samedi 1 août 2020

L'enfance de Michel de Marolles

Tours est célèbre dans l’histoire de la chrétienté pour avoir été, au IVe siècle, l’évêché de saint Martin, l’apôtre des Gaules. Aux confins des provinces ecclésiastiques de Tours et de Bourges, les campagnes de la Touraine du sud ne sont christianisées que très progressivement, avec la d’abord l’envoi de quelques frères à Cormery par l’abbé de Saint-Martin Ithier, puis la transformation de cette fondation en abbaye de plein droit par Alcuin (800) (1). Fille de Cormery, Saint-Sauveur de Villeloin est fondée en 850, avant de devenir à son tour abbaye de plein droit en 965: Saint-Sauveur représente dès lors la principale puissance de la Touraine au-delà de Loches. Bornons-nous à deux témoignages: Philippe le Bel et sa suite séjournent à Villeloin en 1301, tandis que la crosse abbatiale de Villeloin est l’une pièces importantes de la collection d’ivoires du Musée de Cluny à Paris (CL 21220).
Nous n’avons pas à nous étendre sur l’histoire de Saint-Sauveur, sinon pour signaler que l’abbaye possède bien évidemment un scriptorium, mais aussi qu’elle souffre considérablement de la Guerre de cent ans, puis des Guerres de religion et des troubles. Les épaves de sa bibliothèque sont conservées pour l’essentiel à la bibliothèque de Loches: plusieurs exemplaires incunables de Bernard de Clairvaux, un De Universo de Guillaume d’Auvergne, etc. (2) En 1515, l’abbé Jacques Le Roy, également archevêque de Bourges et primat d’Aquitaine, fait exécuter dans la bibliothèque un certain nombre de travaux d’aménagement, tandis qu’en 1595, «tous les livres de l’église furent reliez à neuf au deppans de mond. Sieur abbé pour la somme de XXV éscus».
Mais Villeloin est surtout connu chez les historiens du livre pour avoir été l’abbaye de Michel de Marolles (1600-1681). Les Mémoires que celui-ci publie à Paris en 1656 présentent une quantité d’informations précieuses sur l’environnement familial, puis socio-professionnel, sur les représentations mentales et sur les pratiques de notre abbé amateur certes d’images, mais aussi de lettres: nous nous arrêterons aujourd’hui à la première formation du jeune garçon (3).
Les Marolles sont une famille de la petite noblesse tourangelle, dont l’ascension se déroule grâce à sa proximité avec la cour, mais ils sont aussi alliés à des familles de la noblesse forézienne –la circulation et les échanges sont très actifs, de la vallée de la Loire aux contreforts du lyonnais, surtout à l’occasion du séjour des rois dans les châteaux de la région. La famille est établie depuis plusieurs générations dans le manoir éponyme, fief relevant de la châtellenie de Montrésor, et qui est éloigné d’«une petite lieue» de l’église et du bourg de Genillé (en réalité un peu plus de deux km). Les dispositions sont prises pour éviter autant que possible les déplacements, dans un pays argileux et où les chemins sont difficilement praticables pendant la mauvaise saison:
Parce que l’église (…) estoit un peu loin, & qu’il est assez incommode de traîner dehors une famille assez nombreuse quand il fait mauvais temps, on prit un jeune ecclésiastique qui avoit un estudié pour dire la messe au logis & avoir soin de nostre instruction. Il s’appleoit Jean Imbert (…), & c’est de luy que j’ay appris les premiers principes de la langue latine, mais non pas à prier Dieu [ni] à lire (p. 7-8).
C’est en effet sa mère, et une tante faisant office gouvernante, qui apprennent la lecture au jeune garçon. Le pèrMarollese, Claude de (1564-1633), est quant à lui très généralement absent: comme gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi, colonel des Cent Suisses et plus tard maréchal de camp, il séjourne à la cour, ou est en voyage pour des missions ou des campagnes militaires qui le conduiront, dans l’entourage de Guy de Laval, jusqu’en Hongrie en 1605 (Komárom).
L’éducation devient plus systématique entre sept et dix ans, de manière à permettre au jeune Michel d’intégrer le moment venu une classe de cinquième. Occasionnellement, il visite encore en voisin les «Pères Chartreux du Liget», et notamment dom Marc Durand (ou Durant?), amateur de littérature, de poésie… et de gravures (4):
Nostre précepteur me menoit assez souvent [au Liget] dans le petit carosse de Hongrie, & j’en rapportois toujours quelque image en taille-douce, dont il me sembloit que je parois admirablement un coin de la chambre où je couchois (p. 10).
Mais l’enfant se passionne surtout pour la lecture, faisant son miel des quelques volumes qui constituent la bibliothèque, apparemment toute en français, de ses parents…
Je me rendis bien plus sçavant dans les romans & dans quelques autres livres françois que nous avions que dans les rudiments du latin. Il y avoit chez nous un Homère en vers françois de la traduction de Salomon de Certon, secrétaire du roy (5), le Grand Olympe (6), les Métamorphoses d’Ovide de la traduction de François Habert d’Issoudun (7), un Ronsard, un du Bartas (8), Robert Garnier, Plutarque en deux volumes de la traduction d’Amiot (9), les Essais de Michel de Montagne, l’Histoire de France de du Haillan (10), les deux premiers livres d’Amadis de Gaule (11), les Œuvres de Grenade (12) & peu d’autres livres. Je sçavois presque par cœur toute l’Odissée d’Homère (…), & je me souvenois assez bien de ce que j’avois leu dans Ronsard, dans Amadis & dans le Grand Olimpe (p. 9).
Malheureusement, le texte ne permet pas d’identifier avec certitude les éditions dont il s’agit, et nous n’avons pas pu localiser d’exemplaires éventuellement conservés ayant appartenu à cet ensemble que l’on peut supposer riche de quelques dizaines de volumes.
Château de Marolles (2020)
Un environnement livresque traditionnel, donc, dans lequel sont associés les modèles antiques (Homère, Ovide et Plutarque), quelques romans de chevalerie (Amadis) et des «histoires» (du Haillan). Mais les auteurs plus récents sont aussi présents, qu’il s’agisse de poésie (Ronsard, du Bartas) ou de théâtre (Garnier), tandis que la modernité intervient à travers la mention remarquable des Essais (mais dans quelle édition?). Le seul titre relevant de la piété est celui de Louis de Grenade, qui connaît en effet un succès phénoménal tout au long du XVIIe siècle. Bien entendu, il ne nous est pas possible de préciser les voies d’enrichissement de la collection, peut-être des libraires de Tours, plus probablement des acquisitions faites par Claude de Marolles au fil de ses séjours et déplacements, sans oublier les legs et dons éventuels.
Car les auteurs aussi appartiennent pour la plupart au monde de la cour et de l’administration royales, tout comme les Marolles, au premier chef Claude, commandant des Cent Suisses et marchant à la tête de sa troupe lors des funérailles de Henri IV et du sacre de Louis XIII. De la génération de Ronsard (1524-1585), François Habert est né en 1510, et il est poète de cour auprès de François Ier et de son fils Henri II (13). À la génération suivante, du Bartas (1544-1590) séjourne à Nérac au service de la reine de Navarre, puis de son fils, tandis que Robert Garnier (1545-1590) suit une carrière classique d’administrateur, comme avocat général du Parlement de Paris, représentant du roi dans sa province du Mans, puis membre du Grand Conseil. Salomon de Certon (1552-1620?), enfin, est un familier du roi de Navarre, futur Henri IV, et exerce comme secrétaire des Finances, avant de se retirer dans sa province de Gien en 1609… (14).
Une deuxième dimension transparaît à la brève analyse: nos auteurs sont pratiquement tous des «provinciaux», et tout particulièrement des originaires des provinces de l’Ouest et du Sud-Ouest du royaume. Les carrières se font à la cour, mais on reste attaché à sa région ou à sa ville d’origine, comme lorsque Michel de Marolles se souviendra des images de sa «vie rustique»:
L’idée qui me reste encore de ces choses là me donne de la joye : je revoy en esprit, avec un plaisir nompareil, la beauté des campagnes d’alors (…). Il n’y avoit rien de si doux que d’entendre le ramage des oyseaux, le mugissement des bœufs et les chansons des bergers (p. 11).
Certes, le futur abbé de Villeloin est imprégné des Géorgiques –et de Ronsard–, mais il ne nous semble pas douteux que le ton témoigne d’une sensibilité très réelle aux charmes de la campagne tourangelle. Quoiqu’il en soit, plusieurs des auteurs apparaissant dans la bibliothèque sont passés par l’université de Toulouse et on concouru aux Jeux floraux, tandis que la sensibilité à la Réforme transparaît aussi dans un certain nombre de cursus –et d’œuvres littéraires. On pense à Salomon de Certon, peut-être originaire de Châtillon (Châtillon-Coligny), et qui appartient à une famille de Réformés proche d’Agrippa d’Aubigné. On pense bien évidemment aussi à du Bartas, ou encore au comte de Laval, qui vient d’une famille protestante, mais qui se convertira au catholicisme en 1605.
Quatrième enfant et «troisième fils» de Claude de Marolles et de son épouse, Michel est destiné à l’état ecclésiastique, pour lequel l’appui de puissants protecteurs joue un rôle décisif: dès l’âge de 9 ans, il est abbé commendataire de Beaugerais (15) et, à 11 onze ans, sa mère et sa tante le conduisent d’abord à Tours, pour le familiariser avec le monde de la ville, avant de l’amener à Paris, et de le faire entrer au collège de Clermont:
J’entrais dans ce collège au commencement du mois de décembre, où ce fut pour moy un changement de vie qui ne me surprit pas moins que feroit la prison ou la servitude à quelqu’un qui auroit joüi dans le plus beau lieu du monde d’une agréable & douce liberté (p. 18).
Mais il n’y restera pas trois semaines: les Jésuites ayant pour un temps été interdits d’enseigner, le jeune homme passe, cette fois pour plusieurs années, aux collèges de Clermont, de la Marche et de Montaigu. Une autre vie commence pour lui mais, si sa carrière et ses amitiés l’appellent longtemps dans la capitale, il ne négligera jamais de revenir au pays, pour résider notamment dans sa maison bénédictine de Villeloin.

Cliché (1): localisation, détail de la carte de Cassini; (2) le château de Marolles en 2020.

Notes
(1) Annick Chupin, « Alcuin et Cormery », dans Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, CXII, no 3 (2004), p. 103-112.
(2) Catalogues régionaux des incunables, X, n° 98-100 et 341.
(3) Michel de Marolles, Les Mémoires de Michel de Marolles, abbé de Villeloin. Divisez en trois parties. Contenant ce qu’il a vù de plus remarquable en sa vie, depuis l’année 1600. Ses entretiens avec quelques-uns des plus sçavants hommes de son temps. Et les généalogies de quelques familles alliées dans la sienne, avec une briève description de la très illustre Maison de Mantouë et de Nevers, À Paris, chez Antoine de Sommaville, au Palais, dans la Gallerie des Merciers, à l’Escu de France, MDCLVI, avec privilège du roi. [12]-448-[8] p.-[1] f. de pl., 272-[10] p.-[1] f. de pl., 2°. Le privilège royal est octroyé à l’auteur dès le 17 décembre 1651, et transporté par lui au libraire Antoinre de Sommaville le 5 janvier 1656.
(4) Dom Marc Durand, OSB, La Magdaliade, ou Esguillon spirituel pour exciter les âmes pécheresses à quitter leurs vanitez & faire pénitence, Tours, 1622.
(5) L’Odyssée d’Homère au Roy de la version de Salomon Certon, conseiller et secrétaire des finances de Sa Majesté, Paris, Abel l’Angelier, 1604, avec dédicace à Henri IV. Le CCF signale des exemplaires à Bordeaux (Fonds Pujol), Caen, Grenoble, Montpellier (comtesse d’Albany), Orléans, Saint-Chamond, Toulouse et Valenciennes (Emmanuel de Croÿ).
(6) Le grand Olympe des Histoires poëtiques du prince de poësie Ovide Naso en sa Metamorphose, Oeuvre authentique, & de hault artifice, pleine de honneste recreation, Traduyct de latin en françoys, Paris, Romain Morin, 1532, etc. Conservé à Loches : Les Métamorphoses d’Ovide ; de nouveau trad. en français, Paris, Mathieu Guillemot, [1606] (BmLoches, 1815).
(7) Six livres de la Métamorphose d'Ovide , traduictz selon la phrase latine en rime françoise, sçavoir le III. IIII. V. VI. XIII. et XIIII. Le tout par Françoys Habert d'Yßouldun en Berry, & par luy presenté au Roy Henry de Valoys, deuxiesme de ce nom, A Paris, de l'imprimerie de Michel Fezandat, au mont Sainct Hilaire, a l'hostel d'Albret, 1549, etc. (pour les autres livres). Marolles publiera lui-même une traduction des Fastes: Publii Ovidii Nasonis Fastorum libri sex. Cum notis & interpretation gallica M. dz Marolles abbatis de Villeloin, Lutetiae Parisiorum, apud Petrum L’Amy, in Palatio ad insigne magni Cesaris, 1660 (BmLoches, 1816). Avec privilège du roi donné à Paris le 1er mars 1660.
(8) Peut-être la Semaine?
(9) Les Vies des hommes illustres, grecs et romains, comparées l'une avec l'autre, par Plutarque de Chaeronée, translatées premièrement de grec en français par maistre Jaques Amyot, (...) et depuis en ceste seconde édition reveües et corrigées (...) par le mesme translateur, Paris, Michel Vascosan, 1565, etc. Peut-être l’édition des Œuvres morales et meslées, Genève, Jacob Stoer, 1627, 2 vol.?
(10) L'Histoire de France, par Bernard de Girard, seigneur Du Haillan, historiographe de France, Paris, Pïerre l’Huillier, 1576.
(11) Amadis de Gaules, roman de chevalerie espagnol, réd. Garci Rodriguez de Montalvo, 1ère éd. Saragosse, 1508. 1ère trad. fr. par Nicolas des Essarts, Paris, 1540. L’Amadis est le dernier grand succès des romans de chevalerie, dont les éditions se succèdent, par ex. à Lyon en 1606.
(12) Louis de Sarria, dit Louis Grenade, O. P., 1504-1588: sur son influence, cf Martin, I, p. 132.
(13) Cf Marie-Madeleine Fontaine, «Le carnet d’adresses de François Habert. Indications sur l’itinéraire d’un poète à la fin du règne de François Ier», dans BHR, 73 (2011), p. 497-556. Bruno Peytet-Girard, «Les impasses de l'écriture ou l'humble carrière de la Muse habertine», dans Rev. hist. litt. de la France, 111 (2011), p. 163-170.
(14) Salomon Certon, né en 1552, séjourne à la cour de Nérac, et est en 1604 «conseiller et secrétaire des Finances de Sa Majesté en sa maison et couronne de Navarre, et secrétaire de sa chambre». Cf Christiane Deloince-Louette, «L'Homère de Salomon Certon: une traduction protestante», dans Corpus Eve, Homère en Europe à la Renaissance. Traductions et réécritures, mis en ligne le 31 décembre 2015.
(15) Mon père, dès l’année 1609, obtint du roy Henry le Grand le brevet d’une petite abbaye pour moy, appelée Baugerais, de l’ordre de Cisteaux, à quatre lieues de chez luy (…). J’estois donc bien jeune quand je fus honoré de la qualité de clerc d’une église illustre & d’abbé d’un monastère où il y avoit six religieux prestres, avec le prieur claustral, homme d’esprit & civil appelé dom Nicolas Brissonet, dont j’ay toujours fait beaucoup d’estat (p. 5-6).

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