dimanche 7 août 2016

Nom de pays: le nom. À propos du politiquement correct

L’été est la saison des promesses, tout au moins s’agissant de la lecture: nous allons relire tel ou tel «classique» que nous n’avons jamais pris le temps de –relire (plutôt, notre manière de vivre fait que nous n’en avons pas le temps). Bref, nous voici à nouveau devant La Recherche, où nous grapillons des passages aimés sous le titre «Nom de pays: le nom» (dans Du côté de chez Swann, en 1913), et «Nom de pays: le pays» (dans À l’ombre des jeunes filles en fleur). Le «nom», c’est le pays inconnu mais rêvé à travers sa désignation, et à travers ce que celle-ci peut évoquer. Restons avec Proust: Parme est un lieu d’autant plus magique qu’on ne le visite pas: son nom est compact et lourd, aucun air ne peut y circuler, mais le mot fait surgir quelque chose imprégné de la «douceur stendhalienne» et du «reflet des violettes». On sait comment le narrateur rêvant d’un séjour à Balbec mais ne pouvant se rendre dans cette station balnéaire, trouve, peut-être, dans la lecture de l’horaire du chemin-de-fer et dans la litanie des noms des gares plus de satisfactions que dans le voyage lui-même. Quant à «nom de pays: le pays», c’est le souvenir toujours prégnant de certains lieux que nous avons visités, et auxquels nous restons attachés.
Mais laissons de côté la dimension littéraire de la toponymie, pour revenir à la problématique qui est celle du livre imprimé. La préparation d’un prochain ouvrage, Bibliothèques, Décor, XVIe-XIX siècle, lequel doit être officiellement présenté à Rome à la mi-novembre 2016, nous pose des problèmes très difficiles lorsque nous abordons la question de l’index. En effet, l’ouvrage accueille des contributions en trois langues, l’allemand, le français et l’italien, et il traite entre autres d’une géographie linguistique et culturelle particulièrement compliquée, celle de l’ancienne Europe germanophone, ainsi que de l’Europe centrale et orientale.
Comment, dès lors que nous devons produire un index cohérent et unifié, faire le choix d’un toponyme de référence, là où la tradition historique juxtapose jusqu’à cinq désignations pour un seul lieu? Voici Kaliningrad, l’ancienne Königsberg, «ville de résidence» du royaume de Prusse –nous ne rappelons pas ici le nom de la ville dans les différents langues baltes, ni en polonais, en tchèque ou en slovaque. Brasov est le nom roumain de Kronstadt,  ville fondée par les Saxons de Transylvanie, mais aussi connue sous son nom hongrois de Brassó et surtout, dans les adresses typographiques, sous la désignation étymologique de Corona. Le choix des vedettes pose des problèmes d’autant plus difficiles qu'il a une dimension éminemment symbolique. Si nous descendons vers le Sud-Est européen, nous entrons dans les anciennes possessions ottomanes, dont les toponymes font le cas échéant se succéder des versions grecques, turques, puis slaves (par exemple en Bulgarie) –pour ne rien dire des éventuelles déclinaisons françaises.
Il est pourtant inutile de se livrer à des anachronismes, sous couvert de respecter un «politiquement correct» hors de propos. Le nom de Danzig a laissé en français le souvenir consternant du «couloir de Danzig» et des débuts de la Seconde Guerre mondiale: ce souvenir ne justifie en rien de qualifier Daniel Nikolaus Chodowiecki (1726-1801) de «peintre et graveur polonais», comme le fait la Bibliothèque nationale de France, fût-ce en ajoutant en codicille «de l’école allemande». Chodoviecky ou Chodowiecki) était évidemment d’ascendance slave, mais il a fait toute sa carrière dans le royaume de Prusse (auquel Danzig appartenait, comme préfecture de la province de Prusse occidentale), notamment en tant que directeur de l’Académie royale de Berlin, et il a notamment illustré les grands classiques allemands, dont le Werther de Goethe. Pour avoir passé toute sa vie dans sa ville natale de Königsberg, Kant n’est pas pour autant pourvu par la BnF de l’appellation, il vrai dans son cas potentiellement ridicule, de «philosophe russe de l’école allemande»...
L’observation étroite de ce que l’on suppose être le «politiquement correct» débouche souvent sur l’absurde, voire sur le «politiquement incorrect» et sur un nationalisme à la petite semaine. A contrario, le souci de la réalité historique est aux antipodes d’un quelconque projet de révisionnisme: ne surimposons pas au passé des cadres géopolitiques qui sont ceux d’aujourd’hui et qui, à l’époque, n’avaient pratiquement aucune signification. Avoir une idée de la géographie ancienne constitue un type de connaissance très supérieure sur le plan scientifique, donc plus sécurisante, que le choix borné du «correct» a priori.
Pour l’historien, le départ n'en reste pas moins difficile, qui amène parfois à privilégier une formulation quelque peu alourdie: nous pensons ici à l’excellent travail d’Anne Rouzet, le Dictionnaire des imprimeurs, libraires et éditeurs des XVe et XVIe siècles dans le limites géographiques de la Belgique actuelle (Nieuwkoop, 1975), puisqu’aussi bien la Belgique en tant qu’entité politique n’existe pas avant 1830.
Mais revenons à notre index, qui pose en outre le problème de sa lisibilité: il faut en effet non seulement rendre compte d’une réalité historique difficile, mais aussi permettre à des lecteurs dont l’environnement historique et linguistique est différent, de retrouver assez facilement ce qu’ils cherchent. Nous avons donc fait le choix de donner les toponymes dans la langue du texte où ils se trouvent cités: par ex., pour un texte en allemand, on donnera Ofen pour Buda, la partie de la ville actuelle de Budapest située sur la rive gauche du Danube, avec la colline historique du château royal. Si le toponyme n’existe pas, on a décidé de le donner dans la langue officielle du temps, le français, l’allemand et l’italien dans les géographies correspondantes, mais le latin dans le royaume de la Hongrie historique… et le hongrois en Transylvanie.
Dans tous les cas, des vedettes secondaires permettent de retrouver les références recherchées: la capitale de l’actuelle Slovaquie, Bratislava, succède à l’ancienne capitale de la Hongrie royale à l’époque de la domination ottomane (Pozsony), mais elle a aussi reçu au fil des siècles la désignation allemande de Preßburg, francisée en Presbourg –une rue proche de la place de l’Étoile conserve le souvenir du traité de Presbourg, conclusion de la triomphale campagne d’Austerlitz (1805). La ville sert traditionnellement de place de repli pour la cour de Vienne en cas de menace d'invasion. Quant au toponyme figurant sur les adresses typographiques en latin, c’est celui de Posonium
Tout ce qui relève des mentions complémentaires est porté dans l'index en latin: imperator (empereur), rex (roi de France, etc.),  vide (voir), etc.
Autant de choix parfois difficiles, mais qui permettent de traduire, sans aucun a priori, des situations particulièrement complexes, et largement méconnues, en même temps que de mettre en œuvre l’ordre rationnel que nous impose la science historique: rendre compte de manière neutre du passé, tout en en permettant le décodage le plus assuré sur le plan scientifique (par ex.: pourquoi les auteurs ou éditeurs ont-ils privilégié à l’adresse typographique telle ou telle désignation?). Jamais les choix qui auront été faits ne devront rien présenter d’arbitraire ni de déséquilibré par rapport à l’une quelconque des collectivités historiques ayant occupé l’espace présenté dans les études: tel est la ligne directrice de notre index.

PS- La problématique évoquée ci-dessus rejoint les difficultés soulevées par l'ignorance croissante en matière de géographie. Dernier avatar en date, celui dont nous avons constaté l'existence en gare d'Amboise. Attendant le passage d'un train pour Paris, nous avons eu la surprise d'entendre l'automate annoncer, parmi les prochaines gares d'arrêt, celle de «Aubrais, Les», sic pour «Les Aubrais». Rappelons que Les Aubrais est une commune de France (Fleury-lès Aubrais), et accessoirement la première ou la deuxième gare, pour le trafic, de la région Centre Val-de-Loire. La généralisation de cette politique pour le moins hasardeuse de la part des responsables de la SNCF conduirait à annoncer des gares aussi invraisemblables que «Sables d'Olonne, Les», voire (il n'y a pas de raison de limiter l'exercice au seul article défini pluriel) «Mans, Le» ou encore «Rochelle, La». Sans parler de la possibilité, qui intéressera les Lyonnais, d'annexer un nouveau quartier, en l'espèce de «Guillotière, La», pour «La Guillottière».
Comme quoi la classification écrite ne doit pas nécessairement être suivie pour une annonce orale, et comme quoi aussi il ne faut pas lire sans un minimum d'esprit critique les séries générées automatiquement par les ordinateurs.

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