mardi 2 août 2016

Après une excursion à Amboise...

L’invention de la typographie en caractères mobiles ouvre dans toutes sortes de domaines des possibilités nouvelles, dont les acteurs ne prennent conscience que de manière très progressive. Parmi ces possibilités, celle de s’adresser au «plus grand nombre», de toucher l’opinion publique, n’est pas l’une des moindres. La première affiche publiée en France est relative à la reconstruction de la cathédrale de Reims, vers 1482 (Grand pardon de ND de Reims, Paris, [circa 1482]), et les pièces et autres travaux de ville font de longue date partie du corpus imprimé recensé par les catalogues d’incunables.
Le phénomène prend une dimension inédite avec l’irruption de la Réforme luthérienne, au point de déboucher sur la mise en place d’une autre économie du livre, fondée sur les Flugschriften, alias les pièces et autres feuilles volantes. En 1534 à Paris, l’«Affaire des Placards», étudiée notamment par Eugénie Droz, pousse François Ier à un renforcement sensible de sa politique anti-protestante. Plus tard encore, Denis Pallier a exploré pour nous les arcanes de la «publicistique» de la Ligue (Recherches sur l’imprimerie à Paris pendant la Ligue, Genève, Droz, 1975).
Pourtant, un épisode remarquable marque encore l’histoire de France, qui met en évidence à la fois le rôle politique du média (l’imprimé), et la conscience que les contemporains pouvaient avoir de l’importance de ce rôle: il s’agit de la conjuration d’Amboise. Rappelons les faits. Après la mort accidentelle de Henri II (10 juill. 1559), son fils aîné François II monte sur le trône. Mais le jeune homme n’a pas les capacités pour gouverner lui-même, et il confie les rênes du royaume à sa mère, Catherine de Médicis, et à ses oncles par alliance, le duc François de Guise et son frère Charles, dit le «cardinal de Lorraine». Le chroniqueur Jean de Serres trace un tableau subtil des rapports de forces à la suite de la mort d’Henri II (1). Dans les choix faits par les uns et par les autres, les facteurs à caractère religieux sont largement contrebalancés par les intérêts politiques:
François second, jeune d’ans et encore plus d’esprit, étoit du tout en la puissance de sa mère & des oncles de sa femme, qui gouvernèrent les affaires (…). Une partie de la noblesse, harassée de tant de guerres & ruines, ne demandoit que repos, laissant tout soin du public & jettant l’œil sur le plus fort parti pour pancher de ce costé là. Les courtisans alloient selon le vent. Quant aux officiers de justice, la plupart estoyent esclaves de tel ou tel seigneur. Quelques gens de bien restans es parlemens n’osoyent souffler qu’à peine, encore estonnéz du coup de bston donné au souverain & premier parlement en la dernière mercuriale. Les ecclésiastiques tenoyent pour pilliers de l’Église les plus grands brusleurs. Quant au tiers Estat, le faix des guerres passées lui avoit osté tout sentiment & mouvement. En la cour, (…) les princes du sang n’avoyent presque point d’esgard, ni au public, ni à leur particulier. La roine-mère, italienne, florentine, de la maison des Médicis, & qui en vingt deux ans qu’elle avoit ja vescu s’estoit donné tout loisir de cognoistre l’humeur des uns & des autres, se comporta tellement qu’elle obtint le dessus… (p. 66).
En proie aux difficultés qui sont traditionnellement celles d’une quasi-régence, Catherine de Médicis s’efforcera de mener une politique mesurée, mais le jeu des Guise concentre les oppositions, au premier rang desquelles celle des grands seigneurs écartés du pouvoir, et celle des protestants soumis à une politique de répression plus dure (automne 1559). L’imprimé joue aussi un rôle dans cette conjoncture, comme le souligne encore avec justesse Jean de Serres. Les Guise et leurs partisans trustent toutes les places, ce qui mécontente bien évidemment les grands, et ce qui indispose aussi le plus grand nombre. On réclame la tenue d’États Généraux:
Les petits ne se taisoyent pas: car par divers escrits imprimez, dont aucuns s’adressoyent à la roine mère, partie par certaines rimes & inventions aigues, l’on descouvroit jusques au fond par les déportemens passez & présens le but de ceux de Guise (…). Or pour ce qu’on parloit souvent en ces escrits que pour pourvoir aux desordres, convenoit assembler les trois Estats, [ceux de Guise] persuadèrent au roy de tenir pour ennemi mortel de son authorité, et criminel de lèse-majesté quiconque parleroit de le brider & mettre en tutelle… (p. 72-73).
Devant une situation qui leur semble bloquée, les chefs protestants élaborent un plan audacieux: un coup de main sur Blois permettra, en principe le 10 mars, de s’emparer de la personne du jeune roi, et de mettre les Guise à l’écart, éventuellement de les exécuter. À la tête des conjurés, on trouve un petit noble périgourdin, Jean du Barry, sire de La Renaudie. Mais les Guise sont avertis du complot, et la cour se réfugie à l’abri des fortifications d’Amboise. Malgré la publication d’un édit d’amnistie, la conspiration se poursuit. Alors que les conjurés sont arrêtés par petits groupes, une dernière troupe marche sur Amboise, mais elle est battue et les hommes tués, ou arrêtés et exécutés. La Renaudie lui-même est tué, son corps «porté à Amboise & pendu sur les ponts, avec un écriteau attaché au col, contenant ces mots: La Renaudie, dit la Forest, chef des rebelles» (p. 85). Après une «dernière alerte» contre Amboise, la répression de la conjuration se fait particulièrement brutale (on parle de 1200 exécutions…).
Un des plus célèbres pamphlets distribués à la suite de l'affaire d'Amboise: François Hotman, Épistre envoyée au tigre de la France, [Strasbourg, s. n.], 1560. Le début du texte s'adresse au cardinal de Lorraine, dans une formule évidemment reprise des Catilinaires.

Terminons par deux notes encore relatives au rôle de l’écrit: le secrétaire de La Renaudie, un certain Le Bigne, lui aussi fait prisonnier, est trouvé en possession d’une correspondance chiffrée, qu’il accepte de traduire pour mettre sa vie à l’abri. Et surtout, la guerre des imprimés se poursuit: il
fut publié aussi un autre livret, montrant par le tesmoignage de Philippe de Commines, au dernier chapitre du cinquième livre de ses mémoires, que ceux sont ennemis descouverts & conjurés de l’Estat qui disent que c’est crime de lèse-majesté que de parler d’assembler les Estats, & que c’est pour diminuer l’authorité du roy. Il y eut aussi des avertissemens au peuple & des plaintes aux parlemens. Ainsi les uns s’aydoient de la plume contre les espées des autres (p. 87).
On appréciera la dernière image évoquée par le mémorialiste, qui oppose l’action des plumes à celle des «épées»… La correspondance, éventuellement chiffrée, les proclamations des uns et des autres, la publication des édits et autres ordonnances, les placards et les pièces de circonstances, sans oublier les sinistres «écriteaux», constituent désormais autant de voies usuelles par le biais desquelles l’écrit, et l’imprimé, interviennent  de manière de plus en plus immédiate dans les affaires de l’État. Encore un mot, pourtant: on ne peut que regretter l'absence, en France, d'une base de données bibliographique comparable au VD16 allemand, et qui rendrait des services irremplaçables pour toute enquête sur la publicistique du XVIe siècle.
On a du mal, devant la carte postale, à imaginer la ville peuplée des cadavres suppliciés des conjurés, même en tenant compte de l'exagération du chroniqueur horrifié:  [ils] "commencent à faire décapiter, pendre ou noyer leurs prisonniers, ce qui dura plus d'un mois. La rivière de Loire estoit couverte de corps attachez six, huict, dix, douze, quinze, à des longues perches. Les rues d'Amboise ruisseloyent de sang humain, & en tous endroicts estoient tapissés de corps morts. On en pendoient plusieurs aux fenestres du chasteau" (p. 86). On le sait, le répression après une tentative de coup d'État n'est pas une pratique nouvelle...
(1) Jean de Serres, Recueil des choses mémorables avenues en France sous le règne de Henri II, François II, Charles IX, Henri III et Henri IV, depuis l’an MDXLVII jusques au commencement de l’an MDXCVII, 2e éd., [Genève, Antoine Blanc], 1598.La marque au scorpion, inscrite dans un cartouche avec la devise "Mors et vita", figure au titre (Heitz, Genfer, 132). L'attribution à Jean de Serres n'est pas assurée, et la Bibliothèque de Genève donne le texte à Simon Goulart (Gq 299).

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