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lundi 20 juin 2011

Colloque d'histoire du livre à Tours

Le LIVe Colloque International d’Études Humanistes aura lieu à Tours (Centre d'études supérieures de l'humanisme et de la Renaissance) du 27 juin au 1er juillet prochain. Son thème se rattache directement à l'histoire du livre:

«Passeurs de textes: gens du livre et gens de lettres à la Renaissance».

Un « passeur » a pour mission de faire franchir un obstacle, de transporter, de façon plus ou moins licite ou clandestine, quelqu’un ou quelque chose –en l’occurrence un texte, nécessairement incarné dans une matérialité, celle que lui donne en particulier le livre, manuscrit ou imprimé. Dans la mesure où, à la Renaissance, c’est par les textes que circulent et se transmettent les nouveaux savoirs, qu’ils soient issus de découvertes empiriques (Nouveau Monde notamment) ou de la redécouverte des textes antiques, il peut être fructueux de revenir sur les questions suivantes: comment et sous quelle forme ces textes ont-ils circulé? Comment ont-ils pu franchir les frontières géographiques, mais aussi les barrières linguistiques ou mentales? Quels itinéraires ont-ils empruntés, et quel a été leur impact sur le public européen? Quels ont été les acteurs, les transmetteurs, les passeurs de ces textes divers? Pourquoi et comment ont-ils joué ce rôle?
Dans le prolongement de la réflexion engagée, à l’occasion du colloque international intitulé Passeurs de textes: imprimeurs et libraires à l’âge de l’Humanisme (CESR / École des Chartes, avec la collaboration de la Bibliothèque Sainte-Geneviève et du Musée de la maison d’Érasme, Paris, 30-31 mars 2009), sur les protagonistes de la transmission des savoirs à la Renaissance, ce nouveau volet se propose d’élargir l’enquête à un spectre plus large, qui engloberait non seulement les imprimeurs et les libraires, mais également les voyageurs et les colporteurs, les savants, les
philologues et les traducteurs. Il s’avère en effet que de multiples érudits, collectionneurs, artistes et artisans ont contribué, à l’intérieur comme à l’extérieur des ateliers des libraires, à la circulation des textes, façonnant
peu à peu le patrimoine commun de la culture de la Renaissance.
Tous ces acteurs du livre, en dépit de leurs différences, voire de leurs divergences, partagent le geste commun du «passeur», qui met à disposition du public, parfois à grands frais et à grands risques, un texte susceptible de participer à la culture renouvelée qui s’élabore alors.
Véritables médiateurs, ils apparaissent autant comme ceux qui construisent ou recueillent un héritage (textes nouveaux ou textes anciens remis en lumière, traduits, commentés) que comme ceux qui le transmettent. Passer le savoir, c’est produire ces objets par lesquels le savoir se donne ; c’est en permettre la circulation sociale, culturelle, géographique. Alors que le premier volet de la réflexion questionnait le rapport de ces passeurs à l’humanisme, ce colloque aurait l’ambition d’interroger, loin de toute tentation purement biographique, le statut de ces «passeurs de textes», acteurs souvent obscurs, dans le champ particulier de la République des lettres au XVIe siècle: ils se situent, pour reprendre des termes empruntés à Bourdieu, au carrefour d’une «logique culturelle et d’une logique économique». Les études de cas tenteront de mieux déterminer les lignes de partage ou les tensions qui peuvent naître entre ces deux logiques. Quel rôle ces passeurs jouent-ils par rapport aux textes antiques, par rapport aux auteurs contemporains, ou même les uns par rapport aux autres? Quels critères les guident-ils dans le choix des textes qu’ils mettent en lumière? Sollicitent-ils, provoquent-ils ou traduisent-ils les souhaits des autres? S’agit-il pour eux de servir un savoir acquis ou de conquérir de nouveaux publics?
On pourra également questionner le lieu de savoir singulier qu’ils construisent, que ce soit dans l’officine du libraire, lieu de production du savoir, voire de rencontres érudites, ou par le biais des réseaux, espaces de diffusion
de ce savoir -réseaux aussi bien commerciaux que politiques et institutionnels, culturels ou académiques. Il s’agira tout autant de dessiner des lieux matériels que de saisir un espace social et culturel, où des cercles d’acteurs
se déploient selon une géométrie variable, en contribuant chacun selon son rôle, son savoir et son savoir-faire ou sa technique, à la mise en commun et à la diffusion d’une nouvelle culture.
Une place particulière sera accordée à un «passeur de textes» singulier, dont 2011 voit la célébration nationale. Il s’agit de Claude Garamont, graveur et fondeur de caractères à l’origine des fameux «Grecs du Roi» et de la célèbre police «Garamond», qui a fait l’objet de nombreuses réinterprétations à l’époque contemporaine. Outre la postérité de Claude Garamont, il s’agira de procurer un état de la science le concernant, mais aussi d’étudier à nouveaux frais, à travers le vaste réseau qu’il a tissé, les figures plus ou moins explorées de Conrad Néobar,
Pierre Du Châtel, Ange Vergèce, Christophe Plantin, Antoine Augereau et bien d’autres encore. La journée spécifiquement dédiée à Garamont permettra en outre de réfléchir aux inventions et aux choix typographiques du temps, ainsi qu’à leur influence sur la transmission des textes: le caractère ne permet-il pas, lui aussi, à sa manière, de faire passer les textes?

Le colloque est organisé par Christine Bénévent (CESR, Université de Tours), Isabelle Diu (École nationale des Chartes) et Chiara Latraioli (CESR, Université de Tours). Le texte de présentation ci-dessus est tiré de l'Argumentaire du colloque.
Détails et programme du colloque à télécharger (PDF).
Et un billet récent consacré aux intermédiaires culturels (même si la problématique n'est pas exactement celle des passeurs de textes).

samedi 28 mars 2020

"Passeur culturel" et fondateur de bibliothèques

Il y a quelques années, nous abordions la problématique des «passeurs culturels», d’abord mise en exergue, en France, par le colloque consacré aux « Intermédiaires culturels» à Aix-en-Provence en 1978 (les Actes sont publiés trois ans plus tard). De même, avions-nous notamment traité du rôle de la noblesse à l’occasion d’un congrès à Bucarest. Nous voudrions aujourd’hui revenir sur ce thème, à travers un exemple qui semble particulièrement révélateur, celui des comtes Széchényi. Avouons-le aussi: à côté de leur dimension scientifique, l’un des précieux avantages de ces exempla réside dans le fait qu’ils nous permettent de voyager, même si, bien sûr, virtuellement…
Mais qui sont ces passeurs (un exemple ici)? Leurs statuts et leurs fonctions sont très variés: ce sont des négociants, des pèlerins ou des voyageurs plus ou moins fortunés (comme le comte de Choiseul), ou encore des administrateurs, des acteurs de la sociabilité de leur temps, voire des spécialistes de la «transmission» (au premier chef, les enseignants, mais aussi les libraires et autres acteurs du «petit monde du livre»). Dans un certain nombre de cas, leur objectif est celui de promouvoir la modernisation de la société, parfois aussi avec des visées politiques, comme l'illustre tout particulièrement bien l’exemple du Gabinetto Vieusseux de Florence: Gian'Pietro Vieusseux cherche à articuler le projet d’appropriation des «Lumières» et de la modernité (par le biais du livre et du périodique), et celui de promotion d’un système politique plus libéral (le libéralisme, soupçon éternel du pouvoir). Comme il est logique, le programme du Gabinetto intégrera à terme celui de l’unification politique de la péninsule. Bien sûr, les souverains aussi peuvent se faire «passeurs», comme dans le cas de Pierre le Grand à Saint-Pétersbourg au début du XVIIIe siècle.
Les Széchényi (1) sont l’une des plus grandes familles de la noblesse hongroise, originaire de la ville de Széchényi, aujourd’hui à la frontière de la République tchèque. Ils prennent depuis le XVIIe siècle rang parmi les magnats du royaume, comptant notamment parmi eux plusieurs prélats, et le titre comtal leur est attribué par l’Empereur Léopold Ier en 1697. Nous sommes résolument dans le camp des Habsbourg catholiques, alors même que la conjoncture change radicalement: avec le repli séculaire de l’Empire ottoman (depuis l’échec devant Vienne en 1683), les territoires soumis à la couronne de saint Étienne vont connaître une extension extraordinaire, d’abord dans la grande plaine du Danube, puis en Transylvanie. Peu à peu, la famille s’établira plus à l’ouest, non loin de Sopron / Ödenburg (cf carte), donc pratiquement sur la frontière austro-hongroise… et à proximité de la capitale impériale.
Né à Schlippach (Széplak), sur le lac de Neusiedel, le comte Férenc Széchényi (Ferenz = Franz, François) (1754-1820) fait ses études supérieures au prestigieux Theresianum de Vienne, où il reçoit notamment l’enseignement de Michael Denis (2). Il sera au cours de sa carrière titulaire des plus hautes charges du royaume de Hongrie, comme commissaire royal, administrateur de différents banats, etc. Pourtant, il se démet de l’ensemble de ses charges en 1786, officiellement pour raison de santé, en réalité par opposition à la politique de Joseph II visant à centraliser l’administration à Vienne et à promouvoir l’allemand comme langue officielle dans les États des Habsbourg.
Le comte profite alors de sa «retraite» pour voyager en Bohême, en Allemagne, aux Provinces-Unies et en Angleterre et en France, mais il participe aussi à la diète de Presbourg (1790), à laquelle assistait le roi Ferdinand de Naples, beau-frère de l’Empereur. À la suite de cet événement, il est désigné pour conduire l’ambassade de remerciements à Naples –ce qui lui permet  de découvrir aussi les grandes villes de la péninsule, au premier chef Rome et Florence (il fera  un second voyage vers le sud en 1818-1819).
Avant tout, Széchényi est un acteur résolument engagé pour les Lumières, et le média imprimé est pour lui le principal vecteur de leur diffusion. Il finance des éditions (notamment dans le domaine de la cartographie) et il participe à la fondation, à Vienne en 1789, du périodique Hadi és más nevezetes törtenek (Histoire remarquables tirées de la vie militaire), dirigé par Demeter Görög, précepteur dans des familles de la noblesse, et par Sámuel Kerekes, professeur au Theresianum. À l'époque, la famille est au palais Wilczek, dans la Herrengasse. L’année suivante (1790) voit les débuts de la Societas eruditorum (1790), qui est à l’origine de la future Académie des sciences de Hongrie. Enfin, très tôt entré dans la maçonnerie, le comte sera aussi l’un des fondateurs de l’Institut d’agronomie de Keszthély (le Georgikon), sur le lac Balaton (Plattensee), en 1797: le nom désigne l'initiateur principal du projet, le comte György Festetics, beau-frère de Széchényi (cf cliché: détail de la bibliothèque du Georgikon).
Un temps attiré par les penseurs radicaux du jacobinisme, Széchényi revient pourtant en définitive au service de l’Empereur, désormais François II, en 1797.
Mais sa grande œuvre concerne la bibliothèque qu’il réunit dans sa résidence du château de Nagycenk et dont il fait sans doute très tôt (1792?) le projet de la léguer à la Nation. Il s’agit d’un ensemble considérable, et surtout très original, puisqu’il est caractérisé par la proportion des titres récents et par l’objectif de constituer un fonds «national» axé sur la langue hongroise et sur la géographie, l’histoire et l’économie du pays. La bibliothèque, soit quelque 20 000 imprimés, outre des fonds de manuscrits, de gravures, de médailles et de sigillographie, est confiée à Józef Hainóczy (1750-1795) et à Mihály Tibolth (1765-1833).
En 1802, Ferenc Széchényi obtient le décret royal l’autorisant à fonder dans la capitale la nouvelle «Bibliothèque du royaume» (Bibliotheca Regnicolaris), dont le cœur est formé par sa propre collection. La bibliothèque est confiée à Jakab Ferdinánd Müller (Miller), qui est également en charge de la fondation d’un «Musée national» dont il prendra la direction: selon le modèle du British Museum, la Bibliothèque devient en 1808 un département du nouveau Musée. Ajoutons que, depuis 1799, Széchényi publie le catalogue en sept volumes de l’ensemble de ses collections livresques, catalogue qu’il enverra en don aux institutions et aux savants à travers l’Europe (3). Enfin, il enrichira encore en 1819 cette première collection par le don de sa propre bibliothèque de travail, soit quelque 10 000 volumes, outre un ensemble exceptionnel de cartes géographiques (cf cliché: article du Litterarischer Anzeiger, 1, Vienne, 1819, col. 200). La bibliothèque deviendra la Bibliothèque nationale de Hongrie, connue sous l'appellation de Bibliothèque Széchényi (OSZK).
À partir de 1810-1811, Széchényi s’est établi à demeure à Vienne, où il se met en retrait de la vie active. D'abord revenu au palais Wilczek, il se transporte en 1815 dans la Landstraße, où son salon littéraire s'impose comme l’un des plus fréquentés de la capitale impériale.
Avec Ferenc Széchényi, nous assistons ainsi à la conjonction de plusieurs caractéristiques que nous aurions a priori pu croire antinomiques: un membre de la plus haute noblesse dans un environnement encore largement féodal (4), et un catholique partisan de l’Empereur, mais un intellectuel engagé, et qui cherche dans le même temps à promouvoir une modernité passant par la connaissance –et par la reconnaissance– de la «patrie». Au tournant des années 1800, les livres et les périodiques s’imposent comme le premier vecteur de l'aggiornamento culturel, tandis que le périmètre de la science politique (la Kameralistik) inclut bien évidemment au premier chef le domaine de l’économie, à commencer par l’agronomie. Dans une période charnière, nous observons ainsi le glissement de la collection éclairée à la collection de Hungarica, à la promotion de la modernité, et, in fine, au «patriotisme».
Outre des ex libris gravés (cf cliché), nous conservons plusieurs portraits de Ferenc Széchényi, dont un très beau cuivre réalisé par Samuel Czetter à Vienne en 1798 (signé dans le coin inférieur gauche). Dans un cadre ovale, le buste du comte en grand uniforme est entouré d’une légende en latin («Com[es] Franc[iscus] Széchényi de Sárvári», etc.), qui précise qu’il est chevalier de saint Janvier (à la suite de son ambassade à Naples). En-dessous, les armoiries familiales, des livres (dont les titres se lisent sur la tranche : par ex. «Bibliotheca hungarica») et des médailles («Collectio numorum hungaris»), dont l’une à l’effigie du couple royal de Naples. Enfin, la légende: «Patriae commodis et honori se suaque» (il s’est consacré et a consacré ses biens pour les avantages et pour l’honneur de sa patrie).

Notes
(1) Au passage, rappelons que le hongrois est une langue agglutinante, dans laquelle le complément de nom se marque par le suffixe i, lequel correspond par conséquent au français de ou à l’allemand von.
(2) Johann Nepomuk Cosmas Michael Denis (1729-1800), ancien élève du collège jésuite de Passau, puis de l’Université de Graz, jésuite, professeur et bibliothécaire au Theresianum de Vienne, où il continue à exercer après la destruction de l'ordre (1773). Bibliothécaire de la Hofbibliothek (1784). Auteur notamment d’une Introduction à la science des livres (Einleitung in die Bücherkunde).
(3) Catalogus Bibliothecae hungaricae Francisci com[itis] Szechenyi. Tomus I scriptores hungaros et rerum hungaricarum typis editos complexus, pars I [II], Sopron, Typis Siessianis, 1799, 2 vol. Plusieurs suppléments et compléments sont donnés, avant un catalogue des manuscrits, publié en 1815: Catalogus manuscriptorum Bibliothecae nationalis hungaricae Szécényiano-regnicolaris, Sopron, Typis Haeredum Sissianorum, 1815.
(4) Ce n’est pas ici le lieu de développer une théorie du statut et du rôle de la noblesse en Hongrie autour de 1800. Gérard Lacuée, alors secrétaire de l’ambassade de France à Vienne, explique que la «nation hongroise» désigne les «100 000 nobles qui habitent ce royaume», et que le «peuple» des 7 millions de paysans ne joue aucun rôle.

István Monok, «Le projet de Ferenc Széchényi et la fondation de la Bibliothèque nationale hongroise», dans Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives, Leipzig, Leipziger Universitätsverlag, 2005, p. 87-100 («L'Europe en réseaux», 3). Donne une importante bibliographie dans les notes.
Notice biographique sur Ferenc Széchényi dans: Biographisches Lexicon des Kaisersthums Österreich, 41, p. 246 et suiv.

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mercredi 29 juin 2011

Histoire du livre et sémiologie

Le 54e colloque annuel du Centre d’études supérieures de la Renaissance est consacré aux passeurs de texte et, de manière en définitive prévisible, il a donné l’occasion de revenir sur la problématique du «livre machine»: comment le livre (entendons, l’écrit, ou de manière plus restrictive l’imprimé) fonctionne-t-il aussi comme une «prothèse» externalisée susceptible (ou non) de démultiplier les capacités de l’esprit humain? (cliché : une pause dans la cour du CESR).
Le colloque n’avait pas à s’arrêter sur la dimension proprement sémiologique qui est à la base de ce questionnement: le langage articulé est usuellement considéré comme le propre de l’hominisation, et il introduit à un système de représentations de plus en plus complexe. La discussion sur le statut des signifiants (des mots) et des signifiés (les concepts désignés par les mots) a occupé les penseurs au moins depuis l'Antiquité grecque et tout au long du Moyen Âge.
La transcription du mot oralisé sous une forme écrite introduit un autre niveau de codage, dont la typologie varie selon la nature de l’articulation entre l’oreille et l’œil: l’écriture par idéogrammes transcrit directement le signifié, sans tenir compte de la prononciation du signifiant. Par suite, comme cela se passe entre les Chinois et les Japonais, deux locuteurs de langues différentes peuvent lire un même texte, mais ils ne peuvent pas parler entre eux. L’écriture alphabétique au contraire transcrit non pas le signifié, mais le signifiant oralisé: du coup, il est possible à quelqu’un d’alphabétisé de lire tous les textes dans une écriture qu’il connaît, mais sans nécessairement les comprendre.
Le système alphabétique présente deux caractéristiques capitales: d’une part, il constitue un code particulièrement efficace, puisqu’un très petit nombre d’éléments (généralement vingt à trente lettres) permet de transcrire pratiquement tous les discours possibles. Plus facile à assimiler qu’une écriture idéographique mobilisant des milliers de signes spécifiques (par exemple les hiéroglyphes), il est plus propice à la diffusion de l’écriture dans la société, donc à une forme large de participation, voire à la démocratie.
Dans les civilisations anciennes (Égypte, Mésopotamie) ou en Extrême-Orient, l’écriture est comme confisquée par un groupe de professionnels, les scribes, alors que les promoteurs de l’alphabet occidental, les Grecs, sont précisément aussi les inventeurs de la démocratie. Précisons qu’il ne s’agit pas ici, pour l’historien, d’établir un lien de causalité, mais bien de repérer un champ de possibilité. On voit comment les caractéristiques propres de l’écriture débouchent nécessairement sur l’étude non seulement de ses supports et de ses usages, mais aussi sur une problématique de sociologie et de sociologie culturelle qui est précisément celle envisagée par le colloque sur les «passeurs» (ci-contre: l’apôtre au travail, ms grec conservé à la Palatina de Parme).
Le deuxième ordre de réflexions concerne la pensée philosophique. Nous avons montré (dans L’Europe de Gutenberg) comment la lecture oralisée dominante occultait largement, jusqu’au XIIe siècle, l’existence du «triangle sémiotique» (le concept, le signifié (la chose, res), le signifiant). Au contraire, la lecture silencieuse favorise une réflexion sur la théorie du signe, puis du discours, en introduisant un troisième, voire un quatrième terme: le concept, le signifié, le signifiant (le mot, vox) et sa transcription. Nous entrons dans le monde de la médiation et de la représentation, dans lequel la réflexion et la manipulation d’objets virtuels (les mots et les discours) non seulement constituent la connaissance, mais orientent ses applications pratiques.
Pour l’historien du livre, les rapports entre le média (le livre, puis la collection de livres), les pratiques de lecture et de travail intellectuel, et jusqu’à la réflexion la plus abstraite, se déploient dans une logique dialectique: d’une part, les besoins et les pratiques des lecteurs déterminent la structure des textes et des livres –c’est, toujours pour l’historien du livre, la double problématique de la mise en livre et de la mise en texte. Mais inversement, les caractéristiques du média encadrent nécessairement, à un certain moment de l’histoire, ses usages possibles, et donc, d’une certaine manière, le travail intellectuel (ci-contre: la «presse ascencienne» met en scène la nouvelle économie du média).
Envisager la trajectoire de ces processus à travers les changements profonds qui se produisent dans le «petit monde du livre», notamment au XVe siècle avec l’invention de la typographie en caractères mobiles, tel est l’un des enjeux de la recherche actuelle. Et, pour en revenir au colloque de Tours, le statut et le rôle des passeurs, voire leur sociologie, sont nécessairement déplacés par les transformations de l’«économie» de l’écrit et du livre entre les XIVe et XVIe siècles. L’actualité de cette problématique très large est évidente, à l’heure où s’impose la «troisième révolution du livre», celle des nouveaux médias, et où nous sortons de plus en plus de l’environnement gutenbergien tel qu’il a fonctionné durant des siècles dans les civilisations occidentales.

Note bibliogr:
Voir aussi sur ce blog la note sur «l’esprit et la lettre».
Frédéric Barbier, « Le texte et l’image : quelques observations sur le livre imprimé à l’aube de la période moderne », dans La Gravure et l’histoire. Les livres illustrés de la Renaissance et du baroque à la conquête du passé, dir. Sandra Costa, Grenoble, CRTHIPA, 2010, p. 9-33.
Frédéric Barbier, « L’imprimé et le virtuel », à paraître dans les Actes du colloque de Lyon/ Villeurbanne, 2008.
Frédéric Barbier, «Les codes, le texte et le lecteur », dans La Codification : perspectives transdisciplinaires, dir. Gernot Kamecke, Jacques Le Rider, diff. Genève, Librairie Droz, 2007, p. 43-71. (« Études et rencontres du Collège doctoral européen EPHE- TU Dresden », 3).
Frédéric Barbier, « Discours rapporté, citation, référence », dans Texte. Revue de critique et de théorie littéraire, 31/32, [Toronto], 2002, 57-87.

mardi 4 octobre 2016

Les fondateurs des bibliothèques nationales

La publication récente d’un «beau livre» consacré aux collectionneurs et bibliophiles dont les livres constituent l’essentiel du fonds ancien de la Bibliothèque nationale de Hongrie nous amène à revenir aujourd’hui sur la question de la fondation des grandes bibliothèques nationales aux XVIIIe et XIXe siècle. Il s’agit de:
Collectors and collections. The treasures of the collections in the National Széchényi Library and the histories of the collections, éd. Lászlo Boka, Lidia Wendelin Ferenczy,
Budapest, Orszagos Széchényi Könyvtar, Kossuth Kiado, 2016
(ISBN: 9-789632-006567).
La signification politique de ce que devra être, ou non, un musée ou une bibliothèque s’articule avec la question de savoir à qui sera dévolu le rôle d’initiateur ou de mécène et de responsable. Le prince est d’autant plus attentif à s’approprier ce rôle que lui-même représente le cas échéant une dynastie nouvelle, à l’image d’un certain nombre de dynasties italiennes de la Renaissance, des Valois-Angoulême en France, et de plusieurs autres. En mettant l’accent sur le «capital culturel», chacun est attentif à légitimer une ascension politique encore récente, et peut-être fragile.
Dans d’autres systèmes pourtant, la concentration du pouvoir est moins sensible, et d’autres intermédiaires peuvent intervenir. Le modèle fondateur est ici celui de Londres où, à la fin du XVIIe siècle, l’avènement de Guillaume d’Orange et la concession du Bill of Rights (1689) consacrent un régime dans lequel le pouvoir est aux mains du Parlement (les Lords et les Communes), de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Ce sont des représentants de ces différentes catégories sociales, et non pas une cour royale ou princière désormais en retrait, qui prennent en charge la fonction de «passeurs culturels»: les membres de la gentry entretiennent de très riches bibliothèques, des sociétés académiques sont fondées à Londres à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, jusqu’à ce que, en 1753, le Parlement accepte le legs de Hans Sloane, docteur en médecine, mais surtout président de la Royal Society, collectionneur et bibliophile. C’est la fondation du British Museum, dont la «Bibliothèque» constitue un département. Lorsque le roi George II lui cède une partie des collections royales, la Bibliothèque du British Museum devient bénéficiaire du Copyright concédé depuis 1709 à la Royal Library.
C’est ce modèle qui, de manière significative, est reproduit dans une partie de la géographie de l’Allemagne et de l’Europe centrale, alors même que le sentiment d’appartenance nationale tend à se développer mais que, dans des sociétés d’Ancien Régime, l’initiative reste en principe aux mains de la cour. Le fait qu’il n’existe pas de cour royale en Hongrie (puisque l’empereur de Vienne est roi de Hongrie) ne peut pas être sous-estimé, alors que les grands aristocrates hongrois constituent au cours du XVIIIe siècle des collections de livres de plus en plus importantes: ainsi des Batthyány, des Esterházy, des Festetich, des Illésházy, des Jankovich, des Nádasdy ou encore des Ráday et des Reviczki, pour reprendre une liste proposée par István Monok (1). C’est un de leurs représentants, le comte Ferenc Széchényi, qui, en 1802, demande l’autorisation, par le biais de la chancellerie hongroise de Vienne, de transmettre à la collectivité ses collections, surtout des livres et des documents graphiques, mais aussi d’autres objets (des médailles, et des échantillons de minéralogie). Le comte voulait constituer une collection de Hungarica, augmentée d’un fonds de titres récents permettant de mettre à la disposition de tous les titres les plus importants et les plus récents publiés en «Europe».
Le projet, favorablement reçu à Vienne, se concrétise avec la fondation de la Bibliotheca Hungarica Széchényiano-Regnicolaris (26 novembre 1802) et son installation à Budapest, d’abord dans des locaux occupés par un séminaire. Bientôt, la Bibliothèque sera constitutive d’un département du nouveau Musée national, et elle ne prendra son autonomie en tant que Bibliothèque nationale que bien plus tard. Parallèlement, l’Académie des sciences est fondée, toujours par un groupe de magnats, en 1825.
À Londres, les «passeurs» concentrent l’essentiel des pouvoirs, mais il n’en va pas de même à Budapest: il s’agit pour eux de cultiver un capital de distinction qui leur permette de contrebalancer l’absence du capital politique symbolique, lequel est concentré à Vienne. Et c’est ce processus dont l’ouvrage que nous signalons ici présente notamment les origines et les premiers développements.

(1) István Monok, « Le projet de Ferenc Széchényi et la fondation de la Bibliothèque nationale hongroise », dans Les Bibliothèques centrales et la construction des identités collectives, éd. Frédéric Barbier, István Monok, Leipzig, Leipziger Universitätsverlag, 2005, p. 87-100 («L’Europe en réseaux. Contributions à l’histoire de la culture écrite 1650-1918», III).
(2) Le cas de l’espace germanique est particulier, où les petites cours ont parfois un rôle décisif (on pense à Weimar), mais où interviennent aussi les professionnels de la librairie, libraires et éditeurs au premier rang.

mardi 16 août 2011

Chronique d'été: histoire du livre et histoire de la noblesse

Le prochain symposium roumain d’histoire du livre se déroulera à Sinaia du 20 au 23 septembre, et reprendra la problématique des «intermédiaires» ou des «passeurs» culturels en l’envisageant sous l’angle de la noblesse et dans une perspective comparatiste. Nous évoquions plus ou moins la question dans un billet sur ces nobles hongrois et ces magnats polonais qui prennent en charge la modernisation du pays à la fin du XVIIIe et tout au long du XIXe siècle: une spécificité de l’action des personnalités agissant dans la géographie des anciens empires (Autriche et Russie, dans une moindre mesure Allemagne) concerne leur engagement en faveur d’une identité collective longtemps en construction –qu’il s’agisse de la Hongrie, de la Pologne, etc.
La problématique des nobles comme passeurs culturels se retrouve aussi en Europe occidentale, par exemple en Angleterre et en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des siècles durant, le statut des nobles avait été justifié en France par leur engagement au service du souverain en temps de guerre. Ce modèle perdure au XVIIIe siècle, mais l’idéal des Lumières fait aussi des nobles, notamment dans les plus grandes familles, les intermédiaires privilégiés prenant en charge le progrès des connaissances, donc de la richesse et de l’organisation sociale en général. Dans cette optique, il convient de travailler à l’accumulation et à la diffusion des connaissances, pour favoriser l’amélioration de la société dans son ensemble.
Si le principe fondateur de la «république des lettres» est celui de l’égalité par les talents, les nobles y occupent toujours une place clé, en tant que mécènes et financiers, amateurs et collectionneurs, bibliophiles, voire savants. Nous évoquions tout récemment Balzac et ses Illusions perdues. Alors que Lucien a enfin pénétré le salon de Madame de Bargenton, le plus recherché de la haute ville d’Angoulême, mais que sa présence y reste contestée, la référence ultime reste celle des Lumières: Avant la Révolution (…), les plus grands seigneurs recevaient Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui, comme ce petit poète de l’Houmeau [Lucien], étaient sans conséquence.
À une vingtaine de kilomètres d’Angoulême, nous sommes à La Rochefoucauld, commune de quelque 3000 habitants aujourd'hui, mais surtout célèbre pour son imposant château (cf. cliché) et pour la famille de La Rochefoucauld, dont le rôle a été de longue date très important dans l’histoire de France.
Les La Rochefoucauld assoient les bases de leur fortune lors des Guerres de cent ans, quand ils soutiennent avec constance le roi de France contre les Anglais. Ce sont des hommes de guerre et des hommes de cour, dont le plus célèbre, François VI, participe constamment aux conflits de son temps, à différents complots et aux troubles de la Fronde, avant de devoir s’exiler un temps au Luxembourg –où il travaille notamment à la rédaction de ses célèbres Maximes.
À partir du règne personnel de Louis XIV et au XVIIIe siècle, les membres de la famille sont toujours engagés dans le service des armes et dans les conseils du roi, mais ils se tournent de plus en plus vers les sciences, la réflexion politique –et les livres. Le château de La Rochefoucauld est désormais abandonné, comme trop éloigné des centres du pouvoir, au profit des résidences de Paris, de Versailles, et des deux châteaux de Liancourt (près de Creil) et de La Roche-Guyon.
Marie-Louise de La Rochefoucauld, princesse d’Anville, est une femme des Lumières, qui fréquente le salon de Madame du Deffand et la société des philosophes. Elle fait inoculer la vaccine à son jeune fils, Louis Alexandre et lui donne l’éducation la plus éclairée. Les La Rochefoucauld visitent Voltaire à Ferney, leur hôtel parisien devient le pôle d’une vie culturelle intense, où l’on rencontre aussi bien le marquis de Condorcet que Benjamin Franklin et l’abbé Barthélemy, futur auteur du Voyage du jeune Anacharsis.
Surtout attiré par l’histoire naturelle, le jeune duc voyage, écrit, entretient une vaste correspondance, est élu à l’Académie des sciences, mais il est aussi le traducteur en français de la nouvelle Constitution américaine (Constitutions des treize États unis de l'Amérique, Philadelphie, Paris, 1783) et, avec Condorcet et l’abbé Grégoire, l’un des fondateurs de la Société des Amis des noirs, qui milite en faveur de l’abolition de l’esclavage. Partisan de profondes réformes politiques, comme beaucoup de ses amis dont l’abbé de Talleyrand, Louis Alexandre est élu aux États Généraux, et il votera la Constitution civile du clergé (12 juillet 1790).
Son propre cousin, Liancourt, dont il était très proche (cf. cliché), est quant à lui élu président de la Constituante le 18 juillet 1789. La fuite du roi, son arrestation à Varennes et la guerre étrangère vont bouleverser la donne politique (20-25 juin 1791) en imposant la radicalisation des positions : Liancourt émigre en Angleterre, et il voyagera aux États-Unis avant de rentrer en France (il mourra en 1827), tandis que Louis Alexandre, qui se refuse à quitter la France, est massacré par la foule alors qu’il traverse Gisors en 1792. Les épaves de la bibliothèque du second sont recueillies par le premier, et se retrouvent aujourd’hui, après beaucoup d’errances, au château de La Rochefoucauld, pour constituer, avec les archives de la famille, un ensemble attendant toujours son ou ses historiens (cf. cliché: la scène peinte est inspirée des Fables de La Fontaine illustrées par Oudry).



vendredi 24 avril 2015

Les passeurs argentins

À plusieurs reprises, nous avons évoqué dans ce blog la question des «passeurs», autrement dit des individus et des groupes qui prennent en charge l’acculturation et la modernisation d’une société donnée, notamment dans la seconde moitié du XVIIIe et au XIXe siècle. Dans une Allemagne très dispersée sur le plan politique, on sait que le rôle des intellectuels, mais aussi des libraires, est essentiel. La modernisation est, à Vienne, prise en charge de manière spectaculaire par la monarchie elle-même, à l'époque du joséphisme, tandis que la dépendance du royaume de Hongrie par rapport à la capitale impériale explique que ce rôle y soit d’abord rempli par un certain nombre de grands magnats, dont plusieurs membres de la famille Széchényi.
Autre schéma encore dans les colonies espagnoles d’outre-Atlantique, où ce sont les créoles qui prennent l’initiative. Peu de mots sont aussi ambigus, en français, que celui de créole: cet ancien terme espagnol désigne en fait, dans la colonie, les descendants d’émigrés autrefois venus de la métropole mais qui sont eux-mêmes nés outre-mer. C’est en ce sens que la future impératrice des Français, Joséphine de Beauharnais, est, en effet, une créole.
Dans le vice-royaume de La Plata, l’actuelle Argentine, l’élite créole contrôle l’activité économique, dispose de fortunes importantes, et a le plus souvent reçu une formation intellectuelle de qualité dans les écoles et les universités sur place, ou en Europe. Elle est favorable à la liberté de commerce, pratiquement acquise en 1778 mais bientôt remise en cause. À la même époque, la Guerre d’indépendance américaine de 1776 offre un modèle pour les projets de libération des «Indes», tandis que la Révolution de 1789 a aussi une influence certaine. Pour autant, les créoles ne sont pas admis aux charges principales: le vice-roi Liniers est un français au service de l’Espagne, même s’il se marie dans une riche famille créole de Buenos Aires. Son successeur, Baltasar Hidalgo de Cisneros, est quant à lui un espagnol né à Carthagène, et ancien élève de l’Académie de marine de Cadix.
Le "Première Junte" à Buenos Aires.
On sait que les événements européens ont une influence décisive sur le passage de l’Argentine à l’indépendance: or, ce sont les représentants de la bourgeoisie créole qui prennent l’initiative sur place. L’entrée des Français à Lisbonne en 1807 suit de peu le départ de la famille royale de Portugal pour Rio de Janeiro. L’année suivante, c’est l’abdication du roi d’Espagne, son remplacement par Joseph Bonaparte à Madrid, et le déclenchement de la Guerre d’Espagne. La Junte de Séville se substitue au pouvoir empêché, tandis que les colonies espagnoles affirment leur loyalisme: Buenos Aires accepte de recevoir Cisneros, le nouveau vice-roi désigné par Séville. Quant à l’héritier du trône, le futur Ferdinand VII, il est envoyé par Napoléon en résidence à Valençay, avec son oncle et son frère, avant que le traité de décembre 1813 ne lui rende son trône.
Dans l’intervalle, les choses se sont précipitées sur les rivages du Rio de la Plata, où, en 1810, le vice-roi Cisneros est déposé et une Junte temporaire de neuf membres mise en place (la Junte prétend exercer le pouvoir au nom de Ferdinand VII, empêché). Ces «hommes de mai» sont pratiquement les représentants de la bourgeoisie créole qui prend ainsi le pouvoir. Tous sauf deux sont nés dans les vices-royaumes du Pérou ou de La Plata, et la plupart ont fait des études poussées: le président de la Junte, Cornelio Saavedra (1759-1829), est un ancien élève du Collège San Carlos, où ont aussi étudié Mariano Moreno (1778-1811), secrétaire à la Guerre, et Juan José Castelli (1764-1812). Juan José Paso (1750-1833) est le fils d’un émigré venu de Galice, et un ancien élève du Collège de Montserrat à Córdoba, où Castelli terminera ses études secondaires après Buenos Aires.
Une formation supérieure est souvent de règle: Moreno fait son droit à l’université de Chuquisaca, fondée par les Jésuites à Sucre en 1624, et l’un des pôles du mouvement pour l’indépendance à la fin du XVIIIe siècle. Depuis 1775, l’Academia Carolina est la principale institution de formation dans le domaine juridique en Amérique du Sud. Nous y retrouvons précisément Castelli, qui a préféré Chuquisaca aux universités espagnoles de Salamanque ou d’Alacalá de Henares auxquelles ses parents pensaient... D’autres membres de la Première Junte sont d’anciens étudiants de Córdoba: Juan José Paso (1750-1833), qui y passe le doctorat en droit, sera secrétaire de la Junte en charge des Finances; le P. Manuel Alberti (1763-1811) y est, quant à lui, reçu docteur en théologie, avant d’être ordonné prêtre.
Plusieurs autres se sont, bien évidemment, formés en Espagne: c’est le cas de Miguel de Azcuénaga (1754-1833), à Malaga et à Séville, et de Manuel Belgrano (1770-1820), cousin de Castelli et étudiant en droit à Salamanque. En définitive, seuls deux membres de la Junte sont des Espagnols de souche: il s’agit des Catalans Dominigo Matheu (1765-1831) et  Juan Larrea (1782-1847). Tous deux installés à Buenos Aires en 1793, ils ont fait fortune dans le négoce, et leur participation à la  Junte semble surtout répondre au besoin de s'assurer de l’appui des élites économiques et financières de la capitale, appui décisif à l’aube du nouveau régime politique. Au total, c’est peu de dire que ces intellectuels «révolutionnaires» sont des hommes de la presse périodique et du livre –mais c’est là un autre sujet, sur lequel nous nous réservons de revenir.

jeudi 3 octobre 2013

En relisant le Journal de Gide

Les travaux récents d’histoire littéraire –et d’histoire du livre– insistent souvent sur le rôle stratégique des réseaux de sociabilité, tout comme sur celui des pratiques, des lieux où l’on se retrouve, etc. Nous parlions tout récemment de Madame de Staël et du «salon de l'Europe» que celle-ci tenait à Coppet. Le fait est particulièrement sensible au fil des pages quand nous reprenons la lecture du Journal d’André Gide, notamment s’agissant du réseau du Mercure de France, et de son directeur, Alfred Vallette. Prenons un florilège de citations. Chaque fois, Gide part pour un certain nombre de courses dans Paris:
5 janvier 1907: «Première étape aux bureaux du Mercure ; il s’agit d’obtenir un bureau de tabac pour la veuve d’Emmanuel Signoret; j’ai déjà parlé de cela à Fontaine; la demande qu’elle doit adresser au ministère doit sera appuyée de quelques signatures choisies; c’est ce choix que nous déterminons, Vallette et moi…»
Ou, comment les littérateurs et leurs éditeurs travaillent, dans les bureaux mêmes de la revue, à bien d’autres choses qu’à écrire et à publier. Mais on aurait tort d’analyser l’épisode sous son seul aspect négatif: l’amitié joue ici un rôle central, en l’occurrence celle envers Emmanuel Signoret, poète admiré de Gide, mais décédé alors qu’il n’avait même pas trente ans.
Nouveau témoignage d’amitié deux ans plus tard, à l’occasion de la disparition de Charles-Louis Philippe, lui aussi poète, mais aussi romancier, et l’une des figures majeures de passeurs lors des débuts de La NRF. Charles-Louis Philippe décède à 35 ans, à la fin de 1909, et le Mercure est un temps transformé en succursale d’une agence funéraire –ou, le deuil et les cérémonies liées au deuil comme moment d’amitié et, plus largement, de sociabilité (en définitive, Gide est tellement atteint par la nouvelle qu’il n’ira pas à la levée du corps):
Mercredi [22 décembre] 1909: «Au Mercure de France, où l’édition des œuvres de Lucien Jean qu’il devait préfacer reste en souffrance; pendant que je cause avec Vallette, Chanvin écrits quelques lettres de deuil…»
Poursuivre les amis dans la ville est aussi à l’ordre du jour, en 1912:
12 novembre 1912: «Stupide emploi de matinée [hier]. (…) Au Mercure, ou je n’ai pas trouvé Vallette (je rapportai le volumes des Prétextes, corrigé pour un nouveau tirage); puis à La NRF, où je n’ai pas trouvé Rivière; puis rue d’Assas, où je n’ai pas trouvé Schlumberger…» [Jean Schlumberger, l'un des fondateur de La NRF].
Une quinzaine d’années plus tard, l’environnement est pratiquement le même:
5 janvier 1928: «Puis [passé à la] NRF; puis Mercure. Plaisir à causer avec Vallette, de grand bon sens et d’agréable bonhomie; je crois même de certain cœur». On appréciera cette dernière note, de la part d’une personnalité du monde des lettres, à l’égard d’une personnalité de celui de l’édition.
Mais ce qui nous frappe aujourd’hui plus particulièrement, c’est la dislocation, voire la disparition, de ces modes anciens de solidarités, sous la poussée de plusieurs phénomènes.
La topographie de la très grande ville en est un, les amis que l’on souhaiterait voir ne vivant plus, à Paris, dans un périmètre si étroit que le périple improvisé d'une adresse à l'autre soit encore possible.
La disparition des espaces de rencontre joue aussi son rôle: les maisons d’édition se sont transformées, et les revues, quand elles ont réussi à se survivre à elles-mêmes, n'interviennent plus de la même manière. Il y a une ou deux décennies, la Maison des sciences de l’homme, boulevard Saint-Germain à Paris, a certainement pu remplir cette fonction d’espace ouvert de sociabilité dans le domaine des sciences humaines, mais, là encore, la conjoncture a changé.
Enfin, les techniques de communication et l’économie générale des médias interviennent aussi: Proust communiquait déjà régulièrement par téléphone, Gide le fera bientôt lui aussi, mais l’irruption des médias de masse (radio et télévision), puis celle, plus récente, des nouveaux médias (SMS, courriels et autres systèmes construisant des réseaux sociaux) déplacent aussi en profondeur les pratiques de la sociabilité lettrée, voire de la sociabilité savante, et des configurations sociales les plus larges.
Autant de questions sur lesquelles l'historien ne peut manquer de s’interroger. Enfin, il est frappé par le rôle non seulement de ces «espaces», mais aussi de ces intermédiaires privilégiés, dont le rôle a été si grand, pour l’histoire de la littérature et des idées, à une époque donnée. Quelle histoire de la littérature traite, aujourd’hui, d’Alfred Vallette? André Suarès, constamment présent dans le Journal, est aujourd'hui oublié. Et combien d'autres? Nul doute, à nos yeux, qu’une enquête systématique appliquant les méthodologies de la théorie des réseaux au champ littéraire parisien du début du XXe siècle n’aboutisse à des résultats riches et signifiants.

mercredi 21 septembre 2011

Une institution exemplaire des Lumières

Au-delà des frontières traditionnelles du Saint-Empire, l’Europe centrale et orientale est longtemps caractérisée, du point de vue du livre, par une conjoncture difficile: ce sont des régions relativement éloignées des centres de la librairie occidentale, Francfort/Main, Leipzig, Venise, plus encore Paris, les Provinces-Unies ou Londres. D’autre part, une grande partie des territoires est occupée par les Ottomans et, jusque dans les dernières décennies du XVIIe siècle, Vienne reste, à une cinquantaine de kilomètres à peine de la frontière, constamment sous la menace d’une invasion.
La situation commence à changer autour de 1700, avec le premier grand recul ottoman et avec la progressive intégration de cette Europe danubienne dans les circuits occidentaux du livre. Pourtant, dans une géographie du rattrapage, le rôle d’un certain nombre d’intermédiaires reste essentiel: les grands prélats, et les nobles, qui reçoivent une formation universitaire, qui voyagent, qui rapportent ou font venir des livres, qui commencent à collectionner et qui réunissent des bibliothèques parfois remarquables.
Progressivement, ce sont ces mêmes personnalités qui assument le rôle de passeurs culturels, soutenant les processus de modernisation et la progressive élaboration des différentes identités collectives structurées autour de chaque langue.
Le comte Sámuel Teleki (1739-1822) voyage et étudie à Bâle, Leyde, Utrecht et Paris, il entre en relations avec les principaux représentants des Lumières. Devenu chancelier de Transylvanie, il séjourne le plus souvent à Vienne, et élabore alors le projet d’une institution originale.
Il s’agit de fonder, à Tîrgu Mureṣ (Marosvásárhely), petite ville de quelque 7000 habitants au centre des domaines des Teleki, une bibliothèque universelle et moderne, et de mettre celle-ci à la disposition du public –ce qui est le cas dès 1802 (Bibliotheca Telekiana).
De manière extraordinaire, l’ensemble du dispositif est aujourd’hui conservé (bâtiment, mobilier et l’essentiel des collections). Teleki fait en effet construire un bâtiment spécifique pour sa bibliothèque, dans une aile nouvelle du Palais Teleki, face au Collège Réformé. La grande salle de magasin se déploie sur deux niveaux, avec une mezzanine, tandis qu’une salle plus petite, chauffée par un beau poêle de faïence, accueille les lecteurs, et qu’un appartement est réservé pour le bibliothécaire.
La collection initialement réunie par le comte compte quelque 40000 volumes, parmi lesquels la plupart des titres des Lumières, mais aussi des imprimés relatifs à la Révolution française, etc. Le comte est aussi un amateur averti, qui a acquis, outre des manuscrits et 52 incunables, des exemplaires d’éditions rarissimes ou précieuses (par ex. les grands typographes, d’Alde Manuce à Bodoni). La bibliothèque de sa femme, décédée en 1797 (environ 2000 titres), est également intégrée.
Teleki s’efforce de faire connaître son entreprise, et le catalogue de la bibliothèque en quatre volumes est imprimé à Vienne de 1796 à 1819. Il n’est pas question de présenter ici de manière trop rapide le devenir de la bibliothèque. Bornons-nous à dire que la Telekiana s’est encore enrichie après la mort de son fondateur, et qu’elle est en ce moment l’objet d’une restauration très profonde, financée principalement par le département de Mures. Les travaux doivent s’achever à relativement court terme, les livres pourront regagner leurs rayonnages, et les chercheurs à nouveau travailler, dans des conditions bien meilleures, sur ce qui reste un des exemples les plus représentatifs des institutions «culturelles» de l’Europe des Lumières.

Clichés (septembre 2011) : 1) Façade du Palais sur la rue. La bibliothèque occupe la partie à droite de la porte cochère. 2) À l’intérieur de la bibliothèque, en travaux de restructuration. La mobilier en place est d’origine. 3) Un fer aux armoiries du comte.

mardi 23 juin 2020

Les origines de la Maison Fayard

Une notice à rédiger sur un volume de la célèbre collection du «Livre populaire», collection fondée en 1905 par Arthème Fayard (II), nous ouvre les portes d’un tout autre monde, et d’une histoire que l’on pourrait dire balzacienne.
Nous voici au début du XIXe siècle, dans un bourg à la limite méridionale du département du Puy-de-Dôme: Brassac (canton de Jumeaux), qui deviendra en 1886 Brassac-les-Mines par la grâce de l’exploitation du charbon. Brassac, que l’on connaît depuis le haut Moyen Âge, est situé sur la rivière d’Allier, ce qui explique l’importance de l’activité de batellerie qui se déploie au port de Brassaget –avec les différents corps de métier traditionnels que sont les charpentiers, les cordiers, et, bien évidemment, les mariniers et autres passeurs (il n’y a encore qu’un très petit nombre de ponts sur l’Allier, surtout en amont de Pont-du-Château), sans oublier les fabricants, propriétaires de bois et négociants, qui sont les donneurs d’ordres. 
[Aux] ports de Brassac et de Brassaget, on construit un grand nombre de bateaux et on charge les charbons de terre du département de la Haute-Loire. (…) Ces bateaux sont construits à Brassac, Brassaget, Vézezoux et environs, avec des sapins débités par les nombreuses scieries des cantons de La Chaise-Dieu, de Crapone et de St-Germain-l’Herm. (…) On en construit par an environ 1600, dont 1000 servent au transport des houilles (1).
Carte des localisations: Brassac, Brioude, Saint-Germain-l'Herm (© IGN)
À la fin du XVIIIIe siècle, Brassac ne compte en effet pas moins de 300 mariniers, et les ateliers de construction fournissent des «sapinières»: ces embarcations sommaires ont un tirant d’eau suffisamment faible pour leur permettre de naviguer sur les hauts fonds. Celles de Brassac, dites «Recettes», font le plus souvent 18m sur 3,50m, et chargent en moyenne 280q. Par l’Allier, les péniches navigant en flottille gagnent la Loire, les unes descendant ensuite le fleuve vers Tours et vers Nantes, les autres empruntant le canal de Briare puis la Seine vers Paris. Le fret le plus usuel est composé de charbon, de vin, de bois ou de pierre. Une fois le périple accompli (quatre semaines jusqu’au port du quai de la Râpée à Paris), les barges sont déchargées et démantelées («déchirées»), et leur bois vendu en bois de chauffage, tandis que les mariniers rentrent à pied au pays –il n’y a pas de fret de retour.
Outre les difficultés de la navigation, le petit monde de la batellerie est soumis au risque d’inondation, comme à l’automne 1846:
L’Allier a généralement balayé (…) en Auvergne les produits industriels et agricoles destinés à l’exportation et attendant sur les ports le moment d’être embarqués : vins, charbons, bois de construction, bateaux au chantier etc., et en plusieurs endroits des ponts, des moulins, des maisons mêmes et des fermes entières (…). À Brassage [sic], quelques maisons ont été emportées (…). Sur trente-quatre bateaux amarrés au Pont-du-Château, trois seulement ont résisté. Jumeaux et Brassac ont éprouvé des pertes semblables, et non loin de là une belle verrerie a été détruite (Journal des débats, 16 oct. 1846).
Comme on le sait, certains mariniers auvergnats réussissent pourtant à s’établir dans la capitale, d’abord pour distribuer les marchandises débarquées des péniches, puis pour ouvrir des commerces de «bougnats» (< franco-prov. charbognats, = charbonniers) «Vins, bois et charbons». L’arrivée du chemin-de-fer à Brassac (1855) engagera l’ère du replis, puis du déclin de ces activités.
Une société rude, ne plaignant pas sa peine, et sans moyens financiers, donc. C’est devant le maire de Brassac que, le 8 avril 1818, se présente Jean Fayard (1783-1860), marinier et fils de marinier, pour déclarer la naissance de son fils Antoine, la veille à 22h. Les deux témoins sont eux aussi mariniers à Brassac et, tout comme le père, ils déclarent ne pas savoir signer (2).
Généalogie sommaire: les origines de la Maison Fayard
Mais nous entrons peu à peu dans un tout autre environnement, lorsque nous retrouvons Antoine Fayard loin des péniches de l’Allier, comme employé au service de l’octroi de Brioude (Haute-Loire). Et nous changeons encore plus d’environnement lorsque le jeune homme épouse, le 18 novembre 1845, toujours à Brioude, Joséphine Élisabeth Lemerle, la fille du notaire de Saint-Germain-l’Herm –quelques mois à peine après le décès de celui-ci… (3) La déclaration de mariage, étrangement enregistrée à «dix heures du soir», nous apprend au passage que le jeune marié, «âgé de vingt-sept ans», est alors caporal au 52e régiment de ligne en garnison à Clermont-Ferrand. La fin de l’acte est constituée par la reconnaissance par les deux époux d’un enfant de sexe masculin «né d’eux» à Saint-Germain l’Herm neuf ans auparavant, et qui porte les prénoms de Jean-François –dit Arthème, du nom d'un saint auvergnat, il est notre futur éditeur.
Naissance de Jean-François Lemerle, dit Arthème Fayard, St-Germain-l'Herm, 5 mars 1836 (Ad63, 63 372/7)
Les signatures au mariage témoignent de ce que le père du marié ne sait toujours pas signer, mais bien sa femme; quant à la signature du marié, avec son élégant paraphe, elle manifeste le changement radical désormais intervenu. Le régime du mariage est celui de la communauté totale, d’après le contrat passé par devant Me Philippe Roumilhac, notaire à Brioude le 27 septembre précédent (4), et la mariée est qualifiée de «propriétaire» à Brioude (cf cliché ci-dessous). 
Reconnaissance de paternité, Brioude, 18 nov. 1845 (Ad43, 6E 40/51, extrait)
On ne peut qu’être frappés par la distance sociale entre les familles des nouveaux époux. Saint-Germain-l’Herm est un bourg d’une certaine importance, à quelque 1000m. d’altitude, petite capitale des Monts du Livradois, où le notaire, Jean Lemerle (1785-1845), successeur de son père (lequel officiait depuis 1782) exerce de 1818 à 1844 et compte bien évidemment parmi les notabilités locales (5). Il a épousé en 1808 Marie-Thérèse Miramont, d’une famille originaire de Cistrières (Hte-Loire), et elle-même déjà veuve d’un premier mariage. Nous sommes dans un monde de robins, dont plusieurs membres sont notaires, puis titulaires d’offices et autres charges diverses dans les diocèses de Mende et de Clermont. Pour autant, Maître Lemerle ne semble pas avoir laissé une grande fortune, puisque la déclaration ne fait mention que de 8300f. au titre des «mobilier, argent, rentes et créances», et d’un revenu immobilier de 45,60f., tout en précisant que «la veuve a renoncé à l’usufruit par acte du 21 juillet 1845». Ces dispositions expliquent peut-être qu’elle se soit alors retirée à Brioude, où elle décède en 1853, au domicile d’une fille issue de son premier mariage et de son mari, Isidore Laroche, confiseur rue de la Boucherie (6).
Et, apparemment en 1855, le couple Fayard-Lemerle prend, à leur tour, la route de Paris, mais il est bien difficile de le suivre: c’est ainsi que nous connaissons, parmi les homonymes, un Fayard établi en 1856 comme négociant de «bois à ouvrer» sur le quai d’Austerlitz, tandis qu’une «veuve Lemerle» aurait tenu un hôtel meublé rue Lamartine. Jean-François entre quant à lui au ministère des Finances, une place qu’il abandonnera bientôt (1857), pour se lancer dans l’édition, avec le succès que l’on sait. Il décède en 1895, apparemment en son hôtel du 66 avenue de Marigny à Fontenay-sous-Bois, et est inhumé au cimetière du Montparnasse.

Bibliographie
Histoire de la librairie Arthème Fayard, Paris, Fayard, 1952, réed. 1961.
Sophie Grandjean, La Maison d’édition Fayard de 1855 à 1939, thèse de doctorat d’Histoire sous la direction de Jean-Yves Mollier, Université de Saint-Quentin en Yvelines, 1996.
Jean-Étienne Huret, "Le Livre de demain" de la Librairie Arthème Fayard: étude bibliographique d'une collection illustrée par la gravure sur bois, 1923-1947, Tusson, Éditions du Lérot, 2011 (avec notices bio-bibliographiques des artistes p. 162-220).

NB- Nous nous permettons de recommander la notice consacrée par le blog du «Bibliophile Rhemus» à l’historique de la Maison Fayard. Bien des questions restent ouvertes, qui demanderaient pour certaines à poursuivre l'enquête sur place, notamment dans les minutes notariales... Si notre ami Le Bibliophile dispose d’informations complémentaires susceptibles notamment de préciser les origines de la famille et son installation à Paris, qu’il n’hésite surtout pas!
Enfin, le lecteur voudra bien excuser le fait que notre billet de ce jour s'éloigne apparemment du monde des livres et de l'édition, peut-être par goût du pittoresque: pour autant, la trajectoire familiale des Fayard illustre bien les mutations très profondes qui sont celles de l'environnement culturel, même dans une province relativement isolée, autour de la monarchie de Juillet, en même temps que la dynamique très favorable de l'édition parisienne à partir du Second Empire.

Notes
(1) L’Allier est flottable (pour les bois) depuis Saint-Arcons, et navigable à partir de Fontanes. H. E. de la Tynna, C. P. Rousseau, Boussole du commerce des bois de chauffage, Paris, Au bureau de commerce de bois flotté en trains, 1827, p. 67 et 70-71.
(2) Ad63, 6E 50/7. Jean Fayard s’est marié le 16 août 1815 avec Jeanne Prunière, de dix ans sa cadette.
(3) Acte de mariage: Ad43 6E 40/51 (voir aussi Ad43, 6E 78/3). Acte de décès: Ad63, 6E 372/17 (enregistrement, 8 juill.: Ad43, 3Q 21194).(4) Ad43, 3Q 1275 (table des contrats de mariage). Les minutes du notaire sont conservées sous la cote Ad43, 3E 537/69-117.
(5) Ad63, 5E 8 617-644.
(6) Ad43, 6E 40/59.

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jeudi 27 septembre 2012

Publication des Actes du symposium de Sinaia

Les Actes du IVe Symposium roumain d’histoire du livre viennent de paraître: ce symposium s’était tenu à Sinaia (Roumanie) du 20 au 23 septembre 2011, et portait sur
«Livres et bibliothèques de la noblesse, du Moyen Âge au XXe siècle». On ne peut que souligner la rapidité de l’édition des symoposium successifs organisés par nos collègues roumains. Dans ce volume, toutes les communications sauf une sont publiées en français.

Sommaire
Allocution, par Florin Rotaru directeur général de la Bibliothèque métropolitaine de Bucarest
Introduction: Livres et bibliothèques de la noblesse, du Moyen Âge au XXe siècle, par Frédéric Barbier
Sacra Parallela, par Rodica Paléologue
L’aristocratie centre-européenne des XVIe-XVIIe siècles, et ses goûts de lecture des romans de chevalerie publiés en espagnol, italien et français, par Jarošlava Kasparova
Les bibliothèques de la noblesse: l’œil vivant de son temps, par Jitka Radimska
Les livres de la noblesse, ou la noblesse des livres : la prééminence des armes ou des lettres sous la «Restauration» du Portugal, par Daniel Magalhães Porto Saraiva
Les nobles comme « passeurs culturels » et le rôle de l’imprimé en France aux XVIe-XIXe siècles: l’exemple des La Rochefoucauld, par Frédéric Barbier
Transformations linguistiques et thématiques dans les bibliothèques aristocratiques de la Hongrie du XVIIIe siècle, par István Monok
La bibliothèque Batthyaneum, fondée à Alba Julia par l’évêque de Transylvanie, le comte Ignaz Batthyány, par Doina Henri Biro
Lectures et bibliothèques de la noblesse dans les principautés roumaines (XVIIIe siècle): bilan et perspectives de recherches, par Radu G. Paun
Cantemir: bibliothèques réelles, bibliothèques imaginaires, par Ştefan Lemny
Les bibliothèques Kaunitz: des catalogues et des lectures multiples, par Christine Lebeau
Un grand commis bibliophile: le marquis de Méjanes, par Raphaële Mouren
Une place de bibliothécaire auprès d’un héros législateur ne doit pas être facile à remplir: les bibliothèques de Napoléon Ier, par Charles-Éloi Vial
Les éditions de Jean-Baptiste Bodoni dans les bibliothèques des nobles d’Europe au XIXe siècle, par Andrea De Pasquale
Les bibliothèques de la noblesse brésilienne au XIXe siècle: l’inventaire du marquis de Monte Alegre, par Marisa Midori De Aecto
Śrī Bavānrao Panta-Pratinidi (1868-1951), chief of Audh: Founder and Patron of Institutions and Libraries, par Shreenand L. Bapat
Cet ensemble de textes est complété par cinq «Études d’histoire du livre» consacrées l’histoire du livre en Roumanie, mais sans rapports avec le thème général de la noblesse. Le volume se présente sous la forme de Mélanges offerts à Frédéric Barbier pour son soixantième anniversaire, et il porte l’avant-titre: «In honorem professoris Frédéric Barbier 60».

Bibliothèque métropolitaine de Bucarest. Actes du symposium international Le livre, la Roumanie, l’Europe. 4e édition : 20-23 septembre 2011. Tome I: (…) Histoire et civilisation du livre, textes réunis et édités par Frédéric Barbier, Bucarest, Editura Biblioteca Bucureştilor, 2012, XVI-[2-]324 p., ill.
ISSN 2068 9756

jeudi 10 décembre 2015

Au XVe siècle: l'Espagne de la "légende noire"?

Envisager l’histoire de l’Espagne moderne et contemporaine comme relevant d'une «légende noire» constitue trop souvent un lieu commun, et se révèle à nombre d'égards très éloigné de la réalité historique. Pour nous limiter aux débuts de la typographie en caractères mobiles: on imprime en Espagne depuis 1472 (à Ségovie), et la production imprimée espagnole s’élève à quelque 1070 éditions, soit la quatrième du continent à l'époque incunable (après l’Allemagne, l’Italie et la France). La technique nouvelle est introduite par une cohorte de spécialistes, généralement venus d’Allemagne mais dont bon nombre transitent aussi par l’Italie. Leur rôle comme intermédiaires culturels et comme innovateurs est bien évidemment décisif.
Voici un exemple emblématique, celui du classique de Gilles de Rome (1247-1316): cet intellectuel de haut vol, docteur en théologie de l’université de Paris, est le précepteur du dauphin de France (futur Philippe le Bel), pour lequel il rédige son De Regimine principum («Du gouvernement des princes»). Le texte s’impose comme l’un des premiers classiques de l’action politique (nous en conserverions quelque 350 manuscrits, en latin comme dans les différentes langues vernaculaires). Par ailleurs, nous connaissons six éditions incunables de l’ouvrage, dont trois en latin et trois en espagnol (castillan ou catalan). De toute évidence, le marché espagnol est suffisamment dynamique, à la fin du XVe siècle, pour faire de la péninsule un cas unique en Europe (50% des éditions en vernaculaire, en l'occurrence exclusivement pour l'Espagne).
Gilles de Rome en castillan (Bib. de Catalogne)
Reprenons, avec Gilles de Rome, la chronologie de l’innovation dans la péninsule. Dans un premier temps, c’est le cycle des cours royales et princières qui domine. Notre texte a en effet d’abord été traduit par Juan García de Castrojeriz, un franciscain, mais surtout le confesseur de la reine Marie de Portugal. Le commanditaire de l’opération est Bernabé, évêque d’Osma, lui-même médecin ordinaire de la reine et en charge de l’éducation de l’infant don Pedro (futur Pïerre Ier de Castille, 1334-1369): nous sommes pleinement dans l'orbite de la cour. On remarquera que le jeune prince et sa mère sont alors retirés à Séville, où précisément sera donnée l’édition de l’ouvrage, en 1498 (1).
Mais le De regimine a aussi été traduit en catalan, par Arnau Stranyol (Estanyol), un carme qui a travaillé à la fin du XIVe siècle et dont le texte est profondément repris, un siècle plus tard, par «maître Aleix de Barcelona», «régent des écoles»: on devine que nous avons alors changé de configuration. C’est ce texte qui est publié à deux reprises dans le grand port méditerranéen, en 1480 et 1498. Après le cycle des cours, voici en effet celui de nouveaux «passeurs», enseignants et clercs, sans oublier les typographes et les libraires, ces derniers souvent des émigrés. Ce sont eux qui ont produit les trois éditions imprimées de Gilles de Rome, ou qui ont engagé les capitaux indispensables pour ce faire: Nicolaus Spindeler (Barcelone, 1480), Meinard Ungut, Stanislas Polonus, et Conrad Alemanus (Séville, 1498), enfin, Johann Luschner et Frank Ferber (Barcelone, 1498). Deux commerçants ibériques seulement semblent intervenir à ce niveau, en la personne du libraire Joan Ça Coma à Barcelone en 1480, et de Melchior Gorricio dans cette même ville en 1498.
Internet met aujourd'hui à notre disposition des éléments d’information particulièrement intéressants à exploiter. L’ISTC nous apprend ainsi que les exemplaires connus des deux éditions barcelonaises du traité sont d’abord localisés dans l’est de la péninsule. Pour 1480, ce sont 9 exemplaires, conservés à Barcelone, Huesca, Palma, Tarragone et Villanova y Geltrú. Deux autres sont à la Bibliothèque nationale de Madrid. Pour 1498, ce sont 5 exemplaires, à Barcelone, Orihuela, Palma de Majorque et Valence, outre deux autres à nouveau à Madrid. Il ne semble pas anodin d’observer que deux  exemplaires de cette deuxième édition sont en outre repérés en Italie, à Cagliari et à Palerme, soit dans des îles appartenant au XVe siècle à la couronne d’Aragon.
Chez les Augustins de Sta María de la Vid
La géographie de diffusion de l'édition sévillane  de 1498 est très différente puisque, pour 26 exemplaires, nous sommes, sauf dans deux cas (Barcelone et Saragosse) dans l'orbite de la couronne de Castille: Bilbao, Cuenca, L’Escurial, Palencia, Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Tolède, Valladolid et Vitoria, outre les treize exemplaires des différentes institutions madrilènes. Il nous semble pareillement significatif que deux exemplaires soient encore signalés au Portugal, en l’occurrence à Evora et à Lisbonne.
Bien évidemment, la diffusion du traité de Gilles de Rome ne se limite pas aux seules éditions en vernaculaire, mais elle concerne aussi, s'agissant de la péninsule ibérique, deux éditions en latin, toutes deux italiennes (Rome, 1482, et Venise, 1498). La première est connue en Espagne en cinq exemplaires (2), tandis que seize exemplaires sont conservés de la seconde (3). On remarquera au passage que ces éditions latines sont beaucoup mieux diffusées au Portugal que celles en vernaculaire: l’ISTC ne répertorie aucun exemplaire de Gilles de Rome en catalan au Portugal, et deux de l’édition sévillane en castillan (à Evora et à Lisbonne), mais bien neuf de nos deux éditions italiennes en latin. Quant à la première édition latine du texte,  donnée à Augsbourg en 1473, elle ne semble être jamais parvenue dans la péninsule ibérique, mais a été largement diffusée à travers toute l’Europe germanophone, le long du Danube... et jusqu’en Transylvanie (Telekiana et Batthyaneum). 
Il y aurait encore beaucoup de remarques à faire sur les résultats de notre rapide enquête, mais leur ampleur dépasserait par trop la taille normale d'un simple billet de blog. Que l’Espagne du XVe siècle représente, pour les imprimeurs, libraires et autres ouvriers du livre un marché remarquablement dynamique, nombre d’indices nous le confirment abondamment; que l’enquête pourrait, ou devrait, être prolongée dans les bibliothèques de l’Amérique hispanophone, c’est une évidence; mais aussi, disposer de catalogues scientifiques qui donnent toutes les informations relatives aux particularités d’exemplaires, de manière à pouvoir éventuellement en retracer l’odyssée, constitue un impératif de plus en plus évident pour la recherche actuelle en histoire du livre.

Notes
(1) Cependant, l’édition imprimée ne concerne pas la traduction du texte lui-même, mais bien son commentaire en castillan.
(2) La Vid (Augustins de Burgos), Madrid, Orihuela, Saragosse et Valence.
(3) Cordoue, La Vid, Las Palmas, Madrid (7 exemplaires), Pampelune, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque, Samos, Séville et Valladolid.