vendredi 15 avril 2011

Histoire du livre: Callot à Azay-le-Rideau

Dans ses Caractères, La Bruyère se moque des collectionneurs de livres et d’estampes, dont la mode commence à se répandre largement au XVIIe siècle:
«Vous voulez, ajoute Démocède, voir mes estampes? Et bientôt, il les étale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n’est ni noire, ni nette, ni dessinée et d’ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet qu’à tapisser, un jour de fête, le Petit-Pont ou la rue Neuve : il convient qu’elle est mal gravée, plus mal dessinée ; mais il assure qu’elle est d’un italien qui a travaillé peu, qui n’a presque pas été tiré, que c’est la seule qui soit en France de ce dessin, qu’il l’a achetée très cher et qu’il ne la changerait pas pour ce qu’il a de meilleur. J’ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui m’obligera à renoncer aux estampes pour le reste de mes jours : j’ai tout Callot, hormis une seule, qui n’est pas, à la vérité, de ses bons ouvrages ; au contraire, c’est un de ses moindres, mais qui m’achèverait Callot : je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampes et je désespère enfin d’y réussir ; cela est bien rude!…» (Caractères, ch. XIII, «De la mode»).
Une visite au  château d’Azay-le-Rideau, sur les rives de l’Indre, confirme de manière inattendue la vogue qui était en effet celle du Lorrain Jacques Callot (1592-1635). On sait que l’artiste séjourne en Italie jusqu’en 1621, avant de venir à Paris et à Nancy, et qu’il privilégie pour ses estampes les sujets de genre et de mœurs : les figures de la noblesse lorraine ou  celles des gueux, la foire de Gondreville, et surtout la série des «Misères de la guerre».
Or, le château d’Azay conserve un magnifique cabinet en poirier noirci dont les tiroirs sont décorés de huit très fines reproductions d’eaux-fortes de Callot : les plaques d’ivoire sont gravées à l’échelle et le dessin rehaussé à l’encre de Chine. Plus remarquable encore, la série s’ouvre par un véritable fac-similé de l’adresse, avec le titre (Les / Misères / et les  mal-heurs / de la guerre / représentez par Jacques Callot / noble lorrain / et mis en lumière par Israël / son amy) et la date (À Paris / 1633 / Avec privilège du Roy). «Israël» désigne Israël Henrier, ami et éditeur de l’artiste, et oncle d’Israël Silvestre.
Nous connaissions les «non-livres» chers à Nicolas Petit, et qui désignent ces pièces sans valeur marchande et portant des textes très courts, avis, faire-part, billets de toutes sortes, éphémères, voire affiches. Mais voici à l’inverse, avec ce meuble particulièrement précieux, un autre exemple de «non-livre» correspondant à ce que l’on appellerait aujourd’hui un «produit dérivé» et témoignant de la diffusion, auprès d'une clientèle très privilégiée, des estampes de Callot et de leurs motifs quelques années à peine après leur publication.

Bibliogr. : Marianne Grivel, « L’amateur d’estampes en France aux XVIe et XVIIe siècles », dans Le Livre et l’historien [Mélanges Henri-Jean Martin], dir. Frédéric Barbier [et al.], Genève, Librairie Droz, 1997, p. 215-228.

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