mardi 17 janvier 2012

Histoire d'un livre: les Antiquités de la Grèce

Voici un petit volume d’apparence relativement banale, mais qui se révèle à l’examen avoir sensiblement plus d’intérêt qu’on ne croirait a priori.

Description
Il s’agit du manuel de
Lambert Bos,
Antiquités de la Grèce en général, et d’Athènes en particulier, par Lambert Bos, avec les notes de M. Frédéric Leisner. Ouvrage traduit du latin par M. La Grange, auteur de la nouvelle traduction de Lucrèce,
À Paris, chez Bleuet, libraire, pont Saint-Michel, M.DCC.LXIX [1769],
[2-]375-[7] p., [2] p. bl., 12°
(De l’imprimerie de J. Th. Hérissant, Imprimeur du Cabinet du Roi).
Le détail du contenu se présente de la manière suivante: avant titre; titre; préface [de Nicolas La Grange], puis le texte lui-même, divisé en quatre parties: 1) De la religion des Grecs; 2) Du gouvernement civil; 3) Du gouvernement militaire; 4) De la vie privée des Grecs. À la fin: Table des chapitres; Approbation (signée Deguignes, 23 décembre 1768); Privilège du 18 janvier 1769 (signé Le Bègue, enregistré par Briasson le 26 janvier); «Catalogue des livres de fonds qui se trouvent chez Cl. Bleuet, libraire, pont S. Michel» (4 pages). On notera que le texte présente des passages en typographie grecque.

Le texte
Les Antiquités de Bos sont l’édition en traduction française d’un classique de la pédagogie du premier XVIIIe siècle, la Antiquitatum graecarum praecipuè Atticarum descriptio brevis (Brève description des antiquités de la Grèce, et notamment de l’Attique) publiée à Franeker, aux Pays-Bas, par W. Bleck, en 1714. Nous sommes dans le monde de l’érudition protestante, puisque l’auteur, Lambert Bos (1670-1717), était né à Workum, où son père dirigeait l’école latine, et qu’il fit des études classiques poussées avant de devenir professeur de grec à l’université de Franeker. Rappelons que Franeker a été fondée en 1585 et qu’elle est à ce titre la deuxième plus ancienne université des Pays-Bas après Leyde: elle était destinée aux étudiants des provinces septentrionales du pays, mais fut supprimée à l’époque du Premier Empire français.
Le manuel de Bos connaît un certain succès dans les établissements d’enseignement au XVIIIe siècle, notamment aux Pays-Bas et en Allemagne, mais il est considérablement augmenté par Johann Friedrich Leisner, qui ajoute au texte initial un apparat de très riches notes bibliographiques:
Frideric Leisner , dans les notes qu’il y a jointes, a suppléé ce qui pouvoit manquer à la perfection de cet ouvrage. On y trouve toutes les sources d’où ont été puisées les assertions de l’auteur [Lambert Bos]. (…) L’on peut ajouter, à la gloire de l’auteur et du commentateur, qu’il n’y a pas deux endroits dont le dernier n’ait pas trouvé les autorités & où le premier se soit livré à ses conjectures (Préface de l’éd. fr., p. 8).
Leisner est lui-même un enseignant, il sera recteur de la prestigieuse Thomasschule (École Saint-Thomas) de Leipzig, et la première édition du texte annoté par lui est donnée dans cette ville en 1749. Plusieurs rééditions suivront jusqu’au XIXe siècle. Enfin, le texte est traduit en français en 1769, avant de l’être en anglais trois ans plus tard (à partir du latin: Antiquities of Greece, annot. Leisner, trad. Percival Stockdale, Londres, printed for T. Davies, 1772). Les notes de Leisner figurent dans l’édition française de 1769 imprimées sur deux colonnes en bas de page.
La traduction française
La traduction française est préparée par Nicolas La Grange (1738-1775), lui-même une personnalité remarquable: le jeune garçon, quoique d’un milieu défavorisé, bénéficie d'une bourse au collège de Beauvais, puis il commence à se faire connaître comme philologue et antiquisant dans les milieux savants de la capitale, avant d’être engagé par d’Holbach comme le précepteur de ses enfants. C’est dans l’hôtel du baron, rue Royale-Saint-Roch, que La Grange aurait rencontré Diderot, et que celui-ci l’aurait engagé à donner une nouvelle traduction de Lucrèce (l’édition bilingue sort en effet en deux volumes à Paris chez Bleuet en 1768: c'est elle qui est mentionnée au titre de notre volume). Sa traduction des Antiquités de Bos suit de peu (1769), et La Grange ajoute au texte une préface dans laquelle il souligne l’intérêt du texte original, regrette la multiplication des «ouvrages superficiels» qui paraissent en nombre, et appelle à un renouveau des études sur l’Antiquité:
Puisse cet ouvrage être accueilli parmi nous comme il l’a été par les Allemands, qui en ont multiplié les éditions! Puisse le goût de l’Antiquité, qui commence à s’éteindre, devenir, comme autrefois, la base de nos études!
Malheureusement, le jeune savant décède prématurément en 1775, alors qu’il n’a pas quarante ans, de sorte que la grande traduction de Sénèque qu’il préparait paraîtra de manière posthume.
Mais le libraire imprimeur est lui aussi une personnalité qui retiendra l'historien. Il s’agit en effet de Claude Bleuet, dit Bleut père, fils d’un laboureur des environs de Noyon. Le jeune homme sans fortune monte à Paris pour faire carrière. Il semble débuter comme colporteur avant de chercher à s’établir comme libraire. Il est refusé par la communauté en 1762 à cause de son ignorance du latin, mais sera en définitive reçu en 1765. Bleuet publie dans différents domaines, mais surtout dans celui des auteurs classiques (!), avec le Lucrèce de La Grange, les Antiquités de Bos, le Virgile de l’abbé Delille, etc. Il mourra à Paris en 1809. Le fait que ce jeune homme sans aucune formation ni moyen financier ait pu en définitive s’établir et faire une carrière plus qu'honorable dans la librairie classique (voir son catalogue de fonds inséré à la fin du volume) témoigne pleinement du caractère favorable de la conjoncture de la branche à Paris dans le dernier tiers du XVIIIe siècle.
L’exemplaire
Voici donc un livre de petit format, destiné à servir surtout de manuel d’enseignement, mais qui éclaire un certain nombre de phénomènes caractéristiques de l’histoire intellectuelle européenne des XVIIe et XVIIIe siècles. C’est, d’abord, la tradition de l’érudition réformée et de la philologie aux Provinces-Unies. Mais une translation géographique se fait peu à peu sentir, avec la montée de la pédagogie et de la science allemandes après la Guerre de Trente ans: la Saxe prend dès lors une position en pointe, tandis que se renforce l’influence des traités spécialisés et des manuels pédagogiques allemands. Bientôt les universités allemandes, avec Göttingen, mais aussi Leipzig, Heidelberg, etc., seront un modèle pour toute l’Europe.
Le latin conserve un rôle important en tant que langue savante, malgré les progrès de l’édition en allemand depuis les années 1680. La traduction du texte de Bos en français s’inscrit dans une conjoncture un petit peu différente, puisque le statut de la langue vernaculaire en tant que langue savante est bien plus anciennement acquis en France qu'en Allemagne. Par ailleurs, la publication de 1769 témoigne de l’intérêt croissant pour l’histoire antique, et notamment pour l’histoire grecque. Bientôt un jeune noble, le comte de Choiseul, lui-même élève au collège d’Harcourt dans les années 1770 et familier de l’abbé Delille, se passionnera lui aussi pour la Grèce au point d’y organiser l’un des premiers un voyage de découverte (1776).
Rien de surprenant, enfin, à ce que l’exemplaire ici étudié des Antiquités de Lambert Bos provienne d’une des grandes bibliothèques des Lumières. La reliure de veau blond est simple, mais très soignée, avec son dos grecqué à six caissons et pièce de titre, et une roulette sur les coupes. En queue du dos, nous remarquons un petit fer aux armoiries des ducs de La Rochefoucauld: il ne s’agit pas d’Alexandre de La Rochefoucauld, l’organisateur principal de la bibliothèque de La Roche-Guyon (voir aussi le cachet à la page de titre), puisqu’il est décédé en 1762, ni sans doute de sa fille, la princesse d’Enville, puisque l’écu n’est pas un écu féminin, mais plus probablement du petit-fils, Louis Alexandre (1743-1792), ou du cousin de celui-ci, François Alexandre Frédéric, plus connu sous son titre de duc de Liancourt (1747-1827). Deux figures célèbres de la très haute noblesse libérale et deux personnalités caractéristiques des Lumières, à la tête de bibliothèques exceptionnelles et qui sont bien évidemment, elles aussi, intéressées par l’Antiquité grecque.

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