Les Romains, qui se sont emparés de la péninsule Ibérique à la suite des guerres puniques, font de Ségovie une des villes importantes de la province d’Espagne citérieure. Le célèbre aqueduc donne une idée des travaux colossaux entrepris par eux non seulement pour des nécessités pratiques, mais aussi pour mettre en scène le nouvel ordre politique. Un fragment de près de 800m en subsiste, remarquablement conservé, à l’entrée même de la vieille ville, et l’aqueduc se continue sous terre sur toute la longueur de celle-ci.
Aux Romains succèdent les Wisigoths, puis les Arabes, mais Ségovie ne conserve que peu de vestiges visibles de ces époques. Le site est reconquis par Alphonse VI «le Brave» à la fin du XIe siècle. La cour de Castille reste longtemps ambulante, mais à côté de Valladolid, Ségovie s’impose dès lors peu à peu comme une des résidences favorites des rois. Jean II († 1454) fera profondément transformer l’Alcázar, sur le modèle d’une résidence royale. Les difficultés dynastiques s’accumulent pourtant sur la tête de son successeur, Henri IV, de plus en plus contesté: sa demi-sœur, la future Isabelle de Castille, a épousé à Valladolid son cousin, Ferdinand d’Aragon (1469), et le nouveau pape, Sixte IV, donne son approbation au mariage. Après la mort du roi (1474), c’est à l’Alcázar de Ségovie qu’Isabelle sera proclamée reine de Castille.
Ancien étudiant en droit à Salamanque, Juan Arias Dávila est d’abord l’administrateur du studium generale de Ségovie, avant d’être nommé évêque de la ville en 1466. Ce juriste et théologien est un aussi un humaniste, qui souhaite engager un processus de profondes réformes dans son diocèse. Nous le retrouvons, en 1470, à Rome, en même temps que le doyen du chapitre cathédral de Ségovie, Juan López. Pour ce dernier, il s’agit d’obtenir des indulgences plénières en vue du financement de la nouvelle cathédrale, mais il a aussi pu être en charge d’une autre mission, peut-être à la demande du prieur du monastère dominicain de Sainte-Croix de Ségovie (la première maison dominicaine dans la péninsule), Tomás de Torquemada lui-même: s’informer sur l’art nouveau de la typographie, avec l’objectif éventuel de l’établir dans la péninsule ibérique.
On sait en effet que les premiers typographes, tous venus d’Allemagne, sont installés en Italie au plus tard depuis 1464, d’abord à Subiaco (dont le cardinal Juan de Torquemada, l’oncle de Tomás, était précisément abbé), puis à Rome. Le cardinal est une personnalité très intéressé par l’art nouveau de la typographie, et le premier auteur contemporain à voir imprimer ses propres écrits (Meditationes vitae Christi, 1467). Or, du 1er au 10 juin 1472, un synode diocésain se tient dans l’église Ste-Marie d’Aguilafuente, une bourgade à une quarantaine de kilomètres au nord de Ségovie. Pour Dávila, il s’agit de mettre en œuvre un ensemble de réformes concernant aussi bien le clergé que les laïcs, et une grande attention est donnée à la publicité des décisions prises. Le premier livre imprimé en Espagne que nous conservions est précisément constitué par le Synodal d’Aguilafuente, qui donne le détail de celles-ci (cliché 2: fac-similé).
Ce travail de commande a été effectué par un technicien allemand, Juan (Johann) Párix, qui indique lui-même dans ses colophons être originaire de Heidelberg. Párix a peut-être appris l’imprimerie à Mayence, voire à Strasbourg ou encore à Bâle, mais il vient certainement de Rome lorsqu’il arrive à Ségovie –comme le suggèrent un certain nombre de caractéristiques formelles du Synodal. Il aurait travaillé dans l’un des premiers ateliers typographiques romains, et il est possible qu’il se soit établi, à Ségovie, dans la maison que la tradition désigne comme la «maison de l’imprimeur», à l’entrée de l’actuelle rue Velarde, face à l’Acázar et à la cathédrale (cliché 3).
Pourquoi Ségovie, et non pas une des grandes villes de la côte méditerranéenne, comme Valence ou Barcelone? D’une part, il s’agit pour l’imprimeur de répondre à une commande, et, d’autre part, Ségovie est alors une ville riche, un centre politique majeur et le siège d’un studium generale important assurant la propédeutique aux études supérieures. Párix réalise au moins huit, peut-être neuf, éditions à Ségovie (d’après l’ISTC), avant d’abandonner la ville en 1474-1475. Nous le retrouvons bientôt comme le prototypographe de Toulouse, où il continuera à travailler, publiant notamment des titres en espagnol ou d’auteurs espagnols. Il décède à Toulouse en 1502. Il est possible qu'il ait dû quitter la péninsule après avoir imprimé le De confessione de Pedro de Osma, titre condamné par l’Inquisition à Saragosse en 1478, et à nouveau condamné en 1479.
La richissime bibliothèque de la cathédrale de Ségovie conserve toujours, aujourd’hui, un certain nombre de livres légués par l’évêque Dávila, outre le seul exemplaire connu du célébrissime Synodal, le manuscrit du Codex canonum ayant apparemment servi pour le travail d’impression, et cinq autres exemplaires des éditions anciennes du prototypographe. Pratiquement tous les exemplaires incunables attribués à l’atelier de Párix à Ségovie et aujourd’hui conservés se trouvent dans les bibliothèques espagnoles, celle de la cathédrale de Ségovie au premier chef.
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Aimé Lambert, « Jean Parix. Imprimeur en Espagne (1472?-1478?), puis à Toulouse », dans Annales du Midi, t. 43, n° 172, 1931, p. 377-391.
Fermín De Los Reyes Gómez, « Segovia y los orígenes de la imprenta española », dans Revista General de Información y Documentación, vol. XV, n° 1, 2005, p. 123-148 (et les autres travaux de cet auteur).
À Toulouse, Parix a aussi travaillé sur un autre dossier emblématique des transferts, dossier que nous avons déjà évoqué, à savoir celui de la Mélusine traduite de français en castillan: voir à ce sujet Laura Baquedano, « Le pouvoir du livre : stratégies des imprimeurs dans les seuils de l'Historia de la linda Melosina (1489) », dans Cahiers d’études hispaniques médiévales, 2012, n° 35, p. 233-242.
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