mercredi 31 août 2016

Les origines du protestantisme français

Nous avons déjà évoqué le rôle de l’Orléanais et du Berry dans la première diffusion de la Réforme dans le royaume, en parlant des deux universités d’Orléans et de Bourges: dans les années 1520, les émigrés d’outre Rhin sont en nombre parmi les étudiants, voire parmi les enseignants, et la circulation des idées – et des livres – s’en trouve bien évidemment favorisée d’autant.
À côté de certains membres de la bourgeoisie urbaine, la présence du roi et de la cour dans les villes de la Loire, à commencer par Blois, a aussi pour effet de permettre le regroupement de privilégiés, nobles et autres officiers royaux. En ville et dans le plat pays, leurs familles, parfois originaires de la région, investissent hôtels et châteaux. Or, à côté du canal des clercs et des universités, les fidélités lignagères et les solidarités féodales jouent un rôle lui aussi décisif dans la diffusion du protestantisme.
Les petits seigneurs de Coligny se sont installés à Châtillon-s/Loing (Châtillon-Coligny) au milieu du XVe siècle. Leur fidélité au roi, notamment pendant la «Ligue du bien public», fait leur fortune: Gaspard Ier de Coligny († 1522) est chambellan de Charles VIII et de Louis XII, et François Ier le fera maréchal. Son mariage avec Louise de Montmorency l’apparente à l’une des plus puissantes familles du royaume. Leur fils aîné, Odet (1517-1571), est cardinal dès 1533, et archevêque de Toulouse en 1534… sans être jamais ordonné prêtre. Il se convertira au protestantisme au lendemain de la mort de Henri II, en partie sous l’influence de Théodore de Bèze. Le cadet du cardinal est l’amiral Gaspard (II) de Coligny, qui conduit la défense héroïque de Saint-Quentin contre les Espagnols en 1557. L’amiral passe à la Réforme à la suite apparemment des lectures par lui faites pendant ses deux années de captivité au château de l’Écluse.
Les seigneurs de moindre parage, voire les robins et autres administrateurs, passent parfois eux aussi à la Réforme. Chamerolles est une localité proche de la route de Pithiviers à Orléans, à proximité de l’une des sources de l’Essonne et, au milieu du XVe siècle, la seigneurie est aux mains des Dulac. Lancelot (on sent là l’influence des lectures de romans de chevalerie...) est l’un des compagnons du futur Louis XII en Italie, et il sera lui aussi nommé chambellan, et gouverneur d’Orléans. Il épouse en 1519 Louise, la sœur de Gaspard de Coligny. Son fils, Claude, lui succède comme gouverneur d’Orléans, tandis que son petit-fils, Lancelot (II), cousin de l’amiral de Coligny, se convertit au protestantisme (1562) et transforme la chapelle de son château en temple. Chamerolles constituera l’une des premières places-fortes des réformés dans la région d’Orléans.
Nous voici maintenant à Boiscommun, bourgade située à l’orée de la forêt d’Orléans. Le château de Chemault y est élevé autour de 1500, et passe en 1511 à la famille des Pot, eux aussi membres de l’entourage royal et dont un ancêtre avait été gouverneur du bailliage d’Orléans. Jean Pot a épousé en 1538 une descendante d’une autre famille de petits nobles proches la cour, Georgette de Balsac, souvent désignée sous son titre de dame de Chemault: les alliances familiales sont aussi destinées à favoriser ou à renforcer l’ascension sociale. Nous touchons ici aux descendants de l’amiral Mallet de Graville, notamment sa fille Anne, épouse de Pierre de Balsac. Cette proche de Marguerite d’Angoulême soutient les Réformés alors qu’elle est probablement retirée à Malesherbes, et il est possible que cette orientation ait influencé sa fille, Georgette (1).
Quoiqu’il en soit, la Réforme semble répandue à Boiscommun, comme le montre aussi le cas de Jean Arrault, procureur de la communauté, plus tard réfugié à Genève. Nous retrouvons le nom du prévôt Martial Marchant (Marchand) dans l’ex libris de deux exemplaires exceptionnels conservés aujourd’hui à Bourges: d’une part, le Liber chronicarum de Hartmann Schedel dans l’édition nurembergeoise de 1493, mais aussi la somptueuse Apocalypse de Dürer, dans l’édition sortie aussi des presses de Koberger en 1498…
La connexion avec la «librairie» allemande est directe, on le voit. C’est peu de dire que l’enquête devrait être systématisée, pour explorer quel a pu être le rôle de ces parentèles et de ces sociabilités dans la première diffusion de la Réforme protestante, au sein de la noblesse implantée dans notre petite région du nord-est d’Orléans. L'imprimé occupe une place décisive dans le processus.

(1) Signalons qu’une autre fille d’Anne de Balsac a épousé en 1532 Claude d’Urfé: on connaît la riche bibliothèque réunie par le couple.

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