vendredi 6 décembre 2013

Le baroque et l'histoire du livre

Le chercheur doit être d’autant plus attentif, dans le domaine des sciences humaines, aux problèmes du lexique, que celui-ci fonctionne pour chacun comme une évidence. Or, un terme reçu dans une acception donnée par une certaine communauté scientifique ne le sera pas dans les mêmes conditions par une autre: au sein même d’une certaine collectivité linguistique, les historiens de l’art prendront tel ou tel terme dans une autre acception que ne le feront, par ex., les historiens de la littérature.
Parmi ces termes dont l’acception change, celui de baroque occupe une place spécifique. Son utilisation se limite pratiquement, en français, au domaine de l’histoire de l’art: le baroque se distingue aussi bien de l’art «Renaissance» que de l’art «classique» (dont Louis XIV représente l’idéaltype), du «rocaille» ou du néo-classique (s’agissant aussi d’esthétique typographique, d’architecture et de décor des bibliothèques). La tradition allemande, qui inspire aussi Victor L. Tapié (Baroque et classicisme, 1ère éd., Paris, 1958), dépasse ce schéma: d’ordre d’abord politique, l’«âge baroque» (das barocke Zeitalter) couvre peu ou prou la période de la seconde moitié du XVIe, puis des XVIIe et XVIIIe siècles. Le renversement de l’esthétique au politique permet une analyse globale de processus a priori disjoints, sans pour autant négliger, bien au contraire, le domaine artistique. 
Coupole du Clementinum, Prague
L’ouverture du règne personnel de Louis XIV est ainsi marquée par un carrousel d’inspiration baroque, dans lequel, autour du roi-soleil, les princes du sang conduisent les représentants imaginaires des différents peuples exotiques (1662). Deux ans plus tard, la fête des Plaisirs de l’île enchantée, à Versailles, dure trois jours et reprend les épisodes de l’Orlando furioso. L’inversion du rapport art /politique, déjà suggéré par Tapié, permet de comprendre comment le château de Versailles, parangon du classicisme, peut être reçu comme une manifestation du système baroque. Plus d’un siècle plus tard, le rôle d’un personnage comme Bodoni, théoricien du néo-classique, peut s’analyser dans cette perspective, mais son action se déploie alors même que la conjoncture générale change très profondément, et que le temps du baroque s’efface derrière une configuration radicalement nouvelle.
Comment caractériser ce «temps du baroque», qui se superpose en grande partie à la modernité? Dans le long terme, l’histoire de l’Europe est scandée par un certain nombre d'événements majeurs, eux-mêmes générateurs de nouveautés et de tensions qui ne sont que progressivement découvertes et réduites. La seconde moitié du XVe siècle a de longue date été reconnue comme l’un de ces moments, avec la disparition définitive de l’Empire romain d’Orient (1453) et avec la découverte du Nouveau monde (1492) –sans oublier l’invention de l’imprimerie (1452). 
Une conséquence de ces phénomènes semble paradoxale: le Habsbourg, seul empereur d’Europe depuis la chute de Constantinople, a une position privilégiée; mais, à moyen terme, le déclenchement de la Réforme entraîne l’abandon du rêve de societas christiana unifiée, et met en cause le statut de chef séculier de la chrétienté. De plus, si l’Europe s’est dilatée vers l’est et si la civilisation européenne va bientôt se propager à travers le monde, c’est aussi, à la fin du XVe et au XVIe siècle, le temps de l’apogée de l’empire ottoman (1526!): pour plus d’un siècle, l’Europe est une Europe assiégée. 
Les changements sont particulièrement sensibles dans le cadre géo-politique du Saint-Empire. Si le statut de l’empereur sera conservé jusqu’au début du XIXe siècle, la dislocation de la hiérarchie féodale fait que son rôle correspond à une forme de plus en plus creuse et vidée de sa signification. Partout, les liens féodaux de personne à personne s’affaissent, au profit d’un pouvoir désormais assis sur la domination d’un certain territoire et conduit par une recherche de l’efficacité raisonnable. Autant de phénomènes qui intéressent au premier chef l’histoire –et l’historien– du livre.
Le prince de Condé en "empereurs des Turcs" (Bibliothèque de Versailles)
L’écrit et l’imprimé tiennent en effet un rôle stratégique, et d’abord s’agissant de publicistique: le prince, qui est aussi le prince des lettres et des arts, est le dépositaire légitime de la parole publique. En France, l’Affaire des Placards (1534), l’institution du dépôt légal par l’ordonnance de Montpellier (1537), ou encore la réglementation de la branche d’activité de la «librairie» (ordonnance de Moulins, 1566) s’inscrivent dans cette problématique. Mais il s’agira aussi de surveillance et de censure, ou encore de la gestion et du traitement de l’information en tant que prélude à la prise de décision (ce que théorisera et pratiquera Gabriel Naudé, au milieu du XVIIe siècle, dans la bibliothèques de Mazarin). 
Les transformations induites par la dislocation des anciens modèles et solidarités ne vont pas sans crises très graves, qui touchent l’ensemble de l’Europe et s’étendent sur plusieurs générations –sur le plan de la politique intérieure, on pense aux guerres de religion, à la guerre de Trente ans ou encore, dans un registre plus politique, aux crises qui se produisent en France à chaque minorité royale jusqu’à la Fronde, voire plus tard. La réduction des tensions se fait progressivement, par l’élaboration d’un autre paradigme politique, celui de l’absolutisme, et sous des formes très différentes d’une géographie ou d’un Etat à l’autre: ce modèle politique moderne, qui émerge et qui est progressivement théorisé, est défini comme celui du «baroque», et il s’appuie en grande partie sur l’écrit et sur l’imprimé. 

Courses de testes et de bagues faittes par le Roy et par les princes et seigneurs de sa cour en l’année 1662, Paris, Imprimerie royale, 1670. Cf , Paris, capitale des livresdir. Frédéric Barbier, Paris, Paris-Bibliothèques, PUF, 2007, n° 76. Frédéric Barbier, « 1452 : une date pour l’Europe », dans 500 de ani de la prima carte tiparita pe teritoriul României. Lucrarile simpozionului international Cartea, România, Europa. Editia I, 20-23 Septembrie 2008, Bucuresti, Editura Biblioteca Bucurestilor, 2009, p. 57-75.

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