l’idéalisme: son projet devient celui d’«organiser rationnellement les objets d’expérience et de savoir, construisant à partir d’observations détaillées des explications formelles visant à l’universel» (Alexandrie, I, p. 152). Il existait certes déjà des collections de livres à Athènes, mais c’est Aristote qui le premier institue le modèle de la constitution et de l’utilisation raisonnée de la bibliothèque, modèle plus tard transposé à Alexandrie. Il est un homme de l’écrit et du livre (on le surnommait d’ailleurs «le Liseur» à l’Académie), pour lequel la parole se transmue en discours, puis en discours écrit (2).
Platon et Aristote tiennent chacun un livre sous le bras, en l’occurrence le dialogue du Timée et l’Éthique. Le Timée, probablement l’une des dernières œuvres de Platon, fait référence à un démiurge comme créateur du monde physique et de l’âme humaine. Le dialogue constitue l’un des éléments principaux de la construction théorique de la figure centrale de l’Académie néo-platonicienne, à savoir Marsile Ficin, lequel rédige un Commentaire du Timée dans les années 1456-1457. En définitive, l’École d’Athènes constitue ainsi le premier volet de la synthèse élaborée entre le platonisme antique, l’héritage de la pensée médiévale, et la Révélation chrétienne –à laquelle est consacré le deuxième volet, celui de la Dispute (3).
Mais revenons aux détails de la fresque: Socrate lui-même est en haut des gradins sur la gauche, en train de discuter avec un certain nombre d’auditeurs. Comme son disciple Platon, il obéit à une gestuelle qui fait référence à la disputatio académique: là où Platon pointe le doigt vers le ciel, Socrate développe les points successifs de son argumentation en les décomptant sur les doigts de sa main gauche (c’est le geste du «comput digital» (4)). Parmi les autres protagonistes, des scientifiques: Pythagore figure au premier plan sur la gauche, en train d’écrire, entouré d’élèves penchés vers lui et qui cherchent à suivre son texte (cliché 2): pour Marsile Ficin, Platon serait l’héritier intellectuel de Pythagore, disparu plusieurs générations avant lui. À droite, Euclide explicite une démonstration géométrique à un autre petit groupe d’élèves. Ptolémée est présenté de dos: il tient dans la main une sphère terrestre, tandis que Zoroastre a quant à lui une sphère céleste.
Au centre, allongé sur les marches, Diogène. Enfin, un personnage figure au premier plan, assis en train d’écrire en s’appuyant sur un bloc de marbre: c’est Héraclite, qui présente la particularité de ne pas apparaître sur le carton préparatoire de Raphaël et d’avoir été ajouté plus tard directement sur la fresque. Sa silhouette, à laquelle on identifie Michel-Ange, préfigure comme en miroir celle de la célébrissime Melancholia d’Albrecht Dürer.
Sans entrer plus avant dans des détails par ailleurs bien connus, arrêtons-nous pourtant sur les deux statues qui dominent la scène, en arrière plan: à gauche, en retrait du groupe qui entoure Socrate, se dresse l'effigie d'Apollon et, lui faisant face en regard, celle de Minerve. Pour le souverain pontife, comme pour son entourage et pour les artistes qu’ils commanditent, la bibliothèque fonctionne comme le réceptacle du savoir: elle substitue l’ordre au chaos, sous la figure tutélaire du dieu de la lumière et de la beauté, des arts et des sciences, Apollon Musagète. Nous retrouvons en effet celui-ci dans la troisième fresque réalisée par Raphaël dans cette même Chambre, la fresque du Parnasse, qui symbolise la Beauté et au centre de laquelle le dieu trône, entouré de ses filles les Muses et accompagné des figures de grands auteurs de l’Antiquité ou de l’humanisme. Quant à Minerve, le pendant romain d’Athéna, elle est la déesse des activités intellectuelles: rien de surprenant si l’effigie de la déesse entre, jusqu’au XXe siècle, dans l’iconographie de nombreuses bibliothèques, académies et autres institutions savantes, sous sa propre figure, ou sous celle de son animal symbolique, la chouette (cliché 3: le porche principal de la Bibliotheca Alberftina, Leipzig).
Notre prochain billet traitera de la diffusion du modèle de l'École d'Athènes, avant d'aborder son utilisation dans les bibliothèques de l'époque moderne et contemporaine.

Notes
(1) Léon Dorez a contesté la localisation de la bibliothèque privée du pape dans la Stanza della Signatura («La bibliothèque privée du pape Jules II», dans Rev. des bibl., 6 (1896), p. 97-124). Maurice Brock, «La Chambre de la Signature, ou la naturalisation de la culture», dans Symboles de la Renaissance. Second volume, Paris, ENS, 1982, p. 135-159: «Il est maintenant admis (…) que la Chambre de la Signature était la bibliothèque personnelle de Jules II et son lieu de travail privé» (p. 138).
(2) Soit les trois premières catégories de la médiatisation: la parole oralisée entre deux interlocuteurs, et dont la première unité est la phrase. Le discours, soit un ensemble structuré de paroles, mais dont la signification excède celle du total des paroles qui le constituent. Enfin, le discours mis par écrit, et devenu par là-même autonome par rapport au locuteur initial.
(3) Contre Vasari, Stendhal identifie la première commande du pape à la fresque de la Dispute du Saint Sacrement: cf Promenades dans Rome, dans Voyages en Italie, Paris, Gallimard, 1996, p. 818 («Bibliothèque de la Pléiade»). Cette hypothèse est celle généralement admise aujourd’hui.
(4) Gérard Minaud, «Des doigts pour le dire. Le comput digital et ses symboles dans l'iconographie romaine», dans Histoire & Mesure, 21/1 (2006), p. 3-34.

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Un congrès sur les collections
Commémoration de la naissance de Christophe Plantin

mardi 31 décembre 2019

Vœux pour 2020

Chers amis, chers lecteurs,
En ce dernier jour de 2019, nous espérons de tout cœur que l’année écoulée a été heureuse pour vous, et nous vous présentons nos vœux les meilleurs pour l’année prochaine, 2020,… c’est à dire demain.
Les recherches, les rencontres et les projets concernant l’histoire du livre devraient se poursuivre le plus activement en 2020. Entre autres événements, nous avons déjà fait allusion à l’anniversaire de la naissance de Christophe Plantin, mais un autre anniversaire se profile, sans doute plus médiatique: il s’agit du cinq-centième anniversaire du décès de Raphaël. Nous inaugurerons donc l’année 2020 par un billet (ou peut-être deux) consacré à Raphaël dans les bibliothèques.
Et puis, le blog n’est pas omniscient! Donc: n’hésitez pas à envoyer les informations dont vous disposez, ni à réagir pour corriger ou compléter tel ou tel article!
À bientôt, donc!

dimanche 22 décembre 2019

mardi 17 décembre 2019

Un congrès sur les collections

Le prochain (le 145e!) Congrès national des sociétés savantes se tiendra à Nantes du 22 au 25 avril 2020, et il porte sur un thème qui intéresse grandement les historiens du livre: «Collecter, collectionner, conserver». Parmi les communications proposées et qui touchent à notre domaine, nous en retenons quatre, à titre d’exemples, pour illustrer la variété des perspectives et des problématiques envisagées:il s'agira de la construction d'un domaine scientifique nouveau (la philologie), de bibliothéconomie, de la constitution de bibliothèques nobiliaires au tournant des XVe-XVIe siècles, ou encore de collecte de rarissimes éphémères. 1) Collectionner les langues: la bibliothèque Coquebert de Monbret comme cabinet linguistique, par Sven Koedel, bibliothécaire à l'Institut historique allemand de Paris.
La communication s’intéresse à la collection savante comme laboratoire du travail érudit au tournant du XIXe siècle, à partir de l'exemple de la bibliothèque privée des Coquebert de Montbret. Celle-ci comprend une vaste documentation linguistique constituée de dictionnaires et grammaires, de recueils de proverbes et de chansons, de bibles et de catéchismes en divers idiomes. Elle embrasse toutes les langues du globe, mais surtout celles de France. Pour la comprendre, nous devons l’appréhender moins comme issue d’une pratique bibliophilique que comme une mise en série de spécimens linguistiques dans le but de procéder à une systématisation des idiomes ainsi représentés. Elle répond à un projet de connaissance qui reflète l’état des sciences du langage autour de 1800, entre les pratiques héritées du XVIIIe et les méthodes de la linguistique du XIXe siècle. Dans une lecture politique et idéologique, elle rappelle la pratique des collectionneurs de la Révolution et l’effort de la conservation des traces d’un passé immédiat : la diversité des langues sous l’Ancien Régime dont la collection enregistre les débris matériels pour les transformer en patrimoine linguistique.
Pour accompagner ce billet, nous nous autorisons un clin d'œil. La Chaumière indienne, de Bernardin de Saint-Pierre, nous présente un savant anglais parcourant le monde pour chercher les réponses à un certain nombre de questions. Il visite donc des bibliothèques, des musées.... et des sociétés savantes et autres académies. La mise en page de la célébrissime édition Curmer de 1838 se signale par sa richesse iconographique et par son originalité. Voici le voyageur qui se rend dans les plus grandes académies, jusqu'à pousser discrètement la porte de la dernière de ces doctes sociétés pour se retrouver face à une assemblée de messieurs relativement âgés, parfois un peu corpulents... et tous profondément endormis (cf cliché infra): selon toute apparence, ce n'est probablement pas là qu'il recueillera les réponses qu'il recherche. Mais il convient de ne prendre l'image que comme une caricature spirituelle, et de n'en tirer aucune conclusion quant à la vitalité et à l'intérêt de nos sociétés savantes en notre début du XXIe siècle.
2) Signaler ses collections: enjeux et perspectives, par Patrick Latour, conservateur en chef à la Bibliothèque Mazarine, adjoint au directeur, et Amandine Postec, conservateur, adjointe à la directrice de la bibliothèque de l’École nationale des chartes
La description des collections de manuscrits –et d’archives– des sociétés savantes faisait partie du plan national de signalement initié par François Guizot (créateur par ailleurs du «Comité chargé de diriger les recherches et la publication de documents inédits relatifs à l’histoire de France» devenu en 1884 le Comité des travaux historiques et scientifiques). En témoigne l’existence d’une série «Sociétés savantes» du Catalogue général des bibliothèques publiques de France dont le premier tome –et seul paru!– décrivait, en 1931, 2516 manuscrits ou liasses appartenant à sept sociétés savantes. Ce travail qui reste un préalable à la valorisation de ces collections à l’intérêt scientifique indéniable autant qu’un gage de leur protection, le CTHS a aujourd’hui l’ambition de le poursuivre dans le catalogue collectif de description des manuscrits et archives des établissements d’enseignement supérieur et de recherche (CALAMES). Un premier essai concluant, en partenariat avec la Bibliothèque Mazarine, a rendu possible en 2019 la mise en ligne de la description des manuscrits de la Société archéologique du Midi et permet d’envisager la mise en place d’un protocole en s’appuyant sur l’expertise de l’École nationale des chartes.
3) Les livres Chourses-Coëtivy au musée Condé de Chantilly : itinéraire d'une collection, de sa genèse à sa postérité scientifique (XVe-XXIe siècles), par Roseline Claerr, ingénieur de recherche en analyse de sources anciennes (Centre Roland-Mousnier, UMR 8596, CNRS / Sorbonne-Université)
La bibliothèque du musée Condé, sise en l’écrin que constitue le château de Chantilly, abrite un ensemble de livres ayant appartenu à une noble dame d’origine bretonne et de sang royal : Catherine de Coëtivy (vers 1460-1528). Cette nièce d’amiral et de cardinal bibliophiles constitua, à partir de son mariage avec Antoine de Chourses en 1478, et durant son long veuvage, une collection originale de manuscrits et d’incunables. Mis à part quelques volumes partis pour La Haye, Paris ou Stuttgart, cette collection n’a pas été disséminée : elle se trouve aujourd’hui à peu près intacte sous la garde de l’Institut de France, au musée Condé, grâce à la donation du duc d’Aumale, qui reçut cette bibliothèque en 1830 du dernier prince de Condé. La communication s’attachera à retracer la genèse de cette collection à la fin du Moyen Âge et à l’aube de la Renaissance, pour ensuite évoquer son « invention » par le duc d’Aumale au XIXe siècle et l’exploitation scientifique qui en est faite de nos jours.
NB. Le blog a signalé toute l’importance de la découverte présentée par une récente exposition de Chantilly: voir ici. Rappelons au passage que le livret de l'exposition est toujours téléchargeable gratuitement.
4) Naissance et enrichissement d'une collection en mode collaboratif: les menus de la Bibliothèque municipale de Dijon, par Caroline Poulain, directrice-adjointe et responsable du patrimoine, Bibliothèque municipale de Dijon.
En 2009, la Bibliothèque de Dijon conservait 2300 menus; en 2020, la collection compte plus de 17000 pièces, en grande partie signalées et numérisées. En moins de 10 ans, grâce à une stratégie d'achats et de collectes, à une politique active de partenariats, valorisation et sensibilisation à la conservation de cet éphémère, un seuil critique a été atteint. La communication présentera la genèse du projet, ses objectifs et orientations, la typologie des acteurs publics et privés de cette collection –professionnels de la conservation, collectionneurs, libraires, particuliers, chercheurs, producteurs et institutions formant les maillons d'une seule chaîne– ainsi que les grandes lignes de sa politique de traitement, classification et mise en lumière. Elle abordera aussi la question de la légitimité de la patrimonialisation de documents de ce type, pièces historiques parfois mais aussi petites feuilles «d'en bas», et la question de la constitution de nouvelles sources faciles d'accès.
Mais la richesse du programme est beaucoup plus grande, qui passe entre autres par l’évocation de « figures de collectionneurs », ou encore par la présentation d’ensembles bibliographiques bien particuliers, par ex. concernant les «Manuels de mathématiques». et, plus largement, les «Manuels scientifiques». Nous ne pouvons qu’engager les curieux à consulter le programme du Congrès de Nantes (fichiers téléchargeables ici, avec les résumés des communications et les tables), à s’inscrire… et à participer le plus activement. 

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Colloque sur Plantin
Ouvrage récent sur le décor des bibliothèques


mercredi 11 décembre 2019

Commémoration de la naissance de Christophe Plantin

L’annonce d’un colloque «Plantin» organisé en 2020 à Paris (BIbliothèque Mazarine) nous amène à revenir aujourd’hui sur les débuts en France du futur célèbre imprimeur-libraire (vers 1520-1589). On le sait, ces premières années sont restées dans une relative obscurité, de sorte qu’il peut être d’autant plus utile de proposer, même brièvement, un état de ce que nous savons, ou de ce qui semble le plus probable.
Christophe Plantin est partout présenté comme originaire de Touraine, sans possibilité de référence à une source décisive: le consensus semble de réunir sur le fait qu’il soit né en 1520 à Saint-Avertin, petit village sur la rive gauche du Cher, non loin de Tours, comme fils de Jean Plantin, valet, et de son épouse (1). La région de la Loire est encore pour quelques années au cœur du pouvoir, où la résidence ordinaire des souverains (au Plessis, à Blois et à Amboise, mais aussi à Romorantin, etc.) rassemble une pléiade d’administrateurs, de courtisans, de diplomates et autres.
Mais, tourangeau, Christophe Plantin ne le sera en définitive que fort peu: la peste sévit de manière récurrente et, après le décès de sa jeune épouse au cours d'une épidémie, Jean Plantin décide de chercher fortune au loin. Il se réfugie, avec son fils unique, auprès d’Antoine Porret, chanoine, puis obéancier de Saint-Just à Lyon. Notre source principale pour l’ensemble de ces détails, est constituée par une lettre adressée à Plantin par Pierre Porret, un neveu du chanoine, en 1567 (2): la lettre indique que Jean aurait servi Antoine Porret lorsque celui-ci, encore jeune, faisait ses études (donc, probablement à la fin du XVe siècle). Un très remarquable article tout récemment publié par Denis Pallier précise en outre beaucoup de détails de notre tableau (3).
Certes, la route suivie par les deux émigrés, de la vallée de la Loire vers Lyon, porte de la Méditerranée… et de l’Italie, est alors intensément parcourue. Mais il faut aussi souligner le fait que le «petit monde» du chapitre de Saint-Just ne constitue nullement un environnement anodin: en cette décennie 1520, la collégiale est réellement une puissance. À quelque distance de la ville (Saint-Juste-lès-Lyon), l’ancienne abbaye est en importance la seconde église de Lyon après la primatiale. Au XIIe siècle, les chanoines ont entouré leur «quartier» d’une forte muraille, ce qui explique que nombre de personnalités de premier plan s’y établissent, à l’abri, pour leur séjour à Lyon. Saint-Just est en outre un pôle intellectuel notable, illustré entre autres par le chanoine Guy de Chauliac.
Enfin, la collégiale s’impose, précisément dans la décennie 1520, comme un pôle politique de première importance, lorsque Louise de Savoie y établit sa régence, avec le chancelier Duprat, pendant l’emprisonnement de François Ier après Pavie (1525-1526) (4). Charles d’Alençon, époux de Marguerite d’Angoulême et beau-frère du roi, réside d’ailleurs chez l’obéancier de Saint-Just lors de son décès en avril 1525. 
Collégiale Saint-Just, plan scénographique de Lyon, milieu du XVIe siècle. Noter la muraille isolant le bourg canonial, et l'entrée dans la ville elle-même par la porte Saint-Just
Henri-Jean Martin a, en son temps, souligné la présence de deux pouvoirs principaux à Lyon: d’une part, les grandes dynasties de marchands et de financiers installés en terre d’Empire, dans la presqu’île (sur l'axe de la rue Mercière). De l’autre, les seigneurs ecclésiastiques et les prélats, rassemblés autour de la primatiale et des abbayes de la rive droite de la Saône, donc en terre de France. Les carrières dans la hiérarchie religieuse attirent les membres d’un certain nombre de familles de la petite noblesse des environs, tandis que les prélats deviennent progressivement plus sensibles à l’acquisition de titres universitaires: à Saint-Just, les Porret, qui viennent du Dauphiné, sont l’une de ces dynasties, de même que leurs parents, les Puppier, originaires quant à eux du Forez.
La collégiale compte dix-huit chanoines (qui portent le titre de barons) et deux dignitaires, dont le principal est l’obéancier: celui-ci assure de fait la direction du chapitre, la charge d’abbé revenant traditionnellement à l’archevêque-primat. L'obéancier est installé dans l’ancienne «maison du pressoir», qui sera plus tard convertie en auberge et qui est en partie conservée aujourd’hui.
Quoi qu’il en soit, le jeune Christophe Plantin est très certainement une personnalité remarquable, tant par son intelligence que par sa curiosité d’esprit. Dans la maison Porret, où la lettre de 1567 nous indique que son père tient le rôle d’un véritable régisseur, il est introduit dans un milieu de clercs instruits, qui ont une expérience pratique de la peregrinatio academica et pour qui les premiers imprimés sont un objet banal (5). Bientôt, il se formera au latin, et il gardera toujours le regret de n’avoir pu conduire, faute de moyens financiers, la carrière de lettré ou de savant vers laquelle il se sentait poussé:
Oncques je n’eus l’aisance, / Le temps, ne la puissance, / Comme j’ai eu le cœur
De vacquer à l’étude. / Toujours Ingratitude / A dérobé mon heur (...).
L’auteur des vers ne m’a donné pouvoir / De caresser les filles de Mémoire (...).
Cela voyant, j’ay le mestier éleu / Qui m’a nourri en liant des volumes (...).
Ainsi ne pouvant estre / Pœte, écrivain ne maistre, / J’ai voulu poursuivir
Le trac, chemin ou trace / Par où leur bonne grâce / Je pourrois acquérir (6).
C’est à Saint-Just que Christophe se lie d’une très profonde et longue amitié avec son cadet (il est né en Dauphiné après 1520) Pierre Porret, plus tard apothicaire… en même temps que correspondant de la maison Plantin à Paris. Parmi les proches d’Antoine Porret figurent aussi plusieurs membres de la famille des Puppier. Le chanoine en effet a une sœur, Antoinette, dont un fils, Pierre Puppier, part à son tour pour étudier à Orléans et à Paris, et ce Pierre Puppier est à nouveau accompagné de Jean et de Christophe Plantin. Pour ce dernier, c’est le grand départ de Lyon… À Paris, il fréquentera apparemment les écoles, jusqu’à ce que Puppier soit reçu docteur, et reçoive un canonicat à Saint-Just (vers 1534-1537): le nouveau chanoine rentre alors à Lyon, avec Jean Plantin, lequel laisse à son fils un petit pécule pour lui permettre de continuer ses études parisiennes.
Jean Plantin projetait de se rendre ensuite, avec Christophe, à Toulouse, peut-être pour accompagner un autre jeune étudiant, ou pour conduire des affaires sur place –on sait que Toulouse fonctionne aussi comme une succursale de la librairie lyonnaise vers la péninsule ibérique. Quoi qu’il en soit, le projet ne se réalisera pas, de sorte que le jeune homme, resté sans ressources à Paris, adopte en 1540 le parti de venir à Caen, au service du libraire et relieur Robert (II) Macé. C’est à Caen qu’il se forme au travail de la reliure, il y acquiert sans doute aussi des connaissances en matière de librairie et d’imprimerie… et il se marie, probablement en 1546 (7). Le ménage revient alors à Paris, où Christophe Plantin retrouve son ami Porret, avant de gagner enfin Anvers, en 1548-1549. Selon toute apparence, il n’a très probablement pas encore trente ans.
Après Tours (ou plutôt, la Touraine), Lyon et Paris, les trois pôles du pouvoir dans le royaume, Anvers a alors un statut à part en Europe: les deux premiers tiers du XVIe siècle n’ont-ils pas été qualifiés par Fernand Braudel de «siècle d’Anvers», avec un apogée précisément dans les années 1535-1557? La ville, qui comptait moins de 50 000 habitants en 1500, sera à plus de 100 000 dans la décennie 1560.
Lorsque Plantin s’installe sur les rives de l’Escaut, le temps est celui d’un changement de génération: François Ier vient de mourir, et Charles Quint travaille à sa propre succession, qu’il souhaiterait assurer à son fils. Il réunit en 1549 les États de Brabant pour faire recevoir celui-ci, l’infant Philippe (Philippe II) comme futur souverain des Pays-Bas, et pour proclamer l’indivisibilité de ces provinces. Pour Philippe, c’est le felicimmo viage, et il fait sa joyeuse entrée dans la métropole d’Anvers, sous les yeux de son père, de sa tante Marie, reine de Hongrie et gouvernante des Pays-Bas... et, on peut l'imaginer, du jeune Christophe Plantin et de sa femme (8). Pourtant, la cérémonie marque l'apogée d'une époque, après laquelle la conjoncture ne tardera plus à basculer: avec la nouvelle génération des puissants, Henri II et Philippe II, le raidissement et la répression s'imposeront bientôt.
Vue d'Anvers, Braun et Hoggenberg, 1572
Sous l’Ancien Régime (ne nous leurrons pas: sous l'Ancien Régime... comme toujours  aujourd’hui), il est très difficile de vivre comme auteur ou comme intellectuel, à moins d’avoir d’autres sources régulières de revenus –notamment une charge ecclésiastique, ou encore un poste d'enseignant (le «maître», qu'il faut comprendre comme «maître d’école»), d'administrateur ou autre. Pour Christophe Plantin, qui n’a pas pu faire les études qu'il aurait souhaitées, ces solutions sont impraticables, mais il se tournera vers la reliure, et surtout vers la «librairie», qui lui donnera un accès direct aux auteurs.
Son premier cursus illustre ainsi les voies possibles de l’ascension sociale, tout en témoignant de la prégnance de phénomènes plus larges: la formation des élites au début de la période moderne, les déplacements de la géographie et de la sociologie du pouvoir, ou encore les réseaux progressivement nouveaux de l’économie et du commerce, dont le commerce des livres. La commémoration du 500e anniversaire de la naissance de Plantin donnera très certainement à la recherche l’occasion d’approfondir un certain nombre de ces dossiers.

Notes
1) Entre plusieurs localités, Saint-Avertin semble la plus vraisemblable, de par sa proximité de Tours, et de par la présence de nombreux homonymes (Plantin, Plantain) dans les registres paroissiaux aujourd’hui conservés (Ad37). La plus ancienne mention que nous connaissions d’un homonyme figure cependant dans un bail à ferme par deux laboureurs du nom de Plantain et domiciliés à Artanne-s/Indre en 1523 (Ad37, 3E1 42).
2) Archives Plantin, XCI, f. 105. Édition notamment dans la Correspondance de Christophe Plantin (I, 27).
3) Denis Pallier, «L’apothicaire Pierre Porret, ami et agent de Plantin», dans De Gulden passer, 94 (2016), p. 219-262. L’auteur montre que les Porret sont une dynastie de petite noblesse dauphinoise. Nous nous permettons de renvoyer à cet article exemplaire pour toute la bibliographie complémentaire.
4) Cédric Michon, «Le rôle politique de Louise de Savoie (1515-1531)», dans Louise de Savoie (1476-1531), dir. Pascal Brioist, Laure Fagnart, Cédric Michon, Tours, Pr. univ. François Rabelais, 2015, p. 103-116.
5) Par ex., l’obéancier François Josserand († 1501) est signalé comme ayant travaillé à une édition de Johann Siber en 1498, et il possède une bibliothèque personnelle (cf CRI XI, 673 (réf. erronée dans l’index) et 964).
6) Cité par Max Rooses, Le Musée Plantin-Moretus, Anvers, G. Zazzarini, 1914, p. 7.
7) Denis Pallier, «L’officine plantinienne et la Normandie au XVIe siècle», dans Annales de Normandie, 45 (1995), p. 245-264. 
8) Cornelius Grapheus, Spectaculorum in susceptione Philippi Hispan. Princ. a. 1549 Antverpia aeditorum mirificus apparatus, Antverpia, [s. n.], 1550 (détails ici).

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Balzac revisité 
Nouvelle publication sur l’histoire des bibliothèques

vendredi 6 décembre 2019

Encore Balzac

Il y a peu, nous évoquions Balzac, à propos de l’exposition commémorative organisée par la Bibliothèque de Tours («Balzac et sa joyeuse Touraine»). Nous retrouvons cet auteur au premier rang d'une publication bien connue des historiens du livre: il s’agit des Français peints par eux-mêmes, que donne l’éditeur Léon Curmer à Paris en neuf volumes, en 1840-1842. Les cinq premiers volumes traitent des professions et des «types» retenus par les éditeurs, les tomes 6 à 8, de la «province», et le dernier, sous le titre du Prisme, est offert en prime aux souscripteurs ou, le cas échéant, vendu séparément. 
On sait que la série des Français peints par eux-mêmes, opération montée de toutes pièces par Curmer, est considérée comme l’un des chefs d’œuvre de la «librairie romantique» en France. L’ensemble, hors Le Prisme, se développe sur182 livraisons (contre 48 initialement prévues!), et le programme éditorial joue sur trois éléments :
- D’abord, la vogue des «physiologies», dérivées de la Physiognomonie de Lavater, que Balzac aurait découverte en 1822, et qu’il met en œuvre dans La Physiologie du mariage (1829), mais qu’il développera surtout dans son gigantesque projet de La Comédie humaine.
- Ensuite, la notoriété d’un certain nombre d’auteurs, dont précisément Balzac, mais aussi Jacques Arago, Jules Janin, Gérard de Nerval, Charles Nodier, et nombre d’autres. Curmer le soulignera, non sans une certaine emphase –éditoriale : «Il est glorieux de le penser: toutes les célébrités de ce temps se sont empressées de s’inscrire dans cette galerie physiologique» (t. VII, p. 458). «Toutes», sans doute pas, un grand nombre, et de qualité, indiscutablement.
- Enfin, l’intérêt du public pour les illustrations, que l’on commandera à des artistes eux aussi célèbres, comme Honoré Daumier, Gavarni ou encore Tony Johannot.
L’heure est à l’affichage des bons procédés, et la série s’ouvre par une dédicace de «l’éditeur reconnaissant» à ses auteurs. C'est que Curmer est bien le «promoteur» qui a pris l’initiative et qui trace le programme de l’œuvre collective –pratiquement, il s’assimile lui-même au premier de «ses» auteurs, et il refermera d’ailleurs la série avec sa «Conclusion», à la fin du tome 7. 
La "sacro-sainte boutique" de l'épicier
L’«Introduction» d’ensemble est signée Jules Janin. Oui, ce qui nous paraît innovant et banal tout à la fois paraîtra vieilli et aimablement pittoresque à nos descendants; 
Cependant, il faut en prendre votre parti, mes chers contemporains: ce que vous faites aujourd’hui, ce que vous dites aujourd’hui, ce sera de l’histoire un jour. On parlera dans cent ans, comme d’une chose bien extraordinaire, de vos places en bitume, de vos petits bateaux à vapeur, de vos chemins de fer si mal faits, de votre gaz si peu brillant... (t. I, p. V).
La mise en livre reproduit un modèle fixé d’entrée, et qui doit répondre aux impératifs de la publication par livraisons: un texte calibré avec, pour chaque portrait, le «type» à pleine page (en principe au verso: nous retrouvons le principe de la pagina), puis le texte en regard. Celui-ci est introduit par un bandeau et  par une lettrine, et il se referme le cas échéant (entendons, si la place est suffisante) sur une dernière illustration. La table des livraisons, donnée à la fin de chaque volume, détaille cet ensemble, en introduisant chaque chapitre par une miniature du «type» initial. Elle permet de constater que le cadre général sera progressivement assoupli, sans pour autant que l’unité formelle d’ensemble s'en trouve affectée.
Mais revenons à Balzac. En 1840, il a quarante-et-un an, et est déjà largement connu du public, avec un certain nombre de textes aussi célèbres qu’Eugénie Grandet (1833), Le Père Goriot et Le Colonel Chabert (1835), sans oublier les multiples articles de périodiques. Du coup, Curmer lui réserve une position stratégique, en l’occurrence le premier article du premier volume, celui consacré à «L’épicier», introduit par le «type» croqué par Gavarni, et dont le bandeau initial représente la «sacro-sainte boutique» (cliché 1). Il se clôt par une petite scène de genre (cliché 2): le héros
orné de son épouse (…) parfois, le dimanche se hasarde à faire une promenade champêtre. Il s’assied à l’endroit le plus poudreux des bois de Romainville, de Vincennes ou d’Auteuil, et s’extasie sur la pureté de l’air (t. I, p. 6) (1).
L'épicier aux champs
Plus loin, Balzac donnera aussi le portrait de «La femme comme il faut», à laquelle renverra comme en miroir celui de «La femme de province», en tête du tome VI. C'est que l’auteur est désormais considéré comme un spécialiste du mariage, et il n’hésite d’ailleurs pas à se citer lui-même:
En acceptant pour femmes celles-là seulement qui satisfont au programme arrêté dans la Physiologie du mariage, programme admis par tous les esprits judicieux du temps, il existe à Paris plusieurs espèces de femmes, toutes dissemblables (…). Mais en province, il n’y a qu’une femme, et cette pauvre femme est la femme de province; je vous le jure, il n’y en a pas deux…
Une vingtaine d’années avant Flaubert, c’est  ien une esquisse d’Emma Bovary qui nous est ici proposée.
À nouveau en tête d’un volume, la «Monographie du rentier» ouvre le tome III, après la longue introduction consacrée par Janin au «Journaliste». Le titre est le seul de toute la série qui déroge à la formule minimum, par l’ajout du terme de «monographie», tandis que le texte pastiche le discours scientifique des naturalistes. Le bandeau de tête représente le minuscule badaud venu visiter la galerie du Museum, et arrêté devant le gigantesque squelette du «Rentier mâle», lequel trône entre la «Grue femelle» et l’«Oie». La lettrine «R» (la table nous apprend qu’elle est de Grandville) nous met face au rentier en bonnet de nuit, qui émerge d’une huître entr’ouverte et reproduite de manière très naturaliste (cliché 3). Puis le texte commence :
Rentier. Anthropomorphe selon Linné. Mammifère selon Cuvier, Genre de l’Ordre des Parisiens, Famille des Actionnaires, Tribu des Ganaches, le civis inermis des anciens, découvert par l’abbé Terray, observé par Silhouette, maintenu par Turgot et Necker, définitivement établi aux dépens des Producteurs de Saint-Simon par le Grand-Livre (…).
Le Rentier s’élève entre cinq à six pieds de hauteur, ses mouvements sont généralement lents, mais la Nature attentive à la conservation des espèces frêles, l’a pourvu d’Omnibus, à l’aide desquels la plupart des Rentiers se transportent d’un point à un autre de l’atmosphère parisienne, au-delà de laquelle ils ne vivent pas…
Enfin, Balzac, de dévider les douze catégories de rentiers, parmi lesquelles, en effet, «le campagnard», alias le «Rentier sauvage»,
perche sur les hauteurs de Belleville, habite Montmartre, La Villette, La Chapelle (…), dit Nous autres Campagnards et se croit à la campagne, entre un nourrisseur et un établissement de fiacres (2).
Balzac rédige ses textes, les reprend, les modifie et les corrige jusqu’au dernier instant, comme l’éditeur s’en rappelle quand, dans sa conclusion, il passe en revue ses collaborateurs célèbres, en commençant une nouvelle fois par Balzac et en laissant comprendre les difficultés que lui a causées le perfectionnisme de celui qui est implicitement présenté comme l'auteur fétiche de la série:
Si nous voulions entrer dans les détails d’exécution, il nous serait facile de dire avec quelle patience de bénédictin M. de Balzac cisèle ses portraits, combien de fois il remet sur le chantier son travail, et combien de fois aussi, quand on croit tout terminé, il reprend encore son œuvre pour lui faire les épreuves du laminoir le plus strict, ne livrant ainsi sa pensée à la lumière du jour que lorsqu’il la trouve complète et irréprochable (t. VII, p. 458) (3).

Notes
(1) Ségolène Le Men (réf. infra) rappelle avec raison que l’une des premières caricatures de Daumier est précisément consacrée à «La promenade à Romainville».
(2) La comparaison entre la description de la société humaine par l'écrivain et la description savante de la zoologie est à la base de la «La Comédie humaine», et figure déjà dans la préface de la première édition d'Illusions perdues (1837): «L'Humanité sociale présente autant de variétés que la zoologie».
(3) Balzac en convient lui-même quand il fait remarquer, toujours dans sa préface de la première édition d'Illusions perdues, que «les ouvrages réimprimés et les inédits ont nécessité un travail égal, car de ceux-là, la plupart ont été refaits; il en est où tout a été renouvelé, le sujet comme le style...»

Bibliographie sélective
Ségolène Le Men, «Peints par eux-mêmes…», Les Français peints par eux-mêmes. Panorama social du XIXe siècle [catalogue d'exposition], Paris, RMN, 1995.
Ségolène Le Men, « La «littérature panoramique» dans la genèse de «La Comédie humaine»: Balzac et Les Français peints par eux-mêmes», dans L’Année balzacienne, 2002/1, p. 73-100.

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