mercredi 3 août 2011

L'histoire du livre à la campagne (2)

À trois ou quatre kilomètres de Montrésor, voici un haut lieu du livre, en l’espèce d’une puissante maison religieuse, sur le modèle que nous signalions dans notre dernier billet: il s’agit de l’abbaye bénédictine de Saint-Sauveur de Villeloin, dont il ne reste plus aujourd’hui que des vestiges, mais qui a représenté une véritable puissance depuis l’époque carolingienne jusqu'à la fin de l'Ancien Régime.
Tours est particulièrement célèbre dans l’histoire de la chrétienté pour avoir été l’évêché de saint Martin, l’apôtre des Gaules. Aux confins des provinces ecclésiastiques de Tours et de Bourges, les campagnes de la Touraine du sud ne sont christianisées que très progressivement, d’abord avec la fondation de l’abbaye de Cormery (VIIIe siècle), puis de celle de Villeloin, fille de Cormery, en 850. Saint-Sauveur de Villeloin devient abbaye de plein droit en 965, et représente dès lors la principale puissance de la Touraine au-delà de Loches. Bornons-nous à deux témoignages: Philippe le Bel et sa suite séjournent à Villeloin en 1301, tandis que la crosse abbatiale de Villeloin est l’une des plus belles pièces de la collection d’ivoires du Musée de Cluny à Paris.
Porte de l'abbaye de Villeloin, aujourd'hui partie de la voirie.
Nous n’avons pas à nous étendre sur l’his-toire de Saint-Sauveur, sinon pour signaler que l’abbaye possède bien évidemment un scriptorium, mais aussi qu’elle souffre considérablement de la Guerre de cent ans, puis des Guerres de religion et des troubles.
Les épaves de la bibliothèque de Villeloin sont conservées pour l’essentiel à la bibliothèque de Loches: plusieurs exemplaires incunables de Bernard de Clairvaux (Catalogues régionaux des incunables, X, n° 98-100), un De Universo de Guillaume d’Auvergne (n° 341), etc. En 1515, l’abbé Jacques Le Roy, également archevêque de Bourges et primat d’Aquitaine, fait exécuter dans la bibliothèque un certain nombre de travaux d’aménagement, tandis qu’en 1595, tous les livres de l’église furent reliez à neuf au deppans de mond. Sieur abbé pour la somme de XXV éscus.
Mais Villeloin est surtout célèbre chez les historiens du livre pour avoir été l’abbaye de Michel de Marolles (1600-1681).
Cet ancien élève des Collèges de Clermont, de La Marche et de Montaigu livre dans ses Mémoires nombre de notes intéressant l’histoire du livre. Ainsi de ses rapports avec ses libraires, ou encore de cette scène croquée dans la grande salle du Palais d’Angers en 1633, et qui fait tout naturellement penser à la célèbre gravure parisienne de la Galerie du Palais par Abraham Bosse:
Je ne veux pas oublier que, nous étant allés promener au Palais, où il y a une grande salle, & m’étant arrêté à la boutique d’un libraire, où j’achetai des livres, un jeune homme du barreau, qui s’y étoit déjà acquis de la réputation, j’ai su depuis que c’étoit M. Ménage, me vint accoster & m’y fit voir ma traduction de Lucain, de la première édition…
Abbaye de Villeloin.
Marolles est également connu pour ses œuvres imprimées, dont la traduction de Lucain dédiée au roi et publiée en 1625 («je donnai presque à toute la cour des exemplaires de ce livre»), mais son rôle principal concerne, pour notre objet, Villeloin et sa bibliothèque. Après Baugerais, les relations de sa famille avec la cour lui permettent en effet d’être nommé abbé de Villeloin en 1626. En 1630, il souligne l’attention qu’il porte aux livres légués par son prédécesseur l’abbé de Cornac:
Aïant donc cette belle bibliothèque en ma disposition pour ma vie durant, j’ai essayé de la bien loger, & je lui ai préparé une gallerie exprès, qui m’a coûté plus de mille écus.
Et, cinq ans plus tard, voici la construction réalisée:
Ce fut alors que je fis bâtir dans mon abbaye de Villeloin un assez beau lieu pour ma bibliothèque, que j’ornais de portraits de plusieurs personnages doctes qui ont fleuri en divers tems; comme j’en avois mis dans ma grande sale, deux rangées de personnes illustres (…), par un peintre de Lyon appellé Vande, qui s’étoit arrêté dans le païs.
Enfin, chacun connaît la collection des estampes de l’abbé de Marolles, collection achetée à l’initiative de Colbert en 1666 et entrée à la Bibliothèque du Roi, dont elle forme l’un des fonds à l’origine du futur cabinet des estampes. Michel de Marolles commence à collectionner en 1644, et l’ensemble comptera plus de 120 000 pièces (on sait qu’il constitua après 1666 une seconde collection, dont cependant le devenir reste incertain).
Quant aux «deux religieux bénédictins», Dom Martène et Dom Durand, si Villeloin est naturellement l’une des premières étapes de leur Voyage littéraire (Paris, Delaulne et al., 1717), ils ne font que peu d’observations sur la bibliothèque –mais davantage sur la décoration:
Il y a dans le chartrier deux beaux cartulaires (…) sur lesquels Monsieur de Maroles, abbé de ce monastère, avoit dressé la liste des abbez imprimée par Messieurs de Sainte Marthe. Cet abbé, qui nous a donné plusieurs versions, étoit un homme fort curieux, il a enrichi son abbaye de plus de trois cens tableaux antiques qui se voyent dans une grande salle…
À la fin de l’Ancien Régime, l’abbaye ne compte plus que quatre religieux, et le court (8 feuillets !) inventaire de la bibliothèque de Saint-Sauveur de Villeloin est dressé le 17 janvier 1791 par deux administrateurs du directoire de Loches, en présence du curé de la paroisse (Bibl. de Loches, fonds E. Gautier). Une grande partie des titres alors signalés ne semble en définitive pas avoir été conservée.

Catalogue de livres d’estampes et de figures en taille douce (…) fait à Paris en l’année 1666 [par Michel de Marolles], Paris, Frédéric Léonard, 1666.
Michel de Marolles, Mémoires de Michel de Marolles, abbé de Villeloin, avec des notes historiques et critiques, nouvelle éd., Amsterdam, [s. n.], 1755, 3 vol.
Abbé L. Bossebœuf, « L’abbaye de Villeloin du XVe au XVIIe siècle », dans Bulletin et Mémoires de la Société archéologique de Touraine, tome XLIX, 1910.
Abbé L. Bossebœuf, Un Précurseur, Michel de Marolles, abbé de Villeloin: sa vie, son œuvre, Tours, La Tourangelle, 1911.

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