vendredi 11 novembre 2011

Histoire du livre: Strasbourg, 1840

La question de l'invention de l'imprimerie en caractères mobiles avait depuis le XVIIIe siècle été agitée en Alsace, où l'on insistait sur les titres de Strasbourg à prétendre au premier rang face à ses concurrentes, notamment Mayence. Le jubilé est traditionnellement fêté à la quarantième année de chaque siècle, mais, en France, à l'approche de 1840, les autorités s'inquiètent de voir la commémoration donner une tribune à l'opposition libérale.
Mayence avait inauguré dès 1836 son propre monument à Gutenberg —manière habile de prétendre à l'antériorité de l'invention mayençaise (dès lors située en 1436) sur ses concurrentes, tandis que le Comité créé à cet effet dans la capitale de l'Alsace ne parvient pas à réunir des fonds suffisants pour passer commande de la statue prévue à David d'Angers. Sa réorganisation, en 1839, en fait un organe dominé par les libéraux, parmi lesquels on remarque particulièrement l’imprimeur Gustave Silbermann. Un comité parisien se forme aussi, avec Jacques Laffite et sous la présidence de Lamartine. Enfin, l'aide du National est acquise. Dès lors, l'entreprise rencontre un indiscutable succès. Les dons s'accumulent, plus de cinquante villes françaises tiendront à participer financièrement aux «Fêtes de Gutenberg», outre des associations privées —dont, à Paris, la toute nouvelle Société des gens de lettres.
Dans la première quinzaine de juin 1840, les délégations étrangères commencent à arriver à Strasbourg, ainsi que celles de Paris et de Lyon, parmi lesquelles les éditeurs Alcan aîné, Baillière, Crapelet, Lenormand, et d’autres. Le 24, le coup d'envoi des fêtes est donné par l'inauguration de la statue de Gutenberg, place du Marché-aux-herbes (aujourd'hui place... Gutenberg), et par la frappe d’une médaille commémorative. Le cortège est conduit par les imprimeurs et libraires strasbourgeois, suivis des députations des autres villes de France et de l'étranger —on remarque spécialement les délégués de Rio-de-Janeiro.
Au pied du monument, des ouvriers impriment un hymne composé pour la circonstance par Louis Levrault, tandis que les discours se succèdent, pour la plupart émaillés de références aux «ténèbres» que l'invention de Gutenberg a permis de faire reculer, et à la Révolution démocratique de 1789:
«Arrière les ténèbres, arrière, la superstition et le despotisme! Voici venir l'ère des lumières et de la liberté (…). Strasbourg (…) devait offrir cette image révérée au respect, à l'admiration publique, comme le type de l'affranchissement humain, comme le symbole éternel du grand triomphe qui a été si longtemps, si obstinément, disputé, mais qu'a rendu définitif notre immortelle Révolution de 1789…» 
De toutes parts, mais surtout du côté des libéraux, les Fêtes de Gutenberg seront regardées comme une réussite accomplie. Blanqui les salue, dans le Courrier français, par un article insistant à la fois sur le grand succès populaire qu'elles ont constitué («il y avait cent mille personnes»), sur le fait que, du coup, les Fêtes «n'ont pas coûté un centime à la ville», et sur l'ordre parfait qui a régné au cours de ces trois jours: l'argumentation implicite insiste sur la maturité politique du «peuple», entendons du plus grand nombre, et donc sur l'inadaptation d'un système politique fondée sur la richesse, voire sur les dangers qu'il fait paradoxalement courir à l’ordre public.
Mais, dans Le Siècle, Auguste Luchet donne aussi aux Fêtes une dimension nationaliste, à travers la concurrence entre Strasbourg et Mayence (jusqu'à David d'Angers, présenté comme meilleur artiste que le danois Thorwaldsen, auquel Mayence avait fait appel), tout en insistant sur l'ancienneté des rapports entre l'Alsace et la civilisation de l'écrit et du livre:
«Il était peut–être donné à la seule ville de Strasbourg de fêter dignement la mémoire de l'inventeur de l'imprimerie, elle, cette belle tête de l'Alsace, province où il est plus rare de rencontrer quelqu'un qui ne sache pas lire qu'il est commun dans les autres de s'affliger de l'ignorance du plus grand nombre». On reconnaît dans ces derniers mots un thème qui sera particulièrement mis à contribution après la défaite de 1870.

(Clichés: 1- La statue de David d'Angers, place Gutenberg; 2- Détail du socle: l'imprimerie émancipatrice de l'humanité; 3- Difficile de venir à Strasbourg sans admirer la cathédrale, ici le soir, dans l'axe de la rue Mercière). 

mardi 8 novembre 2011

Histoire du livre, 1760-1789

Les indicateurs concordent, qui, en France comme dans nombre de pays étrangers, témoignent de l'entrée de la «librairie» dans une conjoncture progressivement nouvelle, surtout à partir des années 1760. Nous nous bornons-nous ici à trois points particulièrement importants, qui touchent le petit monde du livre, et d’abord en France:
1) La production imprimée s’accroît, tandis que les libraires provinciaux se lancent dans l'édition d'ouvrages plus ambitieux (histoire régionale, manuels scolaires…), ou de titres de récréation (romans). Face à la poussée du marché, les Parisiens perdent de fait leur traditionnelle exclusivité, avant que les arrêts de 1777 n’entérinent le nouveau rapport de forces. Dans les dernières décennies de l’Ancien Régime, la «librairie» fait figure de secteur en développement, et attire nombre de nouveaux venus à la recherche d’un établissement.
2) L'extension des circuits de diffusion, par le biais notamment des colporteurs et revendeurs de toutes sortes, témoigne d'un autre lien entre le plus grand nombre et la chose imprimée. L'auteur de la Bastille dévoilée souligne, en 1789:
Je ne sais pas si tout le monde sent comme moi la reconnaissance que nous devons à cette espèce de gens [les colporteurs]: ce sont eux qui, au péril de leur fortune, de leur liberté et quelquefois de leur vie, ont beaucoup contribué à nous faire arriver au point où nous nous trouvons. Il ne suffisait pas que des écrivains composassent des livres, il fallait encore les faire imprimer, les faire colporter, les faire arriver jusqu'à nous à travers une infinité d'espace, à travers une armée d'espions et délateurs…

D'autres indicateurs décrivent les nouvelles pratiques de lecture et d'appropriation qui sont le moteur et le résultat du changement: ainsi des formats et de «mise en livre», ainsi que des contenus. Le rapport du plus grand nombre à la chose imprimée change en profondeur, comme l’explique Sébastien Mercier:
On lit certainement dix fois plus à Paris qu'on ne lisait il y a cent ans, si l'on considère cette multitude de petits libraires semés dans tous les lieux qui, retranchés dans des échoppes au coin des rues et quelquefois en plein vent, revendent des livres vieux ou des brochures nouvelles qui se succèdent sans interruption. [Les clients] restent comme aimantés autour du comptoir ; ils incommodent le marchand qui, pour les faire tenir debout, a ôté tous ses sièges; mais ils n'en restent pas moins des heures entières appuyés sur des livres, occupés à parcourir des brochures et à prononcer d'avance sur leur mérite et leur destinée…
3) Car il ne faut pas s’en tenir au discours des professionnels, qui tend au misérabilisme. En 1763, l’inspecteur Bourgelat explique que l’imprimerie à Lyon est tombée «dans une espèce de léthargie» et la librairie dans «une sorte d’avilissement». Bien au contraire: la réorientation de la production imprimée dans le dernier tiers du XVIIIe siècle est concomitante d'un changement de statut de l'objet, en même temps que d'une réorganisation de sa géographie et de son administration.
La convergence des indicateurs met en évidence l’importance de la rupture des années 1760-1789, rupture qui touche des espaces parfois très éloignés (et encore, nous ne parlons pas des Treize colonies américaines).
Ainsi des Lumières polonaises, qui fleurissent alors même que la Pologne va cesser d'exister en tant qu'État; de même, ce sont les progrès de la librairie autrichienne à l'époque de Marie-Thérèse et de Joseph II; de même encore, les efforts russes pour s'intégrer au modèle occidental par l'intermédiaire de libraires d'abord hollandais, puis français et allemands.
La conjoncture anglaise suit une courbe analogue, tandis que la librairie scandinave connaît une croissance rapide et que le livre pénètre progressivement plus les principautés danubiennes (Valachie et Moldavie), voire, par le biais de la diaspora négociante, la Grèce ottomane. En Allemagne, le décollage de la production et la montée de l'édition en langue vulgaire culminent avec les réformes de Philipp Erasmus Reich, et avec l'organisation de la diffusion à l'entour de Leipzig et de ses foires: c’est l’émergence d’un marché moderne de l’imprimé.
Il y a bien en définitive, au tournant des années 1760, ouverture vers un autre système, engageant un processus qui se prolongera pratiquement jusqu'au début du XXe siècle, sinon jusqu'à nos jours. Il paraît logique que cette époque, qui ouvre la deuxième révolution du livre, soit aussi celle des premières recherches techniques importantes apportées à l’invention de Gutenberg, et qui concerneront d’abord le papier. Mais bientôt, la révolution politique imposera un tout autre tempo et de tout autres modèles...

Bibliographie: à propos des mentalités à la fin de l'Ancien Régime. Daniel Mornet, Les Origines intellectuelles de la Révolution française, 1715-1787, nelle. éd., Lyon, 1989. Michel Vovelle, «Le tournant des mentalités en France, 1750-1789», dans Social history, 5, 1977, p. 605-630.

(Cliché: publiée à Pest chez Trattner, en français, La Bergère des Alpes, d'après Marmontel. Nous sommes alors en 1811, et l'ouvrage vient de la bibliothèque du collège des Piaristes).

samedi 5 novembre 2011

Bourse de recherche en histoire du livre

Bourses 2012
Bibliothèque patrimoniale et Archives Historiques
du Centre Culturel Irlandais (CCI)

Le Centre Culturel Irlandais (www.centreculturelirlandais.com) poursuit le programme scientifique d'étude de ses fonds patrimoniaux, en offrant, pour l'année 2012, deux bourses d’étude.
Ces bourses s’adressent à des étudiants, doctorants, chercheurs, professeurs, restaurateurs…, susceptibles d'être intéressés par l’étude des collections du CCI.
Parmi ces collections figurent une bibliothèque patrimoniale regroupant près de 8 000 ouvrages (imprimés et manuscrits, du XVème au XIXème siècle), ainsi qu’un fonds d’archives de 19000 pièces.
Les principales thématiques de la Bibliothèque ne sont pas en lien avec l'Irlande mais portent sur la théologie, l'histoire, la philosophie, etc. Les Archives historiques, quant à elles, retracent la vie du Collège des Irlandais et de ses pensionnaires, du XIVème au XXème siècle.
Pour consulter les catalogues : www.centreculturelirlandais.com/presentation.

L’objectif des bourses est d’améliorer la connaissance des fonds. Les sujets d’étude sont libres et très ouverts: il peut s'agir de l'étude d'une période, d’un auteur, de recherches sur un sujet historique, sur l'aspect physique des volumes (reliures, décors, marques de possession), sur la valeur intellectuelle de certains ensembles thématiques, voire de l’étude descriptive d'un corpus cohérent (les ouvrages en langue anglaise imprimés en France, les manuscrits, les ouvrages imprimés en Angleterre, les impressions écossaises ou irlandaises...).

La priorité sera donnée aux sujets prévoyant l'étude d'un ensemble de documents, plutôt que d'un ouvrage en particulier. À titre d'information, les boursiers 2010 et 2011 ont travaillé sur les sujets suivants :
- Frédéric Manzini: Robert Boyle chez les philosophes en France et en Europe au XVIIème siècle : diffusion et influence
- Cormac Begadon: Belief and Devotion in a 19th century Irish Seminary: the evidence from the Irish College Paris Collections
- Justin Dolan Stover: Student life, curriculum, and college administration: the Irish College, Paris, under le bureau gratuit, 1870-1918
- Nienke Tjoelker: Irish Neo-Latin style and identity
- Linda Kiernan: Gentlemen Scholars: Minding manners and polite society at the Irish College, Paris
- Brid McGrath: Representative assemblies in Ireland and France in the early modern period
- Rebecca Schwarz: John Toland’s Irish Philo-Semitism: A New Window on Christian-Jewish Relations
- Emmanuelle Chapron: Bibliothèques décomposées : les livres des collèges d’Ancien Régime dans le fonds ancien du Centre Culturel Irlandais

Conditions: Les recherches devront aboutir à la rédaction d’un mémoire (40 pages environ, hors annexes et bibliographie).
Durée: 1 mois, entre avril et novembre 2012
Montant: 1000€ par mois; hébergement et voyage pris en charge, sous certaines conditions.
Date limite de candidature: 20 janvier 2012
Les candidatures et travaux peuvent être en français ou en anglais.

Merci de faire parvenir:
- un CV
- une présentation du projet d'étude (environ deux pages, précisant vos périodes de disponibilité)
- la bibliographie des documents qui seront étudiés
- tout autre élément que vous jugerez utile de nous communiquer
à: Carole Jacquet, Responsable des ressources documentaire (cjacquet@centreculturelirlandais.com)

ou: Centre Culturel Irlandais, 5 rue des Irlandais, 75005 Paris
Pour toute question: 01 58 52 10 33 ou cjacquet@centreculturelirlandais.com
(Communiqué par Madame Carole Jacquet)

vendredi 4 novembre 2011

Histoire du livre en Roumanie

Nous avons souvent regretté le fait que, en France, le petit monde des bibliothèques soit longtemps resté négligé par la recherche, tout particulièrement pour ce qui regarde le fonctionnement interne de la bibliothèque, l’organisation de son espace, son mobilier, la gestion de ses collections, les pratiques d’utilisation, etc., sans oublier ceux que l’on... oublie le plus fréquemment, à savoir le personnel et au premier chef les bibliothécaires. Nous avons déjà rencontré le personnage de Gilles Malet, nous avons évoqué le rôle de Pierre Claude François Daunou, des travaux existent, par exemple sur Léopold Delisle, des ressources sont disponibles sur Internet (par exemple le colloque de l’Enssib «Histoire des bibliothécaires»), et le détail des monographies publiées sur tel ou tel personnage serait sans fin. Mais, jusqu’à présent, pas d’étude systématique, contrairement à ce que l’on observe dans certains pays.
C’est ainsi que vient tout récemment de paraître un dictionnaire biographique des scientifiques du livre (les «bibliologues»), dont les bibliothécaires, ayant travaillé en Roumanie au XXe siècle :
Gheorghe Buluțǎ, Victor Petrescu, Emil Vasilescu,
Bibliologi Români. Dicționar,
Târgovişte, Editura Bibliotheca, 2011, 322 p., ill.
(«Informare comunicare»).
ISBN 978-973-712-591-0.
Le volume propose une introduction («Argument», p. 7-16) présentant le concept de bibliologie et son histoire dans la langue et dans la pensée de Roumanie. Il s’agit d’un concept lié d’abord aux travaux de bibliographie rétrospective, et à l’enseignement professionnel. Après la liste des abréviations s’ouvre la partie des notices biographiques elles-mêmes, données par ordre alphabétique (p. 19-257). Plusieurs compléments viennent en fin de volume: une présentation des périodiques spécialisés publiés en Roumanie (p. 258-274), une liste des associations professionnelles (p. 275-279), la bibliographie scientifique (livres, puis articles et contributions, p. 280-290). La fin du volume (p. 291 et suiv.) propose une présentation en anglais et en français, un index nominum, un index des titres de périodiques et des noms des associations (ces index ne s’imposaient pas, puisqu’ils suivent précisément l’ordre alphabétique des trois listes), enfin, une galerie de portraits et de photos.

lundi 31 octobre 2011

Histoire du livre au Brésil

Vient de paraître:
Marisa Midori Deaecto, O Império dos livros: istituções e práticas de leitura na São Paolo ottocentista,
São Paolo, Edusp, 2011, 448 p., ill., cartes et graph.

Sommaire
Préface, par Jean-Yves Mollier
Introduction
Ière partie: São Paolo, cidade espiritual
IIème partie: No império das lettras
IIIème partie: A cidade e os livros
IVème partie: Circulação et consumo
Qual o sentido de todo isso ?

Voici un livre remarquable sur plusieurs plans.
D'abord, le point de vue intellectuel: l'ouvrage témoigne éloquemment des développements continus de l’histoire du livre, et de la prise en compte de géographies jusqu’à aujourd’hui quelque peu méconnues –en l’occurrence, le Brésil, et plus précisément São Paolo au XIXe siècle. Les perspectives de la problématique sont très riches et très actuelles, puisqu’il s’agit tout à la fois d’envisager la «seconde révolution du livre», mais aussi la conjoncture spécifique d’une ancienne colonie ayant récemment pris son indépendance, ou encore le développement des transferts culturels et celui d’une identité nationale en construction.
Sur le plan de la méthode, la perspective privilégie l’histoire de la lecture, de ses pratiques et de ses «institutions», mais elle engage nécessairement aussi l’histoire sociale, l’histoire culturelle et l’histoire économique, l’anthropologie historique, etc. La parfaite connaissance que l’auteur a des travaux d’histoire du livre en Europe explique que sa recherche s’inscrive pleinement dans la tradition développée tout particulièrement en France depuis la publication de L’Apparition du livre de Febvre et Martin en 1958. O Império dos livros est en effet un essai d’histoire totale organisée autour du média imprimé, et à ce titre il remplit très fidèlement et actualise le programme des premiers promoteurs de notre discipline.
Enfin, l’historien, qui est aussi un amateur de livres, ne peut qu'apprécier la forme matérielle particulièrement soignée qui a été donnée à ce travail exemplaire. On apprécie l’élégance de la jaquette, tandis que la richesse de l’illustration aide à se familiariser avec une réalité parfois moins connue. L’utilisation de la couleur, le cas échéant sur double page, est devenue quelque chose de trop rare dans les publications scientifiques pour que nous ne soulignions pas combien O Império dos livros est exceptionnel aussi en tant qu’objet. Nous ne pouvons que nous en réjouir.
L’ouvrage se referme avec une importante partie consacrée aux sources et à la bibliographie, et avec un index onomastique.

vendredi 28 octobre 2011

Histoire du livre: Condorcet et les Idéologues

L’organisation des bibliothèques françaises sous la Révolution est largement inspirée par ceux que l’on appelle les Idéologues. Ce petit groupe, dont Claude Jolly est aujourd’hui le spécialiste, est constitué de personnalités âgées d’une quarantaine d’années à la fin du siècle. Ce sont des rationalistes libéraux, favorables à la Révolution (mais pas à la Terreur): Cabanis, Destutt, Say, Volney, Lakanal, Condorcet, Daunou, et d’autres. Sieyès en est relativement proche.
Leur fidélité aux idéaux de 1789 contribuera à les faire mettre à l’écart dès lors que le pouvoir absolu s’imposera de plus en plus sous le Consulat et sous l’Empire.
Mais pourquoi cet intérêt pour le livre? L’idée de progrès organise la théorie de l’histoire telle qu’exposée dans le traité posthume de Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (Paris, Agasse, an III. Imprimerie de Boiste).
À l’origine, le langage articulé est la condition de la pensée, et l’utilisation systématique de signes, surtout oraux ou écrits, l’outil rendant possible le progrès. Par suite, celui-ci s’appuiera notamment sur les transformations du média.
L’écriture seule autorise la conservation et la diffusion des connaissances. Condorcet distingue les écritures idéographiques, phonographiques et alphabétiques: les premières suivent le principe de la «peinture», chaque objet étant désigné par sa représentation. Elles sont plus difficiles à maîtriser, et caractériseraient des sociétés organisées en castes (comme en Orient, et notamment en Chine). L’écriture phonographique n’est pas directement analysée. Elle introduit un double niveau de codage: à la manière d’un rébus, les signes écrits désignent non pas l’objet, mais le signe oral désignant cet objet (par exemple le dessin d’un chat signifiera le son cha dans un mot comme chapeau).
Condorcet met surtout l’accent sur l’écriture alphabétique, la plus efficace, puisqu’un très petit nombre de signes permet de transcrire tous les énoncés. Plus facile à apprendre, elle autorise une éducation plus largement partagée, et les sociétés qui l’utilisent sont des sociétés ouvertes et participatives. Pour Condorcet d'autre part, la décadence des civilisations de l’Antiquité classique est due à l’essor de l’Église de Rome, et à la destruction des manuscrits et des bibliothèques:
Les sciences auroient pu [être préservées de la décadence] si l’art de l’imprimerie eût été connu; mais les manuscrits d’un même livre étoient en petit nombre: il falloit, pour se procurer des ouvrages qui formoient le corps entier d’une science, des soins, souvent des voyages et des dépenses auxquelles [sic] les hommes riches pouvoient seuls atteindre. Il étoit facile au parti dominant [l’ Église] de faire disparoître les livres qui choquoient ses préjugés ou démasquoient ses impostures. Une invasion des barbares pouvoit, en un seul jour, priver pour jamais un pays entier des moyens de s’instruire. La destruction d’un seul manuscrit étoit souvent, pour toute une contrée, une perte irréparable (…). Il étoit donc impossible que les sciences (…) pussent se soutenir d’elles-mêmes et résister à la pente qui les entraînoit rapidement vers leur décadence. Ainsi l’on ne doit pas s’étonner que le christianisme, qui dans la suite n’a point été assez puissant pour les empêcher de reparoître avec éclat, après l’invention de l’imprimerie, l’ait été alors assez pour en consommer la ruine (p. 136-138).
L’histoire universelle est divisée par Condorcet en dix époques, dont la septième se clôt avec l’invention de l’imprimerie. Elle seule permet à l’«esprit de liberté et d’examen» de «devenir assez puissant pour délivrer une partie de l’Europe du joug de la cour de Rome» (p. 167-168). Sans s’attarder à l’invention elle-même, la huitième époque en présente les conséquences:
L’imprimerie multiplie indéfiniment et à peu de frais les exemplaires d’un même ouvrage. Dès lors, la faculté d’avoir des livres, d’en acquérir suivant ses goûts et ses besoins, a existé pour tous ceux qui savent lire; et cette facilité de la lecture a augmenté et propagé le désir et les moyens de s’instruire (…). Les lumières sont devenues l’objet d’un commerce actif, universel (p. 186).
Elle permet de former une «opinion publique» puissante, facilite la diffusion la plus large des lumières et instaure le règne de la raison triomphante: il est en effet impossible de contraindre absolument le média, ou, comme le dit Condorcet, de « fermer assez exactement toutes les portes par lesquelles la vérité cherche à s’introduire » (p. 191). C'est l'imprimerie qui assure le succès de la Réforme luthérienne: 
Les livres allemands des nouveaux apôtres pénétroient en même-temps dans toutes les bourgades de l’empire, tandis que leurs livres latins arrachoient l’Europe entière au honteux sommeil où la superstition l’avoit plongée (p. 199).
La formule même de « martyrs de la liberté de penser » est par ailleurs appliquée aux défenseurs de l’athéisme et du rationalisme (p. 204). Mais le terme de l’histoire est atteint avec la Révolution, lorsque les lumières ont acquis une diffusion telle que la majorité de la population a basculé de leur côté, d’abord en Amérique avec la Guerre d’indépendance (p. 271 et suiv.), puis en France. Le moteur du changement réside à nouveau dans le média:
L’art de l’imprimerie s’étoit répandu sur tant de points, il avoit tellement multiplié les livres, on avoir su les proportionner si bien à tous les degrés de connoissance, d’application et même de fortune ; on les avoit plié avec tant d’habileté à tous les goûts, à tous genres d’esprit ; ils présentoient une instruction si facile, souvent même si agréable ; ils avoient ouvert tant de portes à la vérité, qu’il étoit devenu presque impossible de les lui fermer toutes, qu’il n’y avoit plus de classe, de profession à laquelle on pût l’empêcher de parvenir… (p. 263).
L’attention des idéologues arrivés aux affaires à l’époque de la Révolution sera tout particulièrement consacrée à l’économie du média et aux conditions de la diffusion la plus large des lumières, par l’enseignement et par la mise à disposition de livres. S’ils distinguent soigneusement l’éducation des élites intellectuelles et celle du peuple, la double question, de l’école, du livre et des bibliothèques, est pour eux absolument stratégique. Quant à la question de savoir dans quelle mesure les nouveaux «livres nationaux» saisis notamment sur le clergé sont adaptés à ces objectifs, elle reste bien posée.

lundi 24 octobre 2011

La bibliothèque de Marie-Antoinette

La soutenance très récente d’une thèse sur La Bibliothèque du comte d’Artois a été l’occasion, grâce à l’un des membres du jury, d’évoquer les bibliothèques des membres de la famille royale à Versailles au XVIIIe siècle, et de revenir sur un exemple intéressant relatif à la dauphine Marie-Antoinette. La question posée est notamment celle de savoir dans quelle mesure il s’agit de collections constituées par les bureaux en fonction de ce que l’on pensait convenable et utile.
Le personnage central est ici Jacques Nicolas Moreau, un avocat qui a fait carrière dans les bureaux des finances à l’époque où François de L’Averdy en est contrôleur général: ce dernier n’a aucune formation pour ce poste, mais il est le représentant des Parlements, l’ami du duc de Choiseul et l’adversaire résolu des jésuites.
À la suite du mariage du dauphin (1770), Moreau, «intendant de la Maison et général des Finances», est nommé comme bibliothécaire de Marie-Antoinette, alors âgée d’une quinzaine d’années. Il entreprend de constituer une collection des livres estimés indispensables en vue de la formation de la jeune fille, et commence parallèlement à publier une série de petits volumes présentant le fonds: Bibliothèque de Madame la Dauphine. Seul le tome I sortira en définitive:
Bibliothèque de Madame la Dauphine; N° I. Histoire, À Paris, chez Saillant et Nyon, et chez Moutard, 1770 (imprimerie de Lambert, 1771). Frontispice de Eisen (cf. cliché).
Le principe est de proposer un catalogue de livres choisis, et Moreau explique:
On a cru devoir joindre ici, par forme de supplément, un triage des meilleurs Livres François dont on puisse composer une Bibliothèque historique. Lorsque l’on se sera bien approprié le plan tracé dans cet Essai, on peut, sans danger, multiplier les lectures; en comparant les témoignages, on s’assurera la preuve des faits, sans craindre de les confondre et de les déplacer (p. 158).
On soulignera la présence de certaines expressions, témoignant des conceptions sans doute quelque peu traditionnelles de Moreau sur les pratiques de lecture: il existe bien des livres «meilleurs» que les autres, et surtout, la «multiplication des lectures» suppose quelques précautions. Il convient donc de se fixer une ligne générale d’interprétation pour pouvoir élargir «sans dangers» ses curiosités. Sans nous arrêter aux idées apparemment assez sommaires de Moreau sur la philosophie de l’histoire et sur la question de la causalité (voir aussi p. 14 et suiv.), nous revenons dans un instant sur la «méthode» qu’il présente comme nécessaire.
La liste des titres  comprend 166 numéros, exclusivement en français (parfois traduits), et classés systématiquement: Histoire universelle, puis Histoire ancienne, Histoires modernes par pays (France, Allemagne, Espagne et Portugal, Italie, Angleterre, Républiques de Hollande, des Suisses et de Genève, Royaumes du Nord). Puis viennent l’Histoire de l’Asie, celle de l’Afrique et celle de l’Amérique (pour cette dernière, trois titres seulement…). On ne peut se défaire de l’impression qu’il s’agit peut-être aussi d’une opération de promotion pour la librairie Saillant et Nyon, étant donné le grand nombre de titres à cette adresse figurant dans la liste.
Mais l’essentiel du volume concerne le commentaire de Moreau. Celui-ci explique, dans l’Avertissement liminaire:
Je voulois d’abord ne faire qu’un Catalogue raisonné des Livres de Madame la Dauphine; j’ai cru que la servirais plus utilement en lui présentant successivement, sur tous les objets dont ses Livres peucvent l’entretenir, un plan qui la mît à portée de les saisir plus facilement, & de les ranger avec plus d’ordre dans sa mémoire.
Il s’agit, en somme, d’une manière de miroir du prince présenté sous couvert de conduire sa formation et ses réflexions. Certaines formules reviennent sur le problème de la lecture, notamment en s’appuyant sur la métaphore de la lumière : «Si l’obscurité nous égare, trop de lumière éblouit» (p. 6). La question du genre est abordée, avec une image qui exhibe des «lois de la Nature» pour faire de la femme l’auxiliaire de l’homme («on ne croit point leur obéir, on leur cède toujours», p. 8).
Il est significatif de voir le programme de Moreau aussitôt brocardé par Grimm dans la Correspondance littéraire de janvier 1771:
L’avocat Moreau qui (…) est devenu depuis quelques mois bibliothécaire de madame la Dauphine, ne veut pas être un bibliothécaire en herbe; il veut verbiager (…). Il veut encore être son docteur et son instituteur [de la dauphine]. En conséquence, il traite dans sa brochure (…) trois point, savoir: l’objet moral de l’étude de l’histoire; la carte générale des empires dont l’histoire offre la succession; Plan de lectures, et suite des livres français qui peuvent nous instruire de l’histoire (…). [Ce] dernier [point] exige une critique éclairée et sage, qui indique moins les livres médiocres ou mauvais que nous avons, que les bons qui nous manquent. M. Moreau (…) n’est sur les trois points qu’un bavard, qu’un phrasier d’autant moins estimable qu’on voit à chaque instant qu’il écrit contre sa pensée. Il n’y a pas dans toute sa brochure un mot qui s’adresse à l’âme d’une jeune princesse; et où le prendrait-il? dans la sienne? Est-ce qu’un courtisan peut en avoir une? (…).
Je ne sais pourquoi je me fâche… et encore contre M. Moreau, que je n’ai jamais vu, que je n’estime pas et qui devrait par conséquent m’être bien indifférent.
Les critiques de Grimm ont peut-être eu un effet sur la diffusion du volume, puisque ce tome I de la Bibliothèque de Madame la Dauphine est apparemment le seul qui ait été publié. L'analyse sérielle des fonds de bibliothèques est très généralement difficile, mais elle l'est encore plus dans le cas d'un membre de la famille royale comme la dauphine, bientôt la reine, qui a des bibliothèques notamment à Versailles et aux Tuileries. Paul Lacroix, conservateur à l'Arsenal, avait publié en son temps une plaquette sur La Bibliothèque de la reine Marie-Antoinette au Pertit Trianon (Paris, Jules Gay, 1863). Nous laissons ici cette problématique de côté, pour envisager plus particulièrement le rôle du bibliothécaire et la fonction de la bibliothèque dans la famille royale de France en ce dernier tiers du XVIIIe siècle.