mercredi 9 septembre 2020

Michel de Marolles et Dürer

Un coup d’œil (mais de nos jours, un coup d’œil ne peut être que… virtuel) dans la collection réunie par Michel de Marolles permet de découvrir quantité de pièces exceptionnelles, qui toutes ne relèvent pas de la gravure. Parmi elles, des dessins, dont «Le Moulin aux saules», d’Albrecht Dürer (BnF, Estampes, Rés. B 13).
Nous avons déjà abordé la géographie de la Franconie (Franken): un paysage complexe de collines, où la Pegnitz prend sa source à proximité de celle du Main, dans ce qu’il est convenu d’appeler la Suisse franconienne. La rivière coule d’abord vers le sud/ sud-ouest jusqu’à Nuremberg, puis se jette dans la Regnitz, laquelle part vers le nord, pour à son tour se jeter dans le Main. Nous sommes donc devant un cours d’eau de moyenne importance, la Pegnitz étant en définitive un sous-affluent du Main. Quant à la place de Nuremberg, sur le cours inférieur de la rivière, elle n’apparaît dans les sources qu’à partir du XIe siècle (1050): son développement n'en sera que plus rapide.
Car le rôle de notre rivière est beaucoup plus important sur le plan historique que géographique. Depuis le XIIIe siècle en effet, la Pegnitz forme un tronçon de la «Route d’or» (Goldene Straße) conduisant de Prague et de la Bohême vers Nuremberg, l’Allemagne du sud et les cols de l’Italie (via Augsbourg, Innsbruck et le Brenner). Son importance s’accroît encore, pour des raisons politiques, sous le règne de Charles IV († 1378). Le Palatinat supérieur (Ober-Pfalz) est en effet intégré au royaume de Bohême alors même que Charles IV de Luxembourg, né en Bohême (1316), ceint la couronne de saint Venceslas (1346) avant que d’être élu au trône impérial (1355). Désormais, le royaume touche directement la ville libre et impériale de Nuremberg, et la «Route d’or» devient le principal axe politique de l’Empire, qui conduit le plus facilement vers Francfort et vers la région rhénane.
Quant à Nuremberg, elle est désormais devenue une des métropoles de l'Empire, avec ses quelque 30000 habitants gouvernés par un Magistrat de patriciens. Les célébrissimes Chroniques de 1493 nous proposent la gravure partout reproduite d’une ville richissime, très puissante, et très active par la concentration de ses ateliers d’artisans (dont les imprimeurs), de son commerce (dont les libraires) et d’une pléiade d’artistes exceptionnels : architectes, sculpteurs, verriers et orfèvres, peintres ou encore graveurs sur bois… (cliché 1).

Parmi eux, Albrecht Dürer, déjà à plusieurs reprises évoqué sur ce blog. Les Dürer sont d’origine hongroise (Ajtós), d’où Albrecht l’Ancien vient à Nuremberg en 1455 et y épouse la fille d’un orfèvre. Albrecht Dürer naît à Nuremberg en 1471, et c’est Anton Koberger, lui-même orfèvre avant que de se lancer dans la «librairie», qui est son parrain. Le jeune Dürer est d’abord formé dans l’atelier de son père, avant d’entrer comme apprenti chez le peintre et graveur Michael Wohlgemut (1486), et d'enchaîner par un long voyage de formation qui le conduit probablement aux Pays-Bas, puis sur le Rhin moyen (Colmar, Bâle et Strasbourg). Il est de retour à Nuremberg en 1494, et se marie cette même année… mais se lance dès l’automne dans son premier voyage d’Italie. C’est alors, au fil des paysages rencontrés sur la route, qu’il aurait donne les premières peintures de paysage de l’art occidental.
Le «Moulin aux saules» (cliché 2) appartient précisément à ce genre, et il a été daté, sans certitude, de 1496/1498 (parfois aussi une dizaine d’années plus tard). Il s’agit d’un petit dessin à l’aquarelle rehaussée de gouache (25 x 36cm) et portant le monogramme de Dürer avec l’indication manuscrite du sujet (Weydenmull). Le motif a été pris sur place: nous sommes aux portes de la ville, sur le cours aval de la Pegnitz. Un petit pont (plutôt, une passerelle en bois) traverse la rivière, avec de chaque côté, de hautes maisons dont on devine les colombages et les pilotis, et qui abritent des moulins: le «Petit» et le «Grand moulin» se font face, où l’on produit à la fois de la farine, mais aussi… du papier, et qui servent en outre à l’irrigation des jardins attenants. La localisation est aujourd’hui parfaitement connue: la Hallerwiese («Prairie Haller»), en arrière de la Hallertor (porte Haller) (1), est devenue au fil des siècles l’un de ces pittoresques espaces périurbains, où l’on fait volontiers une excursion pour quelques heures. La propre maison de Dürer (Dürerhaus) n'en est d'ailleurs pas éloignée.

Ici, la vue est prise vers l’ouest. Nous sommes au soir, des nuées d’orage s’éloignent –peut-être le paysage reste-t-il mouillé de pluie–, tandis que le ciel aux couleurs tragiques se reflète dans la rivière. La perspective linéaire est parfaitement construite, mais le traitement marque une opposition radicale entre l’arrière-plan, traité de manière presque impressionniste, et l’arbre figurant au premier plan, très précisément reproduit. La généalogie de l’œuvre est aujourd’hui toujours discutée: est-elle prise sur place, où s’agit-il d’un travail d’atelier, d’après des esquisses rapidement dressées? En tous les cas, on peut aussi considérer que ces peintures de paysage sont des morceaux préparatoires pour les arrière-plans réalistes d’un certain nombre d’œuvres postérieures: on pense par exemple à la série de l’Apocalypse, publiée peu après par Dürer. L’inclusion du présent (un paysage connu) dans le passé proclamerait aussi en elle-même l’universalité d’un message biblique qui s’adresse en tous temps à chacun et dans le monde qui est le sien.
À l’époque de Marolles, la concurrence entre amateurs s’agissant des œuvres graphiques de maîtres de la Renaissance restait relativement limitée, ce qui a permis à l’abbé d’acquérir cette exceptionnelle petite pièce. Pour autant, c’est peu de dire que nous serions curieux de savoir où et dans quelles conditions cette acquisition même a pu se faire… 

Note
(1) Haller est un nom de personnes: le Magistrat de Nuremberg achète le terrain (environ 1,4 ha) en 1434 de Margareta Heyden, née Haller (les Haller von Hallenstein). La Hallerwiese a été acquise pour l’agrément des citadins, et constitue ainsi un exemple très précoce d’«espace vert» mis à la disposition de tous.

Voyez, sur Michel de Marolles, les cinq billets précédents (cliquer ici pour revenir au blog).

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