lundi 27 juillet 2015

Le Werther de Goethe

Nous avons déjà évoqué Goethe, avec la traduction de Hermann et Dorothée, nous avons aussi souligné (encore tout récemment à Chaumont-sur/Loire) l’intérêt croissant pour l’Allemagne sensible en France à compter des années 1770. Dans ce mouvement qui se développera sur plusieurs générations, un milieu transnational en partie orienté vers la Suisse et les pays rhénans joue un rôle privilégié: nous y retrouvons à la fois des intellectuels (comme Madame de Staël) et des libraires éditeurs (comme Treuttel et Würtz). Voici, aujourd’hui, un autre personnage remarquable de ce groupe d’«intermédiaires culturels» de la seconde moitié du XVIIIe et du début du XIXe siècle, en la personne du Lausannois Georges Deyverdun, l’un des premiers traducteurs du Werther de Goethe (rappelons que l'édition originale allemande date de 1774):
Goethe, Johann Wolfgang
Werther, traduit de l’allemand. Première [Seconde] partie [trad. Georges Deyverdun],
À Maestricht; chez Jean-Edme Dufour et Philippe Roux, imprimeurs & libraires, associés, M.DCC.LXXXVI [1776],
[2-] VIII-201 p., [1] p. bl., + [2-]230 p., [2] p. bl., 12°, vignettes en t. d. aux deux p. de titre, par Daniel Chodowiecki.
Il s’agit de la deuxième traduction du roman de Goethe en français: une première traduction, faite par le baron von Seckendorf, a été donnée à Erlangen en 1776, mais elle est très médiocre. L’édition de Maestricht propose donc au lecteur la première traduction française de bonne qualité. Celle-ci a été réalisée par une figure paradigmatique des Lumières, Georges Deyverdun (Lausanne, 1734-Aix-les-Bains, 1789). Issu d’une famille de négociants lausannois dont la fortune a été en partie dilapidée par son père, Deyverdun rencontre Edward Gibbon à Lausanne en 1753, et il s’intéressera toujours de près au mouvement des idées, à la littérature et au théâtre.
C’est en définitive pour des raisons financières qu’il quitte Lausanne pour Berlin et la Prusse en 1761: il est d’abord gouverneur des princes de Holstein à Koswig (1761), mais le poste est difficile. Il réussit alors, grâce à l’intervention de sa cousine germaine Louise Deyverdun auprès de Samuel Formey à Berlin, à venir à Stettin comme gouverneur des jeunes Friedrich (1754-1816) et surtout Ludwig (1756-1817) von Württemberg, les deux fils du duc Friedrich Eugen et de son épouse Friederike Sophia Dorothea von Brandenburg-Schwedt. Cette place correspond à une véritable promotion, puisque Deyverdun doit diriger quatre «maîtres et leurs assistants», et remplir en outre la charge de bibliothécaire de la duchesse.
À la suite apparemment d’un amour malheureux (selon ce que rapportera Gibbon: s’agirait-il de la cousine susnommée?), Deyverdun rejoint en 1765 Gibbon à Londres et à Buriton. D'abord employé au secrétariat d’État de Hume, il est engagé comme précepteur de Sir Richard Wosley (1751-1805) et de plusieurs autres jeunes gens. Il les accompagne au cours de leurs voyages sur le continent, où Sir Richard se rend en 1769-1770 ; en 1772, il sert pareillement de mentor au jeune Philipp Stanhope, qui doit visiter l’université de Leipzig. Dans le même temps, il publie à Londres, toujours avec Gibbon, le périodique des Mémoires littéraires de la Grande-Bretagne (1768-1769).
Mais Deyverdun rentre définitivement à Lausanne (Ouchy) en 1772, et y fonde une «Société littéraire», contribuant efficacement «à la formation de ce milieu libéral et cosmopolite où l'on retrouvera les Crousaz, les Constant de Rebecque, Necker, Mme de Charrière, etc.» (Alain Juillard). Nous le retrouvons qui accompagne Alexander Hume à Göttingen en 1775, mais c’est toujours à Lausanne qu’il travaille à partir de 1774 à sa traduction du Werther –il fait lui-même allusion au fait qu'il aurait alors lui aussi souffert d'un chagrin d'amour (p. II). Nous ignorons malheureusement tout des conditions de la publication, et des rapports éventuels entre Deyverdun et les grands libraires imprimeurs associés à Maestricht.
Avec Deyverdun, nous touchons réellement à l’un de ces «intermédiaires culturels» qui ont joué un rôle capital dans les transferts au sein de la République européenne des lettres à l’époque des Lumières. Son cursus met en évidence le rôle des réseaux de parenté, d’amitié et de connaissances, mais aussi celui des académies (surtout celle de Berlin). Il illustre la dimension transnationale de ces personnages qui cherchent à faire carrière grâce à leur formation, le cas échéant à leurs connaissances linguistiques (Deyverdun sait le français, l’allemand et l’anglais), à leurs compétences intellectuelles –et à leur plume. Même si la situation financière de Deyverdun s'améliore après son retour à Lausanne, il préfigure lui aussi ces «prolétaires en jaquette» que seront les enseignants, précepteurs et autres plumitifs en Europe occidentale au XIXe siècle.
On sait que le roman de Goethe est médiocrement accueilli par la critique française, ce qui n’empêche nullement qu’il ne connaisse un très grand succès: on considère que la publication du Werther marque symboliquement les débuts du romantisme –le jeune Bonaparte, comme Chateaubriand, en fait l’une de ses lectures favorites. Goethe lui-même dira avoir été surpris par le phénomène, et par l’épidémie de suicides provoquée par la lecture du livre: «L'effet de ce petit livre fut grand, monstrueux même, mais surtout parce qu'il est arrivé au bon moment» (Conversations avec Eckermann). Notre exemplaire provient de la bibliothèque du château de La Rivoire à Vanosc (Ardèche) dans la première moitié du XIXe siècle: il illustre en effet la permanence de l’intérêt pour le romantisme allemand chez certains petits nobles de la province française (ici, la famille de Canson) à l’époque de la Restauration et de la monarchie de Juillet.

Christian Helmreich, «La traduction des Souffrances du jeune Werther en France (1776-1850). Contribution à une histoire des transferts franco-allemands», dans Revue germanique internationale, 1999, 12, p. 179-193. Cet article se concentre cependant sur l’étude comparée des différentes traductions, sans envisager le point de vue de l’histoire du livre.
Daniel Roche, «Le précepteur, éducateur privilégié et intermédiaire culturel», dans Les Républicains des lettres. Gens de culture et Lumières au XVIIIe siècle, Fayard, 1988, p. 331-349.
André Bandelier, Des Suisses dans la République des Lettres. Un réseau savant au temps de Frédéric le Grand, Genève, Slatkine, 2007.

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