dimanche 7 février 2016

La "ville de résidence" dans l'économie du livre et de la culture

Une petite ville, de quelque 2000 habitants, en Allemagne médiane, s’impose dans la décennie 1520 comme le principal centre de production imprimée de l’Empire, et elle est célèbre dans toute l’Europe pour son université: Wittenberg. Comment un phénomène aussi paradoxal a-t-il été rendu possible?
Nous sommes, en France, habitués de longue date à l’omniprésence d’une structure politique très centralisée. Pratiquement, les derniers grands fiefs plus ou moins indépendants de la couronne disparaissent dans le dernier quart du XVe et au début du XVIe siècle, qu’il s’agisse de la Bourgogne, de la Bretagne, ou encore du duché de Bourbon. Les acquisitions postérieures se feront principalement par conquête. Passons le Rhin, et nous voici dans une tout autre logique géo-historique, celle d’un espace singulièrement dispersé, dont la plus grande partie est certes soumise à la suzeraineté, de plus en plus théorique, de l’empereur, mais qui s’organise de fait autour de principautés territoriales, de «villes libres» pratiquement autonomes et de très vastes territoires ecclésiastiques (évêchés, etc.) souvent assimilés à des principautés.
Dans ce système, le rôle de la «ville de résidence» (Residenzstadt) apparaît comme essentiel dans le domaine de l’histoire de l’écrit et du livre –en France, cette logique a fonctionné, mais de manière très temporaire, dans des villes comme Bourges (duché de Berry), Angers (comté d’Anjou) ou encore Nantes (duché de Bretagne). À la base, la «résidence» est celle du prince et de sa cour: leur présence signifie la réunion d’un certain nombre de grands personnages, susceptibles de commanditer auteurs, artisans (copistes, enlumineurs et autres) et artistes.Au sein de la cour, les premiers développements d’une administration rationalisée supposent aussi de disposer d’un personnel de clercs plus ou moins spécialisés. Bientôt, une université «territoriale» pourvoira à leur formation. Le plus souvent, on disposera aussi d'une bibliothèque plus ou moins riche.
Dans le principe, la dignité impériale relève du modèle de la monarchie élective et, depuis la Bulle d’or de 1356, le nombre des électeurs a été fixé à sept, qui sont donc les  principaux personnages de l'Empire après le souverain –les trois archevêques occidentaux, Mayence, Trêves et Cologne, auxquels s’ajoutent quatre princes séculiers, le comte palatin (Heidelberg), le roi de Bohème (Prague), le margrave de Brandebourg et le duc de Saxe. Pour autant, un très grand nombre d’autres structures coexistent, qu’il s’agisse des villes libres, des princes et autres seigneurs locaux, ou encore des archevêchés, évêchés et abbayes, voire des chevaliers détenteurs de fiefs.
Une bourgade des bords de l'Elbe: Wittenberg au milieu du XVIe siècle (détail)
À Wittenberg, nous sommes devant un exemple idéaltypique de la catégorie de la «ville de résidence». Un petit peuplement apparaît peut-être au Xe siècle sur ce passage de l’Elbe, à une soixantaine de kilomètres au nord de Leipzig, mais son existence ne sera documentée qu’à la fin du XIIe siècle. La ville se développe autour des activités de marché et d'étape dans la première moitié du XIIIe siècle, avant d’être choisie comme «résidence» par le duc Albert II de Saxe-Wittenberg († 1298) et de recevoir le statut de ville (Stadtrecht, 1293). Lorsque la Saxe passe aux Wettin (1423), Wittenberg conserve le statut de petite «résidence» mais, malgré l’essor des activités d’artisanat et de commerce (un pont de bois est lancé sur l’Elbe autour de 1450), elle ne dépasse pas les 2000 habitants à la fin du XVe siècle –nous sommes loin de Rome, ou encore de la résidence impériale de Vienne.
Les choses changent pourtant depuis 1485: l’ancien électorat de Saxe est alors divisé en deux principautés indépendantes, dont l’une, la Saxe «ernestine», conserve le titre électoral. L’électeur Frédéric le Sage († 1525) entreprend de faire de la petite cité des bords de l’Elbe une résidence moderne: reconstruction du château (et de sa chapelle!), construction d’un pont de pierre, et fondation d’une université (1502) dont l’objet sera de former les  cadres de la principauté, administrateurs, ecclésiastiques, etc. L’année suivante s’ouvre le chantier du Collegium Friedricianum, tandis que, en 1505, le prince appelle à la cour le peintre Lucas Cranach: sa maison, sur la place du marché (Marktplatz), abrite bientôt un atelier particulièrement actif et d’un immense renom.
Le facteur décisif est ici celui de l’université, avec des enseignements «modernes», caractéristiques de l’humanisme, comme ceux du grec et de l’hébreu, mais aussi un certain nombre de domaines scientifiques. Le moine augustin Martin Luther, qui a un temps séjourné à Wittenberg comme étudiant, y revient en 1511, appelé par le vicaire général de son ordre, Johann von Staupitz (±1465-1524). L’année suivante, il passe le doctorat en théologie, et enseigne dès lors régulièrement à l’université. C’est là que, le 31 octobre 1517, il aurait placardé sur la porte de la chapelle du château, qui sert aussi aux cérémonies de l’université, ses célébrissimes 95 thèses contre les Indulgences. Un an plus tard, Mélanchton est appelé à Wittenberg pour enseigner le grec, et sa leçon inaugurale trace le programme d’un enseignement modernisé pour les jeunes gens (De corrigenris adulescentiae studiis). Le renom de Wittenberg est bientôt européen, elle est la haute école de la nouvelle foi, attirant de partout les étudiants, et jusqu’en Transylvanie.
Le Nouveau Testament traduit par Luther, sept. 1522 (Univ. u. Landesbib. de Halle)
La fondation de l’Université s’accompagne de l’installation d’un prototypographe à Wittenberg, en la personne de Nicolaus Marschalk, lui-même enseignant mais quil ouvre une imprimerie dans sa propre habitation (1502). Puis viendront les professionnels à proprement parler, Wolfgang Stöckel, Johann Rhau-Grunenberg (lui aussi appelé par Staupitz…), Melchior Lotter, Hans Lufft, sans oublier Cranach et Döring. Wittenberg s’impose comme le premier pôle de la publicistique de la Réforme: une économie d’abord fondée sur les petites «pièces» et autres feuilles volantes (les Flugsschriften), mais pour laquelle la publication du Nouveau Testament allemand, en 1522, marque une pierre de touche. Edmann Weyrauch l’affirme à juste titre : sans la Réforme, pas d’économie moderne de la «librairie», et cette économie moderne est précisément inventée à Wittenberg. À l'approche de l'année jubilaire 2017, une excursion à Wittenberg, patrimoine mondial de l'humanité, et en Saxe passionnera les historiens modernistes de la culture, et ceux du livre.

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