mercredi 16 décembre 2015

Le livre qui tombe

Insistant sur le rôle de la dévotion dans l’histoire de la sensibilité religieuse et de la spiritualité des XIVe-XVIe siècles, Jean Delumeau explique que le XVe siècle met plus particulièrement l’accent sur la figure de la Vierge, mais aussi sur les «mystères joyeux»: parmi ceux-ci, l’Annonciation, alias la Salutation angélique (Ave Maria), attire volontiers les historiens du livre, par son iconographie qui fait souvent référence à une pratique de lecture féminine.
Mais nous voici dans la richissime ville libre et impériale de Nuremberg, dirigée au XVe siècle par les représentants d’un groupe très limité de familles qui se sont réservé les postes-clés du Magistrat. C’est le négociant Anton (II) Tucher (1458-1524) qui commande au sculpteur Veit Stoß (1447-1533) une Annonciation qui puisse constituer la pièce de décoration principale à l’entrée du chœur de l’église Saint-Laurent. Depuis sa mise en place en 1518, la Salutation angélique de Nuremberg est regardée comme un des chefs d’œuvre de la Renaissance allemande.
Il s’agit d’une colossale sculpture sur bois (4 m. de haut), mettant en scène la Vierge et l’ange enveloppés dans un (ou plutôt deux) gigantesque rosaire. La Vierge est surprise par l’apparition soudaine de l’ange: elle presse son cœur de la main droite, et lâche le livre qu’elle tenait de la main gauche –on remarquera qu’il s’agit d’un volume de petit format, relié dans le style allemand de l’époque. Dans le même temps, la colombe du Saint-Esprit descend sur elle.
La mise en scène de la dévotion nouvelle se développe tout autour des personnages: ceux-ci sont effet entourés de cinquante-cinq roses, qui sont une référence à la pratique alors de plus en plus répandue du chapelet (en l’occurrence, on récitera cinq fois dix Ave Maria, suivis d’un Pater). Cinq médaillons, par ailleurs, présentent des scènes de la vie du Christ, et se lisent de gauche à droite. L’ensemble de la composition est dominé par la figure de Dieu, entouré de deux médaillons représentant la mort et le couronnement de la Vierge, tandis que, en bas, on découvre le serpent avec la pomme dans sa bouche.
Il est inutile d’insister ici sur le rôle de la «dévotion moderne» dans le domaine de l’histoire du livre, qu’il s’agisse de l’essor des nouvelles pratiques de lecture individuelle, ou de l’impulsion décisive donnée à  un marché de l’image pieuse, puis du livre de dévotion, de plus en plus considérable. Bornons-nous à noter que les grands négociants à la tête des villes d’Allemagne méridionale sont très ouverts à cette sensibilité –Jacob Fugger ne commande-t-il pas à Dürer sa Fête du rosaire (Rosenkranzfest), en 1506 (mais c’est un tableau dont le contenu politique est aussi à prendre en considération)?
Cela n'empêchera nullement un certain nombre d'entre eux de passer à peine quelques années plus tard du côté de la Réforme. Pourtant, le temps n’est pas tout à fait celui de l’iconoclasme: à Nuremberg, officiellement membre du camp réformé depuis la diète de Spire en 1529, la Salutation angélique sera voilée, puis décrochée, et elle le restera jusqu’au début du XIXe siècle... Elle est aujourd’hui incomplète, étant tombée au sol, en 1817, lors d’une tentative malheureuse de remise en place...

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