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jeudi 13 décembre 2012

À propos de Lens... de Delacroix et de Choiseul

Nous avons évoqué à plusieurs reprises le Voyage pittoresque de la Grèce, publié par le comte de Choiseul-Gouffier et qui a constitué le modèle du genre éditorial prolifique représenté par les «Voyages pittoresques» jusqu’au milieu du XIXe siècle. Or, la récente ouverture d’une antenne du Louvre à Lens nous amène à revenir sur un point plus particulier relatif au Voyage, et illustrant à la fois les formes de sociabilité entre l’Ancien Régime et les premières décennies du XIXe siècle, et le jeu des influences possibles dans le domaine artistique.
(© Musée du Louvre)
Parmi les tableaux en effet exposés à Lens figure la célébrissime «Liberté guidant le peuple», d’Eugène Delacroix -c'est d'ailleurs le tableau choisi pour la campagne publicitaire lancée à l'occasion de l'ouverture du nouveau musée. Nous voici sur les barricades parisiennes, dans les derniers jours de juillet 1830. Les cadavres s’amoncellent au premier plan de la composition, elle-même dominée par l’allégorie de la liberté: une jeune femme brandissant le drapeau tricolore, et qu'entourent un gamin en armes et un bourgeois à l’expression résolue qui serre son fusil entre ses mains. D’autres insurgés se pressent à l’arrière-plan d’une scène à la fois réaliste et allégorique, tandis que la silhouette des tours de Notre-Dame rappelle que la Révolution est au cœur de Paris.
Le tableau, réalisé à l’automne 1830, a été présenté au salon de 1831. Or, à l’occasion d’une conférence prononcée en 2010 sur Choiseul, certains auditeurs, historiens de l’art, m'ont suggéré l’hypothèse selon laquelle les illustrations du Voyage pittoresque auraient directement inspiré le jeune peintre, notamment pour sa Liberté.
Rien de surprenant a priori, si l’on considère que Delacroix, comme son aîné Choiseul-Gouffier, est un philhellène, qui a à plusieurs reprises mis en scène les épisodes de la guerre d’indépendance de la Grèce. La figure de la Grèce sur les ruines de Missolonghi, aujourd’hui au Musée de Bordeaux, peut être rapprochée de celle de la Grèce enchaînée qui a, lors de la parution, fait scandale au frontispice du Voyage pittoresque (cf. cliché).
Quant à l’allégorie de 1830, elle fait en effet penser au bandeau de tête du tome I, dont l'auteur explicite lui-même le sujet. Nous sommes à Coron (les murailles de la ville forment l'arrière-plan de la scène): «Bellone franchissant un amas d’armes et suivie des guerriers russes montre aux Grecs esclaves le symbole de la liberté qu’ils ont la lâcheté de fuir». Rappelons que, dans la première version de son «Discours préliminaire», le jeune comte de Choiseul appelait à la libération de la Grèce contre les Ottomans, avec le soutien actif de la tsarine. La gravure est de Choffard, d'après Monet, et datée de 1778.
Ces filiations sont non seulement possibles, mais vraisemblables. On sait que le jeune comte de Choiseul était, depuis ses années de collège, un ami très proche, peut-être le plus proche, de Talleyrand. Delacroix, quand à lui, est né à Charenton, tout près de Paris, le 26 avril 1798. Son père, Charles François Delacroix, ancien secrétaire de Turgot, avait été élu à la Convention avant de devenir ministre des Affaires extérieures de 1795 à 1797. Talleyrand, qui lui succédera à ce poste (Delacroix est alors envoyé comme ambassadeur à La Haye), est parfois considéré comme le père d’Eugène, dont il aurait apparemment beaucoup facilité les débuts. Quelques années plus tard, c'est Talleyrand qui intervient pour permettre à Choiseul de rentrer d'émigration.
Quoi qu’il en soit, le Voyage pittoresque est évidemment un livre que l’on rencontre dans ce milieu de réformateurs, à la fois libéraux et relativement conservateurs, de sorte qu’il est plausible que le jeune Delacroix  se soit à plusieurs reprises souvenu de certaines des gravures qui ont pu frapper son regard d’enfant. On rappellera simplement le témoignage de Chateaubriand, autre admirateur de la Grèce, expliquant qu’«il n’est personne qui ne connaisse les tableaux de M. de Choiseul». De même, le Musée de la Vallée-aux-Loups possède-t-il un remarquable paravent dont la décoration reprend le motif de l’une des planches du Voyage. Quant à la célèbre Liberté, elle aura à son tour plus que probablement inspiré un autre artiste, qui introduira, une trentaine d'années plus tard, dans ses Misérables la figure de Gavroche ramassant les cartouches sur les cadavres de la barricade -mais, signe des temps?, Gavroche était absent de la gravure de 1778.

Geneviève Lacambre, «La représentation du peuple dans la peinture du XIXe siècle», dans Le peuple existe-t-il?, dir. Michel Wieviorka? Auxerre, Éd. Sciences humaines, 2012, p. 179-193.

mercredi 21 juillet 2010

Voyages en Grèce

Les mois d’été sont propices aux voyages et, parmi les buts de vacances estivales, la Méditerranée orientale et la mer Égée occupent toujours une place de choix, avec notamment l’Égypte, la Grèce et la Turquie, pour nous en tenir aux destinations touristiques les plus fréquentées. Mais le voyage en Grèce aussi a une histoire, à laquelle sera pour partie consacré un titre à paraître cet automne chez Armand Colin : il s’agit du Rêve grec de Monsieur de Choiseul, sous-titré Les voyages d’un Européen des Lumières. Les premières épreuves viennent de nous en parvenir.
Issu d’une célèbre famille des Lumières et élève de l’abbé Barthélemy (l’auteur du Voyage du jeune Anacharsis), le comte de Choiseul (Choiseul-Gouffier) renouvelle en effet l’étude de l’Antiquité grecque en organisant à vingt-quatre ans son célèbre voyage en Grèce (1776) qui le conduit à travers l'Archipel, puis le long de la côte d’Asie mineure jusqu’à Constantinople, avant de visiter la Athènes et la Grèce continentale.
Dès son retour à Paris, Choiseul lance la préparation de son Voyage pittoresque de la Grèce, un ouvrage qui fonde le genre éditorial des «voyages pittoresques» en même temps que la renommée de son auteur. Le premier volume, achevé avec la publication du Discours préliminaire en 1782, fait une large part aux rencontres du comte avec tel ou tel personnage «pittoresque» au fil des escales ou des étapes: ainsi du «moine voltairien» sur la grève de Patmos, ou encore de l’aga Hassan dans sa petite capitale d’Asie mineure.
L’ouvrage est aussitôt un succès européen et, à trente et un an, Choiseul est élu au fauteuil de d’Alembert à l’Académie française. Parallèlement, il commence à agir pour se faire nommer à l’ambassade de Constantinople, un poste à ses yeux idéal pour poursuivre son travail d’archéologue et d’historien antiquisant. Mais, au Palais de France, le comte découvre rapidement une réalité à laquelle il n’avait pas vraiment songé: le déclin de l’Empire ottoman et la montée en puissance de la Russie rendent singulièrement complexe et délicate la situation politique en Méditerranée orientale, et les «puissances» donnent libre cours à leurs ambitions pour contrôler des positions devenues stratégiques, à commencer par celles des «détroits».
À Constantinople, Choiseul est aussi rattrapé par la Révolution. Il remplit ses obligations de diplomate le plus longtemps possible, avant de quitter l’ambassade pour se réfugier en Russie, auprès de Catherine II. Bientôt, il sera nommé le premier directeur de la nouvelle Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. En 1802 enfin, il peut bénéficier des dispositions prises pour le retour des émigrés, et rentrer à Paris: il y poursuit la préparation de son livre, mais se lance aussi dans la réalisation d’un projet particulièrement innovant, celui d’un «musée d’antiquités» qui doit faire de la capitale française une sorte de nouvelle Athènes. La mort (1817) l’empêchera de concrétiser son projet, en même temps que de voir l’aboutissement de la publication de son Voyage pittoresque.
Gabriel de Choiseul a été l’homme d’un rêve, le rêve de la Grèce, et l’homme d’un livre, le Voyage pittoresque de la Grèce. Il s’impose comme une figure exceptionnelle pour prendre la mesure des aspirations, des tensions, des choix intellectuels et artistiques, mais aussi de l’évolution des sensibilités dans toute l’Europe au cours d’une période particulièrement complexe.

Frédéric Barbier, Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d’un Européen des Lumières, à paraître, Paris, Armand Colin, 2010.

Ill. : au Palais de France, au-dessus de Constantinople (cliché F. Barbier).

mercredi 6 octobre 2010

Histoire du livre: le Voyage pittoresque de la Grèce

Vient de paraître:
Frédéric Barbier, Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d'un Européen des Lumières, Paris, Armand Colin, 2010, 302 p., ill., index.

Voici un jeune comte, membre d'une des plus grandes familles de France, cousin du principal ministre de Louis XV et familier de la cour royale: mais ce mondain, élève de l'abbé Barthélemy, se passionne pour l'Antiquité grecque au point d'organiser lui-même un voyage de découverte de plusieurs mois en Grèce, en mer Égée et jusqu'à Constantinople.
Marié avec la fille unique d'un des hommes les plus riches de France, Choiseul, devenu Choiseul-Gouffier, se ruine en dépensant sans compter pour tenir son rang, mais aussi pour publier le récit de son voyage. Son Voyage pittoresque de la Grèce est un livre somptueux et très cher, et pourtant un remarquable succès de librairie: il figure dans toutes les grandes bibliothèques de l'époque. L'auteur a inventé une forme bibliographique nouvelle, dans laquelle le premier rang est donné à l'illustration. Il a lui-même réalisé un certain nombre des dessins ayant servi à la gravure des planches, et il fascine son lecteur en entremêlant le récit au quotidien d'un voyage extraordinaire et l'étude savante des vestiges de l'Antiquité découverts au fil de la route. Lui qui n'est évidemment pas un libraire crée pourtant, avec son livre, le genre bibliographique des "voyages pittoresques", qui se répandra dans toute l'Europe pendant un demi-siècle.
À peine âgé d'une trentaine d'années,  Choiseul-Gouffier, déjà membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, est élu au fauteuil de d'Alembert à l'Académie française. Sans aucune expérience diplomatique ni politique, et même partisan de l'indépendance de la Grèce, il est pourtant nommé à l'ambassade de Constantinople: un poste particulièrement difficile, mais où il compte surtout poursuivre ses études sur la Grèce et travailler à la continuation de son livre. Loin de sa famille, de ses amis et du monde parisien, il vivra rapidement son long séjour au Palais de France comme un exil de plus en plus pénible à supporter.
Représentant typique de la plus haute noblesse, camarade d'enfance de Talleyrand, l'ambassadeur n'en appelle pas moins de ses vœux une réforme profonde du système monarchique en France. Mais ce partisan de la réforme est bloqué à Constantinople par la Révolution, il ne pourra pas rentrer dans son pays et devra se réfugier auprès de Catherine II à Saint-Pétersbourg: de sorte que son long séjour sur les rives du Bosphore lui aura certainement sauvé la vie. L'un de ses fils se marie en Russie, et lui-même devient le premier directeur de la nouvelle Bibliothèque impériale de Russie.
Enfin rentré en France au tout début du XIXe siècle, largement ruiné et désormais séparé de sa femme, Choiseul-Gouffier abandonne la vie mondaine pour se consacrer tout entier aux études d'érudition et à la poursuite de son Voyage pittoresque, et pour créer à Paris, à partir des collections qu'il avait constituées avant la Révolution, l'un des premiers musées d'Antiquités. Il entreprend de faire construire à cet effet un bâtiment néo-grec sur les actuels Champs Élysées. La mort l'empêchera de conduire ces deux projets à leur terme.
Choiseul-Gouffier, ou l'histoire d'un rêve de savoir, de voyage et de livre, un rêve qui finit par envahir toute la vie de son auteur. Choiseul-Gouffier, ou l'itinéraire d'une vie individuelle, mais qui nous introduit de manière remarquable à une meilleurs compréhension de la situation en Europe au cours d'une période particulièrement complexe.

Ill.: le comte de Choiseul-Gouffier est bien entendu d'abord un "antiquaire", mais qui se découvre ethnologue lorsqu'il nous donne l'image la plus précise de la vie quotidienne des habitants des pays qu'il traverse. Ainsi d'un intérieur grec dans une île de l'Égée (2), ou de la cour du caravansérail sur une route d'Asie mineure (3). (Clichés F. Barbier).

mercredi 1 février 2012

Histoire du livre au quotidien... en 1819

La publication du Voyage pittoresque de la Grèce s’est étendue presque sur un demi siècle: après le premier volume, terminé en 1782, la sortie du deuxième volume est considérablement retardée par le déclenchement de la Révolution française, puis par le départ du comte de Choiseul-Gouffier, alors ambassadeur de France à Constantinople, pour se réfugier à Saint-Pétersbourg. Le travail reprend difficilement après le retour de l’émigré à Paris, un premier ensemble sort en 1809, mais tout est à nouveau interrompu par le décès du comte à Aix-la-Chapelle (1817).
On sait que, dans les mois qui suivent cette disparition, le libraire Jean-Jacques Blaise, originaire de Normandie (Falaise), rachète l’ensemble de la documentation relative à ce qui reste à publier («manuscrits, dessins, planches») et les droits du Voyage pittoresque. Entré dans la librairie probablement par son mariage avec Anne Mécquignon, elle-même parente d’une des principales familles actives dans la branche, Blaise est alors établi «À la Bible d’or», à Paris, 24 rue Férou, entre le palais du Luxembourg et l’église Saint-Sulpice.
Il donnera une réimpression du tome I, et publiera le tome II dans son intégralité, après avoir fait compléter autant que possible le texte, et graver de nouvelles planches. Pour ce véritable travail d’édition scientifique, il réussit à s’attacher la collaboration de l’académicien Barbié du Bocage (1760-1825), lequel avait déjà travaillé au tome I. Il précise en outre : «Je n’ai pas été moins heureux pour l’exécution des belles gravures qui terminent le Voyage pittoresque, puisque j’ai retrouvé M. Hilaire, artiste distingué, un des collaborateurs de M. de Choiseul, et M. Dubois, qui récemment fut chargé par l’auteur de faire le voyage de la Troade, pour y lever des plans et recueillir des renseignements…»
Une lettre inédite adressée par Barbié du Bocage à Blaise (datée de Paris, le 30 septembre 1819), précise la manière dont le travail s’est fait:
J’ai l’honneur d’envoyer à Monsieur Blaise les dessins pour la Carte de la Plaine de Troie afin de les donner à M. Bouclet. Je passerai chez celui-ci pour m’entendre avec lui. Je n’ai pas mis la lettre pour ces dessins, parce que ce n’est pas l’affaire de M. Bouclet. Je la mettrai sur une épreuve tirée sur papier collé lorsqu’il aura fait tous les changemens nécessaires. Il me reste encore quelques points à vérifier mais j’aurois eu besoin de deux des dessins que de M. Dubois qui sont entre les mains de M. Hilaire. Je donnerai ces petites corrections à M. Bouclet lorsque ces dessins seront revenus de chez M. Hilair.
Bien le bonjour.
Son serviteur
Barbié du Bocage
Ce 30 7bre 1819
[Au verso, p. 4 : M. Barbié 30 – 7bre – 1819]
Identifions les éléments mentionnés dans la lettre : la «Carte de la plaine de Troie» figure en effet au tome II du Voyage, et les signatures précisent qu’elle a d’abord été levée par Cassas en 1786-1787 (lors de son séjour au Palais de France), mais que Barbié du Bocage l’a «corrigée et augmentée» effectivement en 1819.
Apparemment, on a conservé le dessin initial, compris dans le lot cédé à l'éditeur. Il s’agit désormais de le faire graver, et c’est l’éditeur qui transmettra le dessin au graveur pour la confection de la planche. Fr. Bouclet est un professionnel installé à Paris, où on le rencontre déjà à l’époque de la Révolution: l’Almanach du commerce de Paris de l’an V (1805) le signale comme «graveur en géographie», domicilié 5 rue des Boulangers. Il s’agit donc d’un spécialiste de la confection des cartes.
Barbié du Bocage indique d’autre part qu’il passera lui-même chez le graveur, pour accélérer le travail et proposer quelques modifications (il est fait mention de «changements» à apporter avant le tirage de l’épreuve).
En revanche, Bouclet n’est pas «graveur en lettres», et les indications de légendes, etc., devront être reportées ensuite par un autre spécialiste: Barbié du Bocage, le moment venu, les indiquera sur l’épreuve. Il est probable que ce spécialiste est Beaublé, dont le nom figure comme «écrivain» (scripsit) sur d’autres plans publiés dans le Voyage à la même époque.
Enfin, nous voyons que le petit groupe des collaborateurs de Choiseul-Gouffier est reconstitué: certains des dessins préparés par Dubois en Troade se trouvent présentement chez Hilaire, et Barbié du Bocage attend leur restitution avant la mise au point définitive.
Au total, un petit document issue de la vie quotidienne, mais qui, mis en relations avec l’histoire d’un titre particulièrement complexe, nous éclaire efficacement sur les pratiques de la librairie parisienne en ces premières années de la Restauration, et, implicitement, sur les processus de continuité entre l’Ancien Régime et les premières décennies du XIXe siècle.

Frédéric Barbier, Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d’un européen des Lumières, Paris, Armand Colin, 302 p., ill.

vendredi 23 juillet 2010

Connexions tourangelles

En évoquant Gabriel de Choiseul et son Voyage pittoresque de la Grèce, nous touchons aussi à une géographie relativement inattendue, qui est celle de la région de la Loire.
En effet, l’entourage du jeune comte se trouve tout particulièrement lié à la Touraine. Allons d’abord au principal: le duc de Choiseul (Choiseul-Stainville) achète le domaine de Chanteloup, aux portes d’Amboise, en 1761. Avec l’exil du duc, en 1770, Chanteloup devient le lieu de séjour de nombre de personnalités : il y a un temps deux cours au royaume de France, dont la plus célèbre n’est pas nécessairement celle de Versailles. Le duc de Chartres (futur Philippe-Égalité), le prince de Beauvau, les ducs de Gontaut et de Lauzun, Sénac de Meilhan, mais aussi Beaumarchais, la maréchale de Luxembourg, Madame de Gramont (sœur de Stainville) et Madame Du Deffand viennent à Chanteloup pour des séjours plus ou moins longs, tandis que l’abbé Barthélemy s’y installe à demeure, profitant d’une « superbe bibliothèque » de 6 à 7000 volumes installée dans une galerie voûtée et dont il entreprend le catalogue.
Au centre des jardins, la célèbre pagode est élevée par Louis-Denis Le Camus de 1775 à 1778 : cette chinoiserie de fantaisie est conçue comme un temple à l’amitié. Le rez-de-chaussée adopte le modèle d’un sanctuaire antique, une sorte de tholos avec une colonnade dorique circulaire. Une inscription rédigée par l’abbé Barthélemy proclame, dans le petit salon de marbre qui occupe le premier étage :
Étienne François duc de Choiseul, pénétré des témoignages d’amitié, de bonté, d’attention dont il fut honoré pendant son exil par un grand nombre de personnes empressées à se rendre en ces lieux, a fait élever ce monument pour éterniser sa reconnaissance.
Gabriel de Choiseul aussi visitera Chanteloup. Et l’amateur d’histoire du livre se rappellera que Chanteloup a aussi accueilli des presses de château, étudiées notamment par A. Gabeau (« Note sur l’imprimerie à Amboise [et sur l’imprimerie particulière de Chanteloup] », dans Bull. de la Sté archéol. de la Touraine, X, 1895-1896, p. 60-62). Les Mémoires de Choiseul-Stainville ont d’abord été imprimés à Chanteloup, en un très petit nombre d’exemplaires.
Mais la connexion tourangelle se rencontre encore à travers un certain nombre d’autres personnages. Le principal est certainement François Cassas (1756-1827), fils d’un ingénieur géomètre des routes royales, né à Azay-le-Ferron, un petit bourg du Berry appartenant au baron de Breteuil. Lui aussi ingénieur des Ponts-et-Chaussées, il travaille d’abord au chantier du pont de Tours, avant de venir étudier le dessin à Paris. Pensionné par le duc de Chabot, il voyage en Flandre et en Suisse, mais aussi en Italie (où il visite la Sicile avec Vivant-Denon) et jusqu’en Dalmatie. En janvier 1784, un dîner chez l’ingénieur Cadet de Limay (1733-1802), gendre de l’Orléanais Aignan-Thomas Desfriches (1715-1800), va orienter sa vie dans une nouvelle direction.
Parmi les convives, on trouve en effet d’autres artistes et d’amateurs d’art, dont les peintres Claude Joseph Vernet (1714-1789) et Claude Henri Watelet (1718-1786). Ce dernier, également homme de lettres et académicien depuis 1760, est receveur des Finances de la généralité d’Orléans, ce qui lui assure des revenus considérables. Mais un autre convive est
Monsieur de Choiseul-Gouffier, l’amateur le plus zélé pour les beaux-arts, qui réunit à beaucoup de connoissances et de goût un talent agréable ; il dessine (…) avec beaucoup d’intelligence. »
Cassas présente certains de ses dessins d’Italie, Choiseul les apprécie, et les deux hommes sympathisent. Deux mois plus tard, alors que Choiseul a été nommé ambassadeur à Constantinople (1784), il s’attache l’artiste en lui versant une rente annuelle de 1500 livres Cassas expliquera avoir été « séduit » par les projets de son nouveau protecteur :
Je venois de passer six années tant en Italie qu’en Sicile, en Istrie et en Dalmatie (…). Telle étoit ma situation à Paris vers 1783, c’est à dire à l’époque où M. Choiseul-Gouffier fut nommé ambassadeur à Constantinople. Il alloit en Turquie avec des projets brillants pour les arts. Ils me séduirent (…), je sacrifiais tout au plaisir de m’y associer…
Lorsqu’il se mettra en route pour Toulon et Constantinople, quelques mois plus tard, il ne laissera à Paris chez Choiseul pas moins de 475 dessins concernant son voyage en Italie. Plus tard, il publiera son célèbre Voyage pittoresque de la Syrie, de la Phoenicie, de la Palaestine et de la Basse Ægypte (Paris, an VII).
Voici encore un autre destin remarquable: Alexandre Maurice Blanc d’Hauterive (1754-1830) a enseigné chez les Oratoriens de Tours, il est un familier de Chanteloup en même temps qu’un proche de l’abbé Barthélemy. C'est donc tout naturellement qu'il accompagne Choiseul à Constantinople lorsque celui-ci y est nommé ambassadeur, avant de devenir secrétaire de l’hospodar de Moldavie et pratiquement représentant de la France dans cette principauté (1785). Plus tard, nous le retrouvons comme consul de France à New York, où il accueille Talleyrand, qu’il avait d’abord rencontré en Touraine. Plus tard encore, lorsque l’ancien évêque d’Autun, à peine rentré d’émigration, devient ministre des Affaires étrangères du Directoire (1797), il ne tarde pas à appeler Alexandre d’Hauterive à Paris pour l’assister. La carrière de celui-ci se déroulera dès lors toute au ministère. 
Aux confins de la Touraine et du Berry, le château d’Azay-le-Ferron se visite toujours aujourd’hui, où le visiteur découvre un certain nombre de documents relatifs à Cassas et à son œuvre. Quant au château de Chanteloup, il a malheureusement disparu, à l’exception de sa célèbre pagode. Une exposition du Musée des Beaux Arts de Tours lui a pourtant été consacrée en 2008 («Un moment de grâce autour du duc de Choiseul»).

mercredi 24 novembre 2010

Histoire du livre au Palais Royal de Madrid

Con motivo de la publicación del libro Les voyages d’un Européen des Lumières, Paris, Armand Colin, 2010, y la visita de su autor, Fréderic Barbier,  a la Real Biblioteca, el día 26 de noviembre tendrá lugar en la Sala de Investigadores de la RB un encuentro informal, en el que se abordarán aspectos históricos y bibliográficos de los libros y la literatura de viajes. Junto con Frédéric Barbier y Sabine Juratic - Director y Chargée de recherche respectivamente del IHMC (CNRS-ENS),  está previsto que participen en esta tertulia:  María Jesús Álvarez Coca, Pablo Andrés Escapa, Nicolás Bas Martín, Fernando Bouza,  Maria Luisa Cabral (BNP); Mercedes Fernández Valladares,  Concha Lois, Victoria López-Cordón, María Luisa López-Vidriero, Julián Martín Abad, Stéphane Michonneau, Valentín Moreno Gallego, Victor Nieto Alcaide, Carmen Ramírez, José Luis Rodríguez, Marta Torres Santo Domingo.
Estos son algunos de los temas que serán expuestos para debate: María Victoria López-Cordón: «Lo pintoresco: del italianismo al exotismo; ¿Que es la España pintoresca?; Las fuentes de información: lecturas, relatos y experiencias»; Historia y lugares comunes»; Concha Loís: «Libros de viajes del siglo XIX propuestos para la Biblioteca digital hispánica. Alcance de los proyectos de digitalización de las bibliotecas nacionales»; Carmen Ramírez: «L'archive des voyages dans le conte oriental. Les contes de Gueullette»; M.L. López-Vidriero, «Libros y librerías en los viajes utópicos».

Frédéric Barbier,
Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d’un Européen des Lumières, Paris, Armand Colin, 2010, 336p., ill., index.
A finales del siglo XVIII el joven conde de Choiseul-Gouffier es uno de los primeros viajeros occidentales que visita Grecia con una perspectiva realmente científica (Grecia actual, costa de Asia Menor y Constantinopla). Publicado a partir de 1778, su Voyage pittoresque de la Grèce recibe en toda Europa una tremprana y entusiasta acogida a causa, tanto de la calidad del texto, como de la realización material del volumen y de su magnífica iconografía. Poco despues, el autor fue elegido para ocupar el sillón de d’Alembert en la Academia Francesa, y nombrado embajador de Francia en Constantinopla.
Pero mientras trabaja en la continuación de su libro, los acontecimientos se precipitan en París. La Revolución le impide  regresar a Francia, y deberá refugiarse en Rusia bajo el amparo de la zarina Catalina II, y será el primer director de la nueva Biblioteca Imperial de San Petesburgo. La continuación de su Voyage pittoresque tardará 20 años en ver la luz. A su regreso a París, en 1802, Choiseul-Gouffier se propone crear el primer mueso de antiguedades instalado en la capital francesa. La muerte le impedirá concluir este proyecto.
Antiguo alumno del abad Barthélemy, Choiseul-Gouffier es en primer lugar un arqueólogo, pero es también un Ilustrado, interesado por todo lo que él pueda descubrir en la Grecia de su tiempo: etnografía, economía, política, navegación, geología, historia natural, etc.  El Museo del Louvre consagra este otoño una exposición espectacular a «L’Antiquité en livres, 1600-1800», y se puede afirmar que es una de las principales personalidades del ese movimiento, y una imagen perfecta del ideal aristrócrata de las Luces, que permite redescubrir el libro de Fréderic Barbier bajo la forma de un delicado retrato.
(Communiqué par María Luisa López-Vidriero)
Site de la Bibliothèque du Palais royal

mardi 12 septembre 2017

À travers l'Archipel grec

Une visite dans ce qu’il est convenu d’appeler l’«Archipel», autrement dit les îles grecques de la mer Égée et notamment les Cyclades, attire l’attention du voyageur sur plusieurs points.
D’abord, la facilité apparente de communications. Il est bien évident que le cadre physique, les produits éventuellement disponibles (bois, pierre, etc.), déterminent nombre d’aspects de la vie matérielle des habitants. Il est moins évident de considérer que ce même cadre peut orienter des dispositions intellectuelles et favoriser ou non la curiosité, les capacités d’invention, etc. Dans cette «mer semée d’îles» (Choiseul), où l’on n’est pratiquement jamais hors de vue d’une côte, les échanges et les transferts sont de longue date tout particulièrement nombreux. On prendra d’autant plus facilement la mer qu’il s’agit toujours de pratiquer une forme de cabotage, et que la circulation par voie de terre est rendue très difficile par le relief complexe qui est celui de la plupart des îles. Même si le vent est défavorable, on trouve facilement à se mettre à l’abri en attendant qu’il tombe, ou qu’il tourne.
Sous Oia, l'échelle d'Amoudi... et sa route d'accès
Ces îles sont peuplées dès l’époque néolithique (bon nombre de noms ont une origine antéhellénique). Jusqu’au IIIe millénaire, la navigation se fait par pirogues ou par radeaux, mais la civilisation cycladique innove, avec le travail du cuivre et de la poterie, avec un nouveau type d’embarcations, à une douzaine de bancs de rameurs… et avec les débuts de l’écriture pictographique. Les navires plus importants seront, en revanche, une innovation continentale (mycénienne), tout comme le sera le Linéaire A.
Mais les oppositions sont là: certaines îles sont favorisées, et d’autres non. Santorin est la plus proche de la Crète. Si la rade est évidemment très calme, la présence de la falaise abrupte de la caldera complique considérablement les échanges entre le niveau de la mer et celui des habitations. Les «échelles» (scala) effectivement accessibles y sont très rares, à l’image de celle de la ville préhistorique d’Akrotíri, plus encore de la crique d’Amoudi, en-dessous du bourg d’Oia. Amoudi a joué un rôle majeur dans le commerce des Cyclades, comme en témoignent les maisons des armateurs aujourd’hui encore préservées. Si l’on ajoute que Santorin n’a pratiquement pas de ressources propres en eau potable (elle était en partie fournie, jusque dans les années 1960, par des bateaux-citernes expédiés d’îles plus fortunées), on comprend que l’île soit, en fait, assez peu hospitalière.
Ancien chemin creux près de Melanès
Remontons vers le nord. À Naxos, la plus grande des Cyclades (412 km2), c’est un paysage tout différent devant lequel nous sommes: bien située au centre de l’Archipel, toute proche de l’île de Paros (à 5 km à peine) et des Petites Cyclades, l’île bénéficie de rades abritées, notamment à l’ouest. L’essor de l’activité commerciale explique que Naxos et, même si dans une moindre mesure, Paros, prennent rang parmi les cités grecques ayant connu le monnayage le plus précoce. Elle possède aussi des ruisseaux, certes pour la plupart asséchés pendant l’été, mais qui favorisent l’implantation humaine: on estime que le quart de la surface de l’île est effectivement cultivable, et encore nombre d’anciennes terrasses sont aujourd’hui à l’abandon. Choiseul, lorsqu’il pénètre à l’intérieur de l’île, admire
des vallées délicieuses arrosées de mille ruisseaux, et des forêts d’orangers, de figuiers et de grenadiers. La terre par sa fécondité semble prévenir tous les besoins de ses habitans; elle nourrit une infinité de bestiaux, de gibier. Le blé, l’huile, les figues et le vin y sont toujours abondans. On y recueille aussi la soie. Tant d’avantages l’avoient fait nommer par les anciens la petite Sicile (Voyage pittoresque, I, p. 41-42).
Le culte de Demeter, la déesse des récoltes, est d’ailleurs répandu à Naxos comme à Paros, les olivier sont omniprésents, tandis que le vin de Naxos est effectivement réputé depuis l’Antiquité –Dionysos / Bacchus lui-même n’a-t-il pas été élevé dans l’île? Naxos possède du bois, denrée bien rare dans les îles: la vallée de Melanès, c'est étymologiquement l'équivalent de Vallombreuse. Mais Naxos a aussi de belles carrières de marbre, même si celui-ci est moins réputé que celui extrait de Paros.
L’histoire de Naxos est tout particulièrement marquée par la domination vénitienne: à la suite de la Quatrième Croisade, en effet, l’Archipel est dévolu à la Sérénissime et constitué par l’empereur en duché, dont Naxos devient la capitale. Les dynasties des Sanudo (Marco Sanudo) et de leurs successeurs y règnent du début du XIIIe siècle jusqu’à la conquête de l’île par les Ottomans en 1537, tandis que Naxos est devenue siège d’un archevêché catholique après la chute de Rhodes, et qu’elle possède un collège de Jésuites en 1626 –avec une bibliothèque. Un couvent de Capucins est aussi bientôt fondé, où descendront en 1835 Ludwig Ross et ses compagnons, lorsqu’ils parviennent dans l'île après une traversée de trois heures à peine depuis Delos.
La vieille ville de Naxos est dominée par le castro vénitien, résidence du duc, et elle conserve un certain nombre de belles maisons patriciennes, mais les seigneurs feudataires ont aussi élevé des «tours vénitiennes», comme sièges de leur pouvoir, dans les localités de l’intérieur. On sait que l’essentiel de cette structure féodale se perpétue en effet à l’époque ottomane. Pour Ross, en 1835, la colline du castro est le «Faubourg Saint-Germain» de Naxos, où sont établis les descendants de la «noblesse latine» et le clergé catholique –même si le nombre des fidèles est alors considérablement diminué. C’est un ancien dragon italien, entré dans les ordre, qui tient alors le couvent capucin (mais il reçoit aussi pour ses services 800 francs par an du Gouvernement français). Quant aux grecs orthodoxes, ils sont installés entre le pied de la colline et le port.
Voyage pittoresque de la Grèce, Vue de la ville de Naxia
La présence du catholicisme n’est pas non plus sans faciliter les échanges avec l’Europe occidentale, tandis que les escales régulières des navires favorisent encore les transferts et rétrotransferts, dont le vocabulaire vient témoigner (par ex. καστέλι, pour castello, etc.). Que conclure, en définitive, face à un paysage culturel aussi complexe? D’une part, la possibilité de naviguer assez facilement, à la rencontre des continents asiatique, africain et européen, et les ouvertures et autres échanges qui peuvent s’ensuivre. Mais, à l’inverse, la tension toujours présente: l’insularité est aussi vecteur d'isolement et d’identité, et Naxos a été des années durant, pendant l’Antiquité, l’adversaire résolue de Paros…

B. Slot, Archipelagus turbatus. Les Cyclades entre colonisation latine et occupation ottomane, c. 15001718, Istanbul 1982.
Vitalien Laurent, «La Mission des jésuites à Naxos de 1627 à 1643», dans Échos d’Orient, 33 (1934), p. 218-226 et 354-375; 34 (1935), p. 97-105, 179-204, 350-367 et 472-487 (donne une bibliographie complémentaire).

samedi 30 mai 2015

Encore la mise en texte

Les développements de la civilisation écrite au cours des âges se sont accompagnés de la mise en place progressive de toutes sortes de dispositifs permettant de repérer, de décrire, de manipuler et de communiquer les contenus textuels. L’historien du livre est familier d’un certain nombre d’entre eux, surtout s’ils concernent les livres en cahiers, alias les codex.
1- Les uns, que nous appellerons les dispositifs internes, se sont trouvés intégrés au document lui-même.
1.1 Voici, d'abord, le plus évident: les tables, sommaires et autres index, la désignation bibliographique sous la forme d’une page de titre normalisée, la foliotation ou la pagination (et leur utilisation...), les titres courants, etc. Leur premier objectif est de l’ordre de l’identification et du repérage: identifier le texte comme étant celui que l’on veut consulter, le cas échéant «se faire une idée» de sa structure et y repérer tel ou tel fragment, qu’il s’agisse de poursuivre sa lecture, ou au contraire de consulter un passage que l’on suppose pertinent.
1.2 Les choix de mise en page contribuent surtout à la «clarification» du texte, avec des éléments comme la mise en paragraphes, l’emploi des blancs, le saut de page, le chapitrage, etc. Nous laissons ici de côté tout ce qui relève de la typographie proprement dite, mais il est bien évident que l’utilisation d’une certaine fonte incorpore aussi des éléments d’information sur telle ou telle composante du texte: la hiérarchie des titres et des sous-titres (en capitales, petites capitales, etc.), la présence d’une citation (en plus petit corps), l’intégration de références bibliographiques (avec un titre qui sera cité en italiques), etc. (Cf cliché ci-contre: rubrication, lettre ornée manuscrite, et corps du texte imprimé).
1.3 Un dernier ensemble de dispositifs internes, moins généralisé, se rencontre aussi, qui vise à l’enrichissement du texte.
1.3.1 Ce sont d’abord les éléments proprement textuels du paratexte (en premier lieu les pièces liminaires, préface, etc.), les commentaires éventuels (dans la logique de la glose médiévale) et, surtout, les notes, elles-mêmes parfois structurées en différents niveaux (ce que montrerait de manière paradigmatique un ouvrage comme l’Histoire de l’imprimerie de Prosper Marchand, en 1740).
1.3.2 Les illustrations interviennent le cas échéant ici, et leur articulation avec le texte est particulièrement complexe: une illustration scientifique (comme celle de la Zoologie de Gesner) vise à reproduire ce qui se trouve décrit dans le texte, quand une illustration d’évocation entretient avec celui-ci des rapports d’une grande variété. Dürer fait ainsi de l’Apocalypse une lecture que l’on pourra dire littérale (1498), quand certaines planches du Voyage pittoresque de la Grèce, de Choiseul, visent plutôt à une forme d’enrichissement, en évoquant un paysage, ou l’ambiance quotidienne du voyage. Il convient aussi de prendre en considération les éléments textuels accompagnant éventuellement l’illustration, à commencer par son titre. 
La voûte de la station "Concorde", dans le métro de Paris, permet de comprendre comment la disposition matérielle des lettres et des mots (sans blancs insérés entre les mots, ni signe diacritique d'aucune sorte) rend inintelligible la "lecture silencieuse" d'un texte par ailleurs parfaitement connu et d'une lisibilité absolue. Pour comprendre le texte, il faut le lire, ou le "penser", à voix haute.
2- Venons en maintenant aux dispositifs externes, c’est-à-dire extérieurs à l’ouvrage proprement dit dont il s’agit. Nous retrouvons la même typologie que nous venons d’évoquer.
2.1 La fonction principale d’un premier ensemble d'éléments est en effet de l’ordre du repérage: ce sont les répertoires, bibliographies et autres catalogues, dont le contenu, la forme matérielle et la structure intellectuelle se déploient selon une typologie très variée –celle dont l’exposition De l’argile au nuage avait entrepris l’exploration, y compris s’agissant de la matérialité des supports (registres, fichiers, livres imprimés, etc., jusqu'aux catalogues informatisés). À ce niveau, la question se pose toujours, de savoir à quoi il s’agit de renvoyer: soit les contenus en tant que contenus (comme pour une bibliographie: mais il se posera la question des recueils et des périodiques), soit les exemplaires donnant les contenus à lire, et supposant par suite des techniques spécifiques de repérage, qu’il s’agisse de la cote ou des indications portées sur l’exemplaire lui-même (auteur et titre, étiquettes éventuelles, etc.).
2.2 Nous ne mentionnerons que pour mémoire le second groupe d’éléments externes, dont l’analyse relève plus des problématique d’histoire (sociale) du livre ou d’histoire proprement littéraire: ce sont les comptes rendus et autres recensions, les commentaires, éventuellement la publicité, voire les éléments intertextuels, autrement dit relatifs au surgissement d’un certain texte dans un autre texte, que ce soit de manière explicite ou implicite.
Il est bien évident que nous ne traçons ici que les plus grandes lignes d’une typologie qui reste à étudier plus précisément. Il est bien évident aussi que la problématique des outils permettant de manipuler l’information est plus que jamais aujourd’hui d’actualité, à l’heure des nouveaux médias et de la virtualisation: les choix qui se font, et qui privilégient tel ou tel pratique ou dispositif par rapport à tel autre, engagent aussi les modes de penser, voire engagent la construction même et l'élaboration des connaissances.
Terminons en disant que, ici peut-être plus qu’ailleurs, se fait sentir le besoin d’une chronologie précise et relativement détaillée de l’apparition et de l’essor des différents éléments que nous avons évoqués. Ajoutons encore un mot, en clin d’œil: à titre de démonstration et de «travaux pratiques», nous avons donné au présent billet une forme que nous n’apprécions jamais dans un texte imprimé, mais qui a le mérite de mettre en évidence –un peu trop– la hiérarchisation du discours. On constate au passage comment le texte discursif, s'il suit un certain cadre matériel, pourrait directement refléter la construction d'un tableau.

mardi 10 mai 2011

Histoire du livre en Espagne

Des livres entre l’Espagne et la France au siècle des Lumières
Journée d’études IHMC et Colegio de España

Date: Jeudi 12 mai 2011
Lieu: Colegio de España, Cité internationale universitaire de Paris
7E bd Jourdan. 75014 Paris, Sala Ramón y Cajal
Organisateurs: Sabine Juratic (IHMC) et Nicolas Bas Martin (Univ. de Valencia)

L’avènement des Bourbons de France sur le trône d’Espagne au début du XVIIIe siècle renforce les relations entre les deux États, tandis que l’affirmation du pouvoir central et le développement de la cour contribuent à l’extension des usages de la langue française et à l’intensification des échanges culturels.
Réunissant des historiens, des littéraires et des spécialistes du livre, la journée d’étude Des livres entre l’Espagne et la France au siècle des Lumières se propose d’analyser ces mutations sous l’angle particulier de l’histoire du livre, à partir de l’étude de la circulation des imprimés, des textes et des idées entre les deux pays, depuis le règne de Philippe V jusqu’à l’occupation napoléonienne.
Trois aspects seront plus spécifiquement abordés au cours de cette journée : les conditions institutionnelles et économiques de la circulation des livres ; le rôle de médiation des écrivains, libraires et imprimeurs, savants, voyageurs et traducteurs ; et finalement, les formes de résistance qui s’expriment en Espagne face à l’hégémonie française.
Entre interdiction et permission, les livres de France sont devenus un objet très convoité par les savants et par quelques aristocrates de l’Espagne des Lumières. Ce faisant, les nouveautés publiées et distribuées au delà des Pyrénées ont contribué, non sans susciter une certaine méfiance, à l’évolution culturelle de l’Espagne et à sa relative modernisation.

9.30 h. Ouverture
JAVIER DE LUCAS. Director del Colegio de España.
FRÉDÉRIC BARBIER. Directeur de recherche au CNRS, directeur d’étude à l’EPHE (IHMC/ENS Ulm).
NICOLÁS BAS MARTÍN. Universidad de Valencia.

Matinée : Confrontations
Présidence : Daniel ROCHE
10.00 h. Mª LUISA LÓPEZ VIDRIERO, Directora de la Biblioteca Real de Madrid.
Face à face : séduction et identité
10.30 h. FRÉDÉRIC BARBIER, Institut d’histoire moderne et contemporaine (CNRS-ENS) et École Pratique des Hautes Études.
Le Voyage pittoresque et historique de l’Espagne d’Alexandre de Laborde.
11.00 h. Pause
11.30 h. FERMÍN DE LOS REYES GÓMEZ, Universidad Complutense de Madrid.
De la «tranquillité publique» à la liberté de la presse : la censure des idées révolutionnaires en Espagne
12.00 h. JEAN-MARC BUIGUÈS, Université de Bordeaux III.
Le livre scientifique en Espagne au XVIIIe siècle.
13.00 h. Déjeuner

Après-midi : Circulations
Présidence : Maria Luisa LÓPEZ VIDRIERO.
14.30 h. JESÚS ASTIGÁRRAGA GOENAGA, Universidad de Zaragoza.
Livres économiques et circulation des idées entre l’Espagne et la France au XVIIIe siècle : le cas de Jacques Accarias de Serionne.
15.00 h. DOMINIQUE VARRY, ENSSIB (Lyon-Villeurbanne).
Les Deville, libraires lyonnais exportateurs de livres vers l’Espagne et les Amériques.
16.00 h. Pause
16.30 h. NICOLÁS BAS MARTÍN, Universidad de Valencia.
De la circulation de livres et des idées entre l’Espagne et la France au XVIIIe siècle : Cavanilles et le libraire Fournier.
17.00 h. SABINE JURATIC, Institut d’Histoire moderne et contemporaine (CNRS-ENS).
La librairie parisienne et le commerce des livres avec l’Espagne au XVIIIe siècle.
Clôture : Sabine Juratic

Entrée libre dans la limite des places disponi- bles.

(Cliché: deux illustra- tions du Voyage pitto- resque et historique de l'Espagne).

jeudi 11 février 2010

Éphéméride: à Chantilly

Aujourd'hui, Chantilly agréable-ment sous la neige, avec des vues inhabituelles du château et du parc. La Bibliothèque conserve un exemplaire du rarissime Discours préliminaire du Voyage pittoresque de la Grèce, de Choiseul-Gouffier (Paris, Philippe-Denis Pierres, 1783), mais, de manière curieuse, elle n'a pas le Voyage lui-même. Choix du bibliophile (l'ancien agent de change parisien Armand Cigongne) particulièrement attentif à la plus grande rareté de l'objet? Le catalogue de la bibliothèque d'Armand Cicongne, établi par Le Roux de Lincy, est publié en 1861: Catalogue des livres manuscrits et imprimés composant la bibliothèque de M. Armand Cicongne, membre de la Société des bibliophiles..., Paris, L. Pottier, 1861.

samedi 29 septembre 2018

Les Fables de La Fontaine

Nous évoquions il y a peu la question des «produits dérivés», à propos du Voyage pittoresque de la Grèce, par le comte de Choiseul-Gouffier, et d’un paravent particulièrement spectaculaire, récemment restauré et présenté au Musée de la Vallée aux loups (Maison de Châteaubriand).
Le château de Vaux, ou la mise en scène des trompe-l'œil
Une nouvelle visite du superbe château de Vaux-le-Vicomte permet de revenir sur un ouvrage très célèbre, et qui répond lui aussi à une spéculation: il s’agit des Fables de La Fontaine, illustrées d’après des cartons du peintre Jean-Baptiste Oudry. En même temps, le dossier souligne le fait que l’exploitation d’un filon peut se faire dans les deux sens: dans le cas du Choiseul, le volume imprimé précède la déclinaison des objets dérivés, alors que, dans le cas du La Fontaine, c’est le titre qui devient lui-même un produit dérivé.
Mais revenons à l'œuvre elle-même, et à ses conditions de production. Né en 1686, Oudry est un élève de Largillière, et il s’oriente tout particulièrement vers la peinture de natures mortes, de scènes de chasse et d’animaux. À compter de 1726, la protection de Louis Fagon lui vaut d’être nommé peintre pour la Manufacture royale de tapisseries de Beauvais dont, après Besnier, il prendra la direction artistique à partir de 1734: c’est ainsi qu’il prépare les cartons des tapisseries exécutées à Beauvais, avant d’en suivre la réalisation. C’est aussi à Beauvais qu’il décédera, en 1755.
Dans les années 1729-1734, l’artiste avait préparé, à la demande du garde des sceaux Germain Louis Chauvelin, une série de dessins illustrant le cycle des Fables de Jean de La Fontaine. Ces dessins sont d’abord utilisés pour des tapisseries: nous connaissons plusieurs pièces faites dans le cadre de cette opération (fauteuils, etc., comme à Champs-s/Marne). Le mobilier de Vaux-le-Vicomte, reconstitué au XIXe siècle, présente à cet égard une pièce très remarquable, en l’espèce d’un superbe paravent à six feuilles, tissé par La Savonnerie (sur la colline de Chaillot) entre 1735 et 1740, et reprenant les illustrations de six fables tout particulièrement célèbres de La Fontaine, d’après Oudry et Pierre Josse Perrot.
La deuxième fable du livre I, «le Corbeau et le renard», met l'accent sur l'importance de la rhétorique: le corbeau est à l’abri dans son arbre, avec le butin qu’il s’apprête à déguster, à savoir un fromage. Le renard, qui ne saurait grimper aux arbres, entreprend pourtant de le circonvenir par son discours trompeur: la construction du texte oppose dans ses rimes le fromage au langage, et plus loin le ramage (le son) au plumage (le paraître). En définitive, le renard arrive à ses fins, quoique ceux-ci pouvaient  a priori sembler totalement hors de sa portée.
Les 275 (ou 277?) dessins d’Oudry sont reliés sous maroquin vert en deux albums , que l’artiste vend, dans les années 1751, à Louis Regnard de Montenault: celui-ci prépare alors une rapide biographie de La Fontaine, qu'il veut publier en tête d'une nouvelle édition illustrée de ses Fables. Pourtant, Cochin indique, dans ses Mémoires, que Montenault n'est qu’un prête-nom. Quoi qu’il en soit, l’entreprise est soutenue par la banque d’Arcy et par des financiers de l’entourage de Madame de Pompadour.
Il s’agit, avec l’accord d’Oudry, de faire reprendre les dessins originaux par Charles Nicolas Cochin, en vue de les approprier à leur reproduction sous forme de gravures, et d’en confier ensuite la réalisation à une pléiade d’artistes célèbres. Oudry lui-même dessine le frontispice, dont Cochin exécutera la gravure. Enfin, les superbes culs-de-lampe gravés sur bois sont dessinés par Jean-Jacques Bachelier, et gravés par Nicolas Le Sueur et par Jean-Michel Papillon.
Les premières planches sont présentées en 1753, et le premier des quatre volumes in folio, dédié au roi, est annoncé en septembre 1754, avant de sortir à Paris, chez Desaint et Saillant et chez Durand au printemps suivant. L’impression est réalisée par Charles Antoine Jombert (ici le compte rendu du livre de Greta Kaucher), au tirage de 1000 exemplaires, dont une centaine sur grand papier. Le Journal de Trévoux annonce, en juillet 1755:
On voit chez Dessaint & Saillant et chez Durant le 1. volume de la magnifique édition des Fables de La Fontaine. On sçait qu’elle est in-fol., avec les sujets gravés d’après les dessins de feu M. Oudry & sous la direction de M. Cochin, Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de peinture & de sculpture. (…) Tout ce que nous pourrions dire en faveur de cette édition seroit au-dessous de ce qu’elle est en elle-même…
Pourtant, la spéculation semble se révéler au moins... hasardeuse, et le quatrième et dernier volume ne pourra sortir qu’avec le soutien du roi, en 1759. Le prix de vente très élevé explique peut-être ce relatif échec: 300 livres pour un exemplaire sur papier ordinaire, 348 livres sur papier grand raisin, et 400 sur grand papier, sans dire rien des exemplaires de tête.
Quant aux deux albums d’Oudry, ils sont passés dans différentes collections, jusqu’à celle de Raphaël Esmérian de 1946 à 1973. Si le premier album est aujourd’hui conservé, le deuxième a été démembré et dispersé. Et, pour conclure, observons que le «La Fontaine» résume en lui-même l'histoire de la bibliophilie: il devient immédiatement un livre pour les «amateurs» fortunés, et il est systématiquement présenté dans les expositions patrimoniales des bibliothèques qui ont la chance de le conserver: ainsi de l'exposition Le Livre (Paris, BN, 1972, n° 682), ou encore des Trésors de la bibliothèque de l'Arsenal, en 1980 (n° 81). Pourtant, reconnaissons que les notices sont pour le moins succinctes, et qu'elles ont une certaine tendance à se répéter elles-mêmes...

Roger Gaucheron, «La préparation et le lancement d'un livre de luxe au XVIIIe siècle: l'édition des Fables de La Fontaine, dite d'Oudry», dans Arts et métiers graphiques, 1927 (n° 2), p. 77-82.

dimanche 26 août 2018

Édition et produits dérivés

Nos lecteurs savent combien nous sommes sensibles au genius loci, le génie du lieu, lequel pousse à découvrir ou à revoir certaines maisons d’écrivain particulièrement intéressantes: c’est le cas à Saché avec Balzac, ou encore à Médan avec Zola, mais c’est aussi le cas dans la Maison de Chateaubriand, à La Vallée aux Loups. Il y a déjà... quelques années, nous avions consacré plusieurs billets à notre livre, Le rêve grec de Monsieur de Choiseul: la source principale est donnée par le monumental ouvrage de Choiseul lui-même, le Voyage pittoresque de la Grèce (Paris, 1782-1822, 2 vol.). L’un des plus célèbres de son temps, l’ouvrage, même s’il est resté inachevé, imposera le genre prolifique des multiples Voyages pittoresques (jusqu’aux Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France), et de leurs déclinaisons à l’étranger (Malerische Reisen, etc.).
C’est peu de dire que, de Paris à Londres et à Saint-Pétersbourg, l’illustration du «Choiseul», lequel est publié par livraisons, est très vite célèbre. La preuve en est donnée par les exemplaires conservés dans un certain nombre de bibliothèques principalement européennes, et qui dans leur grande majorité témoignent des deux dimensions de l’ouvrage: d’une part, l’intérêt très réel des savants, des amateurs et en partie des «mondains» pour l’archéologie, pour la découverte des antiquités grecques et pour l’étude de l’histoire ancienne (pensons au succès incroyable de l’Anacharsis); de l’autre, la distinction, qui pousse à se procurer le «livre dont on parle», et le cas échéant à le faire relier de manière plus ou moins somptueuse.
Nous connaissions le très beau papier peint panoramique des «Scènes turques», conservé par la Maison de Chateaubriand à La Vallée aux Loups. Il s’agit d’une très élégante représentation qui reprend en les combinant plusieurs planches de Choiseul, dont la superbe vue de la halte des voyageurs «près de Dourlach», en « Natolie » (t. I, pl. 74). Le papier peint a été réalisé par la manufacture des Dufour à Paris au début de la Restauration, et le fait qu'il reproduise certaines des scènes en miroir témoigne de ce que le modèle a effectivement été donné par les gravures d’origine. C’est cet ensemble exceptionnel qui vient d’être restauré. Les responsables de la Maison de Chateaubriand expliquent qu’il s’agit d’un papier peint panoramique, constitué en l’occurrence de dix lés, lesquels sont collés les uns à la suite des autres pour former un ensemble décoratif. 
Maison de Chateaubriand, Inv. DE.993.CG.1
Nous sommes, sous la Restauration, à l’aube de la Révolution industrielle qui va complètement bouleverser les conditions de fonctionnement de la branche de l’imprimerie et de la librairie. C'est la grande époque des papiers peints panoramiques, mais voici que nous découvrons aussi, progressivement, à l’heure de ce qui deviendra le public de masse, le rôle des « produits dérivés». Des produits dérivés, certes, il y en a de longue date dans le domaine de l’imprimé, à commencer par les contrefaçons, ou encore les estampes qui reprennent certains motifs célèbres de tel ou tel texte. Mais le principe se développe, avec les plagiats et toutes sortes d’autres pièces, jusqu’à l’époque de Chateaubriand lui-même. Celui-ci ne constate-t-il pas avec étonnement, et peut-être un certain dépit (il «sue de confusion»), mais sans y attacher plus d’importance sur le plan juridique comme sur le plan financier :
Atala devint si populaire qu’elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de Curtius (1). Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues, représentant Chactas, le père Aubry et la fille de Simaghan (2). Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l’âme de la solitude à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion. On représentait aux Variétés une pièce dans laquelle une jeune fille et un jeune garçon, sortant de leur pension, s’en allaient par le coche se marier dans leur petite ville; comme en débarquant ils ne parlaient, d’un air égaré, que crocodiles, cigognes et forêts, leurs parents croyaient qu’ils étaient devenus fous. Parodies, caricatures, moqueries m’accablaient. L’abbé Morellet (3), pour me confondre, fit asseoir sa servante sur ses genoux et ne put tenir les pieds de la jeune vierge dans ses mains, comme Chactas tenait les pieds d’Atala pendant l’orage: si le Chactas de la rue d’Anjou s’était fait peindre ainsi, je lui aurais pardonné sa critique.
Tout ce train servait à augmenter le fracas de mon apparition. Je devins à la mode.
Le passage des Mémoires d’Outre-tombe permet de mettre l’accent sur trois phénomènes: d’une part, en effet, la montée en puissance des produits dérivés, qui peuvent d’ailleurs aussi n’être pas pour rien dans le succès de l’œuvre d’origine; d’autre part, la nécessité de mettre en place, à terme, une forme de régulation et de protection des «œuvres de l’esprit»; et, enfin, et c’est peut-être le plus inattendu, l’apparition du people. Chateaubriand est «à la mode», il devient, avant la lettre, un people, et, ailleurs dans ses Mémoires, il s’étonne qu’un article à son sujet dans un périodique fasse plus pour sa renommée que les ouvrages les plus imposants qu’il a effectivement écrits. S'agissant de la renommée, les choses ont une première fois bougé au XVIe siècle, quand les portraits d’un Érasme, d’un Mélanchthon, d’un Luther sont partout répandus, et le phénomène se prolonge jusqu'à Voltaire et à Rousseau au XVIIIe siècle. Le temps de la «deuxième révolution du livre» innovera en introduisant le public de masse, et en faisant de certains de ces grands penseurs ou grands auteurs des figures «à la mode», des people –bien sûr, tout le problème réside dans l'équilibre entre la médiatisation... et le talent. Le rapport favorable établi par un Lamartine ou un Victor Hugo ne se retrouve sans doute pas dans les mêmes conditions aujourd'hui, où les grands auteurs ou les grands penseurs ne sont plus des people, et inversement.

Notes
1) Apparentée aux spectacles de foire, la «collection Curtius» préfigure le musée de Madame Tussaud en présentant des mannequins en cire, des têtes de guillotinés, mais aussi des scènes et des personnages célèbres, voire des assassinats. L’initiateur est le docteur Philippe Creutz, dit Curtius. Atala désigne le personnage du roman de Chateaubriand, et la Brinvilliers, alias la marquise de Brinvilliers, est une célèbre empoisonneuse à l’époque de Louis XIV.
2) Dans le roman de Chateaubriand, Chactas désigne le vieux chaman aveugle, ancien guerrier des Natchez. Alors qu’il a été fait prisonnier par une tribu ennemie, il est libéré par Atala, fille de Simaghan, le chef de la tribu.
3) André Morellet, Observations critiques sur le roman intitulé Atala, Paris, Dené le Jeune, an IX (1801), p. 17 et 19.

lundi 25 juin 2012

L'Année Rousseau

Éditer Rousseau. Enjeux d’un corpus (1750-2012),
Lyon, ENS Éditions, Institut d’histoire du livre, 2012,
327 p., ill. ISBN 978 2 84788 343 5

Il y a bien longtemps que Wallace Kirsop initiait les chercheurs français aux plaisirs de la bibliographie matérielle, pour reprendre la traduction consacrée de la formule anglo-saxonne de physical bibliography. Mais, tel Jean le Baptiste, Wallace Kirsop a longtemps été une voix prêchant dans le désert, vox clamantis in deserto.
Cette constatation n’est plus d’actualité: les travaux sur nombre de titres (du Narrenschiff au Voyage pittoresque de la Grèce) montrent tout l’intérêt qu’il y a, pour celui qui étudie un certain texte, à examiner le plus grand nombre non seulement d’éditions possible où ledit texte est représenté, mais aussi d’exemplaires correspondant à ces éditions.
Le récent ouvrage de Philip Stewart répond à cet ordre du jour, en profitant de l’actualité (ne sommes-nous pas dans l’«Année Rousseau»?). Ce travail sur un auteur évidemment emblématique pose avant tout la question de savoir ce que sont des Œuvres complètes», et, en arrière-plan, celle relative au statut de l’auteur et au statut du texte (original, plus ou moins « falsifié », etc.). Les Œuvres de Rousseau sont longtemps l’une des affaires que l’on imagine les plus profitables pour la librairie, mais elles prennent une charge politique plus accentuée après la Révolution de 1789.

Sommaire
Introduction
Première partie. Rousseau, l’homme de ses livres. Vitam impendere libro?
1) La construction d’une œuvre (1739-1764). 2) Vers une édition «générale» (1764-1778). 3) La Collection complète de Genève (1778-1789). 4) La consécration révolutionnaire (1788-1801).
Deuxième partie. Une œuvre en héritage: faire plus, faire mieux.
1) Le siècle de Musset-Pathay (1817-1900). 2) Le métier d’éditeur. 3) De lettres en correspondances (1900-1995). 4) Jalons pour une relance (1920-1960). 5) Enfin la Pléiade (1959-1995).
Conclusion
Annexe ; bibliographie, index nominum.
Liste des illustrations ; liste des tableaux.

Bibliogr.: Carla Hesse, «Un livre fugitif» [le Contrat social], dans Histoire et civilisation du livre, 2011, VII, p. 355-367.

dimanche 13 mai 2012

Revue roumaine d'histoire du livre

Revista Romana de istoria cartii,
7e année, n° VII,
188 p., ill.
Revue publiée par la Bibliothèque de l’Académie de Roumanie, la Bibliothèque centrale et universitaire et la Bibliothèque nationale de Roumanie, sous la direction de Doru Bădără.
ISSN 1584 7896

Les articles de cette livraison sont publiés en anglais, français et roumain, avec des résumés.

Table
Un destin d’intellectuel au XVIe siècle: Étienne Dolet, par Frédéric Barbier
Constantin Karadja (1889-1950), homme de culture et diplomate, par Ileana Stănculescu
Un bibliophile moldave au début du XIXe siècle: le grand écuyer Ioan Balş, par Constantin Karadja
L’Octoi de Macarie, par Doru Bădără (suivi du compte rendu d’un ouvrage publié à l’occasion du cinquième centenaire du premier livre imprimé de musique liturgique en Roumanie)
In Honorem Gabriel Ştrempel, par Ştefan Ştefănescu
Nouveaux détails sur le Tetraevangelhie de Gavri Uric, 1429) (sur le ms Bodl. Canon Graeci 122), par Elena Ene D-Vasilescu
Notes bibliologiques (4) et (5), par Mihai Mitu
Luigi Fernando Marsigli et les Balkans, par Anna Angelova et Dimitar Vesselinov
Vasile Manole Buga, éditeur, épistate et directeur d’imprimerie à Bucarest et à Buzău (1819-1838), par Daniela Lupu
Livres provenant des bibliothèques roumaines médiévales conservés à la Bibliothèque du Saint Synode, par Policarp Chiţulescu
Le Troparion, la plus courte poésie hymnographique, par Alexandra Crăciunescu
Comptes rendus d’ouvrages
On notera particulièrement l’article consacré au grand écuyer Ioan Balş († 1839), descendant d’une famille noble de Bessarabie et qui s’est employé à organiser une bibliothèque moderne dans la capitale moldave. L’article est fondé sur l’édition de plusieurs lettres de Barbié du Bocage, qui a un temps joué le rôle d’intermédiaire pour le boyard.
Elles montrent que celui-ci étaient attentif à se procurer les nouveautés publiées en France et qui pouvaient intéresser la géographie de l’Europe du Sud-Est: il s’agit tout particulièrement d’ouvrages sur les antiquités grecques, sur la cartographie historique, sur les voyages, dont le Voyage pittoresque de la Grèce de Choiseul-Gouffier.
Les lettres informent de manière très pertinente sur les conditions matérielles des achats (avec les problèmes de paiements et d’expéditions à travers l’Europe); sur le rôle de personnes privées, comme Barbié du Bocage, dans les échanges de librairie au début du XIXe siècle; sur l’engagement d’un représentant d’une grande famille moldave au service de la modernisation du pays, et sur le rôle dévolu au livre et à l’éducation dans ce processus.
Enfin, les lettres nous apportent un éclairage inédit sur un certain nombre de figures que nous avons vu apparaître dans le cadre des relations entre la France et les «principautés» à la fin de l’Ancien Régime et au début du XIXe siècle: non seulement Barbié du Bocage lui-même, mais aussi Fleury, secrétaire de Choiseul-Gouffier, les agents consulaires français (dont Reinhart à Jassy), sans oublier D’Ansse de Villoison. Voici la preuve qu’il existe, outre les sources encore à explorer aux Archives diplomatiques de Paris (au premier chef, la correspondance consulaire), des sources inédites particulièrement riches dans la géographie concernée par cette problématique.

dimanche 20 mars 2011

À Genève et à Paris, deux conférences d'histoire du livre

Université de Genève, Unité d'histoire moderne
lundi 21 mars 2011
Conférence de M. Frédéric BARBIER, 
directeur de recherche au CNRS
directeur d'études à l'École pratique des hautes études

La prochaine réunion du Groupe d'Études aura lieu le lundi 21 mars 2011 à 20h00 à la salle B112, Uni Bastions. À cette occasion, M. Frédéric BARBIER (Directeur de recherche CNRS (IHMC/ENS Ulm) donnera une conférence intitulée

Le voyage pittoresque de la Grèce du comte de Choiseul-Gouffier

La séance est ouverte à tous ceux que le sujet intéresse.



Institut de France
Séances publiques en Grande salle des séances

vendredi 25 mars 2011
au cours de la séance publique,
communication de M. Frédéric BARBIER,
sous le patronage de M. Yves-Marie BERCÉ,
sur 
Les typographes allemands et les débuts de l’imprimerie
en France au XVe siècle

Institut de France - 23, Quai de Conti - Paris 6e