samedi 2 juin 2018

Une page...

Mesdames, Messieurs,
Cher(e)s collègues, Cher(e)s ami(e)s,
Il y a quarante cinq ans, à la rentrée de septembre 1972, un jeune homme de vingt ans à peine passait le seuil de l’École nationale des chartes, pour y commencer une carrière sur laquelle il ne savait alors rien de très précis. Aujourd’hui même, le 28 mai 2018, ce jeune homme qui n’en est plus vraiment un doit inaugurer une nouvelle partie de sa vie : la retraite, obligatoire à 65 ans et 9 mois.
Dans l’intervalle, j’aurai eu beaucoup de chance, en découvrant, d’abord, l’histoire du livre, en choisissant ce domaine comme cadre de mon sujet de thèse des chartes, et en rencontrant celui qui serait mon maître –comme il a été le maître d’un certain nombre d’entre nous–, l’inventeur de la «nouvelle histoire du livre», à savoir Henri-Jean Martin. L’enseignement des chartes avait comme objectif la professionnalisation, de sorte que la recherche se faisait surtout dans la conférence d’Histoire et civilisation du livre, tenue par Martin depuis 1963 à l’École pratique des Hautes Études, toujours avec la plus grande régularité, chaque lundi de 16h à 18h.
En sortant de l’École, avec une thèse d’histoire du livre (soutenue sous la direction conjointe de François Furet et Henri-Jean Martin), j’ai eu une nouvelle chance, celle de pouvoir pénétrer au plus près le petit monde des bibliothèques publiques, comme directeur de ce que l’on n’appelait pas encore une bibliothèque «patrimoniale» tout particulièrement riche. Puis je suis entré au CNRS, et du même coup à l’École normale supérieure, où notre laboratoire était abrité. C’est ainsi que je bouclais, après une excursion de quelques années dans le nord de la France, mon petit tour de la place du Panthéon, du lycée Henri IV à la Sorbonne et à la rue d’Ulm… et que je passais mon «doctorat de troisième cycle», à Paris I et sous la direction de Daniel Roche. Quelques années encore, et c’était le doctorat d’État, à Paris IV sous la direction de François Caron, mais toujours sous la tutelle d’Henri-Jean Martin.
Il me fut donné en 1993 la joie et l’honneur de succéder (non sans quelque inquiétude…) à celui-ci à sa direction d’études de l’EPHE –quelques années à peine avant de pouvoir lui remettre son volume de Mélanges (Le Livre et l’historien), devant la foule impressionnante de ses amis réunis dans le grand salon du rectorat à la Sorbonne.
Aujourd’hui, je voudrais rendre hommage à mes maîtres, mais aussi remercier les organismes qui ont rendu le travail possible : le CNRS, l’EPHE et l'ENS, ainsi que d’autres structures ou institutions où j’ai été détaché pour quelques années, à Göttingen, à Lyon ou encore à Strasbourg. J’ai eu l’honneur et le plaisir de rencontrer de très grands savants, pour lesquels j’avais et j’ai toujours la plus haute estime. Avec des collègues bientôt devenus des amis, nous avons pu monter des programmes de recherche, organiser des événements et publier des travaux –je pense par ex. à l’exposition du CNAM sur Les trois révolutions du livre, aux deux colloques commémoratifs 1958-2008: cinquante ans d’histoire du livre, ou encore à notre revue Histoire et civilisation du livre. Revue internationale, éditée par Droz (à ce jour quatorze livraisons, pour plus de 6000 pages publiées).
J’aurai eu aussi la chance de pouvoir travailler en confiance avec un grand nombre d’étudiants qui m’ont demandé d’assurer la direction de leurs travaux: des premières thèses, à l’École des chartes, à la dernière, soutenue il y a quelques jours à peine (mardi 22), dans le cadre d’une cotutelle franco-allemande.
Durant toutes ces années, j’ai essayé de poursuivre le travail de recherche et d’enseignement dans la tradition définie et mise en œuvre par Henri-Jean Martin. Si je voulais caractériser très brièvement ces conceptions, je dirais trois choses :
1) D’abord, cette histoire du livre (qui concerne en réalité le livre imprimé) est une histoire qui se déroule dans le plus long terme, de la fin du Moyen Âge jusqu’à notre début du XXIe siècle. Je m’y suis toujours efforcé, même si, par goût personnel, je n’ai pratiquement jamais dépassé dans la chronologie la fin de la Première Guerre mondiale.
2) Ensuite, c’est une histoire qui doit s’appuyer sur une expertise et sur une pratique: savoir ce qu’est un livre constitue la condition indispensable pour pouvoir comprendre ce qu’il a à nous dire. À titre personnel, j’ai d’ailleurs commencé à apprendre pratiquement ce que j’ai pu savoir de l’histoire du livre dans mon poste de bibliothécaire.
3) Enfin, l’histoire du livre est une partie de l’histoire générale: sans tomber dans les effets de mode, elle doit intégrer des savoirs et s’intégrer dans des évolutions relevant de l’histoire économique, sociale et culturelle, de l’histoire de l’art, du comparatisme historique, etc., sans oublier tout ce qui se rapporte aux nouvelles techniques de l’informatique et de la numérisation. Il me semble que ces choix caractérisent une histoire du livre «à la française» dont la valeur et l’intérêt sont largement reconnus.
Prendre sa retraite ne veut pas dire se retirer: il faut continuer à écrire, à collaborer, à échanger. C’est ainsi que, dans les mois qui viennent, se déroulera l’inauguration de l’exposition du cinq-centième anniversaire de la Réforme en France («Maudits livres luthériens…»), avec la publication d’un riche catalogue. Plusieurs colloques d’histoire du livre sont programmés, dont celui coorganisé en avril 2018 à Sárospatak sur l’histoire des bibliothèques anciennes. Dans l’intervalle, je me réjouis de participer aux manifestations qui commémorent le cent-cinquantenaire de la fondation de l’EPHE par Victor Duruy en 1867. Et il y a toujours, à l’IHMC, la poursuite du projet de prosopographie des «gens du livre» à Paris au XVIIIe siècle…
Pour finir, j’adresse encore une fois mes remerciements à toutes celles et à tous ceux avec lesquels j’aurai été en relations, même de manière plus ou moins régulière. Je me réjouis d’avoir pu travailler du mieux possible dans le domaine que j’avais choisi, et je serai toujours heureux de collaborer à la poursuite des travaux d’histoire du livre.
J’espère que vous voudrez bien excuser la longueur de ce courriel.
Avec tous mes vœux aux uns et aux autres pour la suite !
Votre dévoué
Frédéric Barbier

2 commentaires:

  1. Le secret étant à cette heure levé, je peux vous dire combien je regrette de ne pas avoir pu être à la Mazarine ce soir : je devais y être, invité par Yann Sordet, mais, prévenu seulement vendredi soir d'un rendez-vous fixé d'urgence chez le médecin, ce jour à 16 h., pour mon épouse, je ne pouvais matériellement pas être à Paris à 18 h. En vous renouvelant mes souhaits de très heureuse retraite, avec ma très fidèle amitié.

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  2. Mille mercis à vous. Il est vrai que c'était une surprise!
    Je ne vous ai pas répondu plus tôt, parce que je me suis un petit peu déconnecté...
    Passez un très bon été!

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