samedi 16 mai 2020

Héraldique à l'université de Bologne

István Csízi, Zsuzsa Kovács, Csilla Utasi,
Stemmi di studenti ungaro-croati all’Archiginnasio di Bologna,
Budapest, MTA Könyvtár és információs Központ, Kossuth Kiadó, 2020,
326 p., ill.
ISBN 978 963 544 046 7

Apparue à la fin du XIe siècle, l’Université de Bologne est, avec celle de Paris, la plus ancienne du monde occidental, et elle est tout particulièrement réputée (avec Orléans, en France) pour l’enseignement du droit. Au XVe siècle, la ville de Bologne elle-même, l’une des plus importantes d’Europe, est contrôlée par la famille des Bentivoglio mais l’élection pontificale de Jules II (1503) est rapidement suivie de l’annexion de la Romagne et des possessions de César Borgia. Bientôt, Bologne est intégrée dans l’État pontifical, et dès lors administrée par un légat nommé par le pape. Son importance, sa richesse et sa position géographique stratégique sur les routes d’Italie expliquent que la ville ait été choisie pour le couronnement impérial de Charles Quint, en 1530, et que le concile de Trente y ait été un moment déplacé, en 1547.
Dans l'un des escaliers du palais: partout, des armoiries
Au tournant des années 1560, le pape Pie IV, de la famille Médicis –et lui-même ancien étudiant de Bologne–, entreprend de regrouper dans un nouveau bâtiment les deux facultés de droit et d’arts libéraux, dont les écoles sont jusqu’alors dispersées: le projet de l’Archiginnasio est établi par l’architecte Antonio Morandi. L’Université y aura son siège jusqu’au tout début du XIXe siècle. Signalons que, depuis 1838, le bâtiment abrite aussi les richissimes collections de la Bibliothèque de la ville de Bologne (Biblioteca communale dell’Archiginnasio) (1). Une particularité du palais est d’avoir été entièrement décoré de fresques représentant les armoiries d’anciens membres de l’Université, professeurs comme étudiants: quelque 7000 blasons au total (2).
Rien de surprenant si le renom de l’Université a attiré à Bologne des étudiants de l’Europe entière, voire d’outre-mer. Le premier étudiant venu des Amérique est Diego de León y Garavito, né à Lima en 1575, et reçu docteur en droit à Bologne en 1610. L’ouvrage dont nous rendons brièvement compte ici présente le catalogue des personnalités ayant travaillé à Bologne, qui sont originaires de l’ancien royaume de Hongrie et dont les armoiries sont conservées à l’Archiginnasio (avec des corrections pour les fausses attributions).
Bien évidemment, la conjoncture de la Hongrie à l’époque moderne est tout à fait particulière. La défaite de Mohács (1526) et la chute de Buda (1541) aboutissent à la dislocation de l’ancien royaume de Mathias Corvin: au centre, la plaine du Danube est occupés par Ottomans; à l’ouest et au nord, un territoire en arc de cercle correspond au royaume de Hongrie, avec sa capitale de Presbourg (Pozsony / Bratislava); à l’est, la Transylvanie constitue une principauté pratiquement indépendante; au sud, le royaume de Croatie, partiellement amputé par l’avancée des Turcs, est en union personnelle avec la Hongrie (3).
Les jeunes gens du royaume de Hongrie faisaient souvent leurs études supérieures en Italie et à Bologne, mais la crise du XVIe siècle entraîne une baisse des effectifs, à la fois à cause de la guerre dans el bassin du Danube et par suite de la diffusion de la Réforme. C’est pour répondre à cet état de choses que la prévôt (praepositum) d’Esztergom (Gran) et de Zagreb Pál Szondy fonde en 1557 à Bologne un collège pour accueillir ses compatriotes: dans la pratique, l’Université de Bologne enregistrera d’abord des membres originaires de Croatie (Illyrie), tandis que les étudiants catholiques hongrois se tourneront plutôt vers le Collegium Germanum-Hungaricum fondé en 1580 à Rome. 
Dans l"'une des salles de la Bibliothèque de l'Archiginnasio
Une introduction d’une trentaine de pages propose une synthèse efficace sur les étudiants bolognais venus de Hongrie, de Croatie et de Transylvanie, puis une présentation de l’héraldique hongroise à l’Archiginnasio. L’essentiel du volume est constitué par les quarante-quatre notices biographiques des étudiants dont les armoiries ont été conservées et identifiées avec certitude. L’ensemble est complété par des plans de situation, par une vaste bibliographie, et par un index nominum et locorum. Enfin, on ne peut que souligner la richesse iconographique exceptionnelle qui est celle de l’ouvrage.
Au total, un approfondissement précieux sur les l’histoire des universités, sur la pratique de la peregrinatio, et sur les liens du monde des clercs avec l’économie du livre (4). Les aperçus implicites sur l’anthropologie historique sont partout présents, à travers les systèmes de sociabilité (pensons aux «livres d’amitié» (5)), le statut et le rôle de l’héraldique, l'organisation des «Nations» ou encore la trajectoire de certaines familles (comme les Cikulini, p. 83 et suiv.). Nous savons que l’Europe danubienne des XVIe et XVIIe siècles n’est pas encore intégrée aux réseaux de la librairie occidentale, et qu'une grande partie des imprimés entrant dans le pays y sont rapportés par les voyageurs et par les étudiants partis se former à l’étranger: l’exemple de Bologne fournit des clés pour approfondir ces phénomènes.
Notre seul regret sera l’absence, dans le volume ici présenté, d’une carte permettant de situer les lieux d’origine des différents personnages.

Notes
(1) Biblioteca communale dell Archiginnasio, dir. Pierangelo Bellettini, Firenze, Nardini editore, 2001.
(2) Un ensemble comparable, mais moins important, est conservé dans le bâtiment historique de l’Université de Padoue. Les blasons de Bologne sont reproduits en ligne.
(3) La plus grande partie de la côte dalmate est sous domination vénitienne, tandis que, au nord, les Habsbourg contrôlent les débouchés sur l’Adriatique entre Trieste et l’Istrie.
(4) Nous signalons au passage un ouvrage récemment paru et qui analyse dans une perspective comparatiste l’articulation entre l’institution universitaire et l’économie du livre des origines à nos jours : Livros e Universidades, dir. Marisa Midori Deaecto, Plinio Lartins Filho, São Paulo, COMARTE, 2017.
(5) Cf «Ars longa, vita academica brevis». Studien zur Stammbuchpraxis des 16.-18. Jahrhunderts, éd. Klára Berzeviczy, Péter Lökös, Budapest, Országos Széchényi Könyvtár, 2009 («L’Europe en réseaux / Vernetztes Europa», VI).

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