vendredi 14 avril 2017

Une exposition commémorative à Strasbourg

Nous interrompons un instant notre série sur le «temps caractéristique» pour signaler la riche exposition présentée à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg sur «Le vent de la Réforme. Luther, 1517» (11 mars- 5 août 2017). L’exposition a été organisée en collaboration entre la BNU, la Faculté de Théologie protestante et les Archives de Strasbourg, la Württenbergische Landesbibliothek (Stuttgart) et la Bibliothèque nationale de Lettonie (Riga). Elle est accompagnée d’un catalogue imprimé, qui constitue un très bel instrument de références en notre année de commémoration:
Le Vent de la Réforme. Luther, 1517,
dir. Madeleine Zeller, Matthieu Arnold, Benoît Jordan,
Strasbourg, Bibliothèque nationale et universitaire, 2017,
191 p., ill.
ISBN : 978-2-8592307-0-8

L’exposition traite pour avant tout de la période conduisant de l’affichage des 95 thèses (1517) à la célébration de la dernière messe à Strasbourg (1560): on comprend par là que, même si ce n’est pas précisé au titre, l’attention sera avant tout portée sur la situation à Strasbourg et dans la région du Rhin supérieur. L’ouvrage s’ouvre, après les différentes préfaces officielles, par une série de documents qui permettent de fixer le paysage: une chronologie sommaire, la célébrissime vue de Strasbourg dans les Chroniques de 1493 (voir l'illustration), la carte du Rhin supérieur par Specklin en 1584, puis une vue de Riga et une carte de l’ancienne Livonie au XVIe siècle.
Les organisateurs ont fait le choix d’une organisation thématique en cinq parties, chacune introduite par un «chapeau» de présentation puis donnant les notices catalographiques elles-mêmes (notices signées, mais peut-être un petit peu brèves pour certaines…).
La première section, sous le titre «Croire et prier vers 1517», est introduite par Benoît Jordan («Contenus et expressions de la foi à la veille de la Réforme: Strasbourg et le Rhin supérieur») et présente dix-sept pièces ou reproductions, mettant surtout l’accent sur le sentiment de la piété individuelle, sur le rôle des intercesseurs (les saints et la Vierge), sur le déroulement de la messe et sur la question de la réforme de l’Église. La Bibliothèque du Grand Séminaire de Strasbourg conserve un document exceptionnel, en l’espèce de la plus ancienne image de pèlerinage imprimée produite en Alsace, image à l’effigie de la Vierge et l’Enfant, mais la notice (1.13) ne propose pas de datation. La section se referme par trois pièces relatives à la grande figure de Jean Geiler de Kaysersberg, prédicateur à la cathédrale de Strasbourg, mis en scène en tête de l’édition d’un sermon en 1513 (n° 1.15).
La deuxième partie présente «Les 95 thèses de Luther et leurs répercussions», et le texte de Matthieu Arnold rappelle la concomitance entre l’affichage (supposé) de ses Thèses par Luther, le 31 octobre 1517, et l’ouverture au public de l’incroyable collection de reliques par l’électeur Frédéric le Sage, le lendemain, jour de la Toussaint: si a posteriori, les choix et les positions des uns et des autres semblent tout naturellement tranchés, ce n’est certainement pas le cas sur le moment. Les pièces présentées s’ouvrent par l’évocation des nouveaux procédés de reproduction, la typographie et la xylographie (exceptionnel bois gravé de Jost Amman, ayant appartenu à la collection Heitz). L’exemplaire présenté des 95 thèses vient de Berlin et est celui d’une édition nurembergeoise (n° 2.6). Deux exemplaires très remarquables proviennent de la  Bibliothèque humaniste de Sélestat: le De libertate christiana (Wittenberg, 1520) porte des notes manuscrites de Beatus Rhenanus et de Luther (n° 2.22); et, dans la section consacrée à l’iconographie du Réformateur, le portrait figurant dans l’exemplaire du De captivitate babylonica ecclesiae (Strasbourg, 1520) est couvert d’insultes en latin (n° 2.35).
C’est peut-être dans la troisième partie, «Diffusion de la Réforme: Strasbourg et Riga», que le projet implicitement comparatiste fonctionne le mieux, même si le rôle des deux villes dans l’économie du média se situe à un niveau très différent: un coup d’œil sur le VD16 nous donne, par exemple, 294 éditions de Luther en 1520, dont 25 à Strasbourg, alors que Riga ne possède pas encore d’imprimerie. Le texte de Gustavs Strenga sur «Foi, politique, langues et livres: la Réforme à Riga (1522-1525)» offre aux lecteurs francophones une très bonne introduction à une histoire sur laquelle les usuels dans notre langue font largement défaut –il est vrai que Luther lui-même était mal informé sur la situation de la Livonie. La notice 3.10 présente un étonnant exemple de traité de théologie publié à Tübingen en 1578 et dont les tranches dorées sont décorées des deux portraits peints de Luther et de sa femme, Catharina von Bora. 
Bible de Luther, 1543 (WLB), la Création (Lucas Cranach)
La question de la musique est à juste titre au cœur de la quatrième partie, «Psaumes et cantiques de la Réforme», le chant en langue vernaculaire étant «une composante fondamentale» du mouvement lancé par Luther (Beat Föllmi): la parole sera rendue au peuple des fidèles, et celui-ci chantera dans sa langue, tandis que les imprimeurs innovent en publiant, à partir de 1523-1524, les premiers recueils de cantiques et de psaumes. Le document n° 4.3, emprunté à Saint-Gall, illustre à nouveau le fait que la rupture est antérieure, puisqu’il s’agit d’un manuscrit (antérieur à 1507) présentant une séquence mariale traduite en allemand par Sébastien Brant, et accompagnée de sa notation musicale. Le n° 4.12 met en scène, en 1562, le maître d’école en train de conduire le chant des Psaumes. Le n° 4.22 fait découvrir un ensemble exceptionnel de fontes typographiques du XVIe siècle destinées à l’impression musicale et conservées à Halle, tandis que le passage de Calvin à Strasbourg est marqué par la publication du premier recueil de Psaumes publié en français (1539: n° 4.25).
Enfin, la cinquième et dernière section se présente sous le titre «Traduire et enseigner la Bible» et fait notamment appel à des exemplaires de la magnifique collection de Bibles conservée à Stuttgart, dont une Bible à 42 lignes (n° 5.1) provenant d’Offenbourg, non loin de Strasbourg mais sur la rive droite du Rhin. La première Bible allemande imprimée est celle de Mentelin à Strasbourg (1466: n° 5.4), tandis que l’édition strasbourgeoise du September Testament (Nouveau Testament) de Luther en 1522 témoigne à la fois de la vigueur de la demande et de l’importance d’une activité que l’on pourrait assimiler à la contrefaçon dans l’économie générale du média (n° 5.10). L’exemplaire de la Bible latine donnée par Jacques Maréchal à Lyon en 1523 et lui aussi conservé à Stuttgart présente une reliure à la double effigie de Luther et de Mélanchthon et témoigne de la précocité de la diffusion des idées de Luther en France (n° 5.19, 32 et 33). L'exemplaire a été acquis par Josias Lorck (1723-1785), qui exerça comme pasteur à Copenhague et dont la collection de Bibles est achetée par le duc de Wurtemberg en 1784. 
L’ouvrage se ferme par une brève série de biographies, par quelques définitions («Empereur», «Réforme», «Indulgences»…) et par une bibliographie abrégée.

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