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samedi 29 septembre 2018

Les Fables de La Fontaine

Nous évoquions il y a peu la question des «produits dérivés», à propos du Voyage pittoresque de la Grèce, par le comte de Choiseul-Gouffier, et d’un paravent particulièrement spectaculaire, récemment restauré et présenté au Musée de la Vallée aux loups (Maison de Châteaubriand).
Le château de Vaux, ou la mise en scène des trompe-l'œil
Une nouvelle visite du superbe château de Vaux-le-Vicomte permet de revenir sur un ouvrage très célèbre, et qui répond lui aussi à une spéculation: il s’agit des Fables de La Fontaine, illustrées d’après des cartons du peintre Jean-Baptiste Oudry. En même temps, le dossier souligne le fait que l’exploitation d’un filon peut se faire dans les deux sens: dans le cas du Choiseul, le volume imprimé précède la déclinaison des objets dérivés, alors que, dans le cas du La Fontaine, c’est le titre qui devient lui-même un produit dérivé.
Mais revenons à l'œuvre elle-même, et à ses conditions de production. Né en 1686, Oudry est un élève de Largillière, et il s’oriente tout particulièrement vers la peinture de natures mortes, de scènes de chasse et d’animaux. À compter de 1726, la protection de Louis Fagon lui vaut d’être nommé peintre pour la Manufacture royale de tapisseries de Beauvais dont, après Besnier, il prendra la direction artistique à partir de 1734: c’est ainsi qu’il prépare les cartons des tapisseries exécutées à Beauvais, avant d’en suivre la réalisation. C’est aussi à Beauvais qu’il décédera, en 1755.
Dans les années 1729-1734, l’artiste avait préparé, à la demande du garde des sceaux Germain Louis Chauvelin, une série de dessins illustrant le cycle des Fables de Jean de La Fontaine. Ces dessins sont d’abord utilisés pour des tapisseries: nous connaissons plusieurs pièces faites dans le cadre de cette opération (fauteuils, etc., comme à Champs-s/Marne). Le mobilier de Vaux-le-Vicomte, reconstitué au XIXe siècle, présente à cet égard une pièce très remarquable, en l’espèce d’un superbe paravent à six feuilles, tissé par La Savonnerie (sur la colline de Chaillot) entre 1735 et 1740, et reprenant les illustrations de six fables tout particulièrement célèbres de La Fontaine, d’après Oudry et Pierre Josse Perrot.
La deuxième fable du livre I, «le Corbeau et le renard», met l'accent sur l'importance de la rhétorique: le corbeau est à l’abri dans son arbre, avec le butin qu’il s’apprête à déguster, à savoir un fromage. Le renard, qui ne saurait grimper aux arbres, entreprend pourtant de le circonvenir par son discours trompeur: la construction du texte oppose dans ses rimes le fromage au langage, et plus loin le ramage (le son) au plumage (le paraître). En définitive, le renard arrive à ses fins, quoique ceux-ci pouvaient  a priori sembler totalement hors de sa portée.
Les 275 (ou 277?) dessins d’Oudry sont reliés sous maroquin vert en deux albums , que l’artiste vend, dans les années 1751, à Louis Regnard de Montenault: celui-ci prépare alors une rapide biographie de La Fontaine, qu'il veut publier en tête d'une nouvelle édition illustrée de ses Fables. Pourtant, Cochin indique, dans ses Mémoires, que Montenault n'est qu’un prête-nom. Quoi qu’il en soit, l’entreprise est soutenue par la banque d’Arcy et par des financiers de l’entourage de Madame de Pompadour.
Il s’agit, avec l’accord d’Oudry, de faire reprendre les dessins originaux par Charles Nicolas Cochin, en vue de les approprier à leur reproduction sous forme de gravures, et d’en confier ensuite la réalisation à une pléiade d’artistes célèbres. Oudry lui-même dessine le frontispice, dont Cochin exécutera la gravure. Enfin, les superbes culs-de-lampe gravés sur bois sont dessinés par Jean-Jacques Bachelier, et gravés par Nicolas Le Sueur et par Jean-Michel Papillon.
Les premières planches sont présentées en 1753, et le premier des quatre volumes in folio, dédié au roi, est annoncé en septembre 1754, avant de sortir à Paris, chez Desaint et Saillant et chez Durand au printemps suivant. L’impression est réalisée par Charles Antoine Jombert (ici le compte rendu du livre de Greta Kaucher), au tirage de 1000 exemplaires, dont une centaine sur grand papier. Le Journal de Trévoux annonce, en juillet 1755:
On voit chez Dessaint & Saillant et chez Durant le 1. volume de la magnifique édition des Fables de La Fontaine. On sçait qu’elle est in-fol., avec les sujets gravés d’après les dessins de feu M. Oudry & sous la direction de M. Cochin, Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de peinture & de sculpture. (…) Tout ce que nous pourrions dire en faveur de cette édition seroit au-dessous de ce qu’elle est en elle-même…
Pourtant, la spéculation semble se révéler au moins... hasardeuse, et le quatrième et dernier volume ne pourra sortir qu’avec le soutien du roi, en 1759. Le prix de vente très élevé explique peut-être ce relatif échec: 300 livres pour un exemplaire sur papier ordinaire, 348 livres sur papier grand raisin, et 400 sur grand papier, sans dire rien des exemplaires de tête.
Quant aux deux albums d’Oudry, ils sont passés dans différentes collections, jusqu’à celle de Raphaël Esmérian de 1946 à 1973. Si le premier album est aujourd’hui conservé, le deuxième a été démembré et dispersé. Et, pour conclure, observons que le «La Fontaine» résume en lui-même l'histoire de la bibliophilie: il devient immédiatement un livre pour les «amateurs» fortunés, et il est systématiquement présenté dans les expositions patrimoniales des bibliothèques qui ont la chance de le conserver: ainsi de l'exposition Le Livre (Paris, BN, 1972, n° 682), ou encore des Trésors de la bibliothèque de l'Arsenal, en 1980 (n° 81). Pourtant, reconnaissons que les notices sont pour le moins succinctes, et qu'elles ont une certaine tendance à se répéter elles-mêmes...

Roger Gaucheron, «La préparation et le lancement d'un livre de luxe au XVIIIe siècle: l'édition des Fables de La Fontaine, dite d'Oudry», dans Arts et métiers graphiques, 1927 (n° 2), p. 77-82.

mardi 16 août 2011

Chronique d'été: histoire du livre et histoire de la noblesse

Le prochain symposium roumain d’histoire du livre se déroulera à Sinaia du 20 au 23 septembre, et reprendra la problématique des «intermédiaires» ou des «passeurs» culturels en l’envisageant sous l’angle de la noblesse et dans une perspective comparatiste. Nous évoquions plus ou moins la question dans un billet sur ces nobles hongrois et ces magnats polonais qui prennent en charge la modernisation du pays à la fin du XVIIIe et tout au long du XIXe siècle: une spécificité de l’action des personnalités agissant dans la géographie des anciens empires (Autriche et Russie, dans une moindre mesure Allemagne) concerne leur engagement en faveur d’une identité collective longtemps en construction –qu’il s’agisse de la Hongrie, de la Pologne, etc.
La problématique des nobles comme passeurs culturels se retrouve aussi en Europe occidentale, par exemple en Angleterre et en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des siècles durant, le statut des nobles avait été justifié en France par leur engagement au service du souverain en temps de guerre. Ce modèle perdure au XVIIIe siècle, mais l’idéal des Lumières fait aussi des nobles, notamment dans les plus grandes familles, les intermédiaires privilégiés prenant en charge le progrès des connaissances, donc de la richesse et de l’organisation sociale en général. Dans cette optique, il convient de travailler à l’accumulation et à la diffusion des connaissances, pour favoriser l’amélioration de la société dans son ensemble.
Si le principe fondateur de la «république des lettres» est celui de l’égalité par les talents, les nobles y occupent toujours une place clé, en tant que mécènes et financiers, amateurs et collectionneurs, bibliophiles, voire savants. Nous évoquions tout récemment Balzac et ses Illusions perdues. Alors que Lucien a enfin pénétré le salon de Madame de Bargenton, le plus recherché de la haute ville d’Angoulême, mais que sa présence y reste contestée, la référence ultime reste celle des Lumières: Avant la Révolution (…), les plus grands seigneurs recevaient Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui, comme ce petit poète de l’Houmeau [Lucien], étaient sans conséquence.
À une vingtaine de kilomètres d’Angoulême, nous sommes à La Rochefoucauld, commune de quelque 3000 habitants aujourd'hui, mais surtout célèbre pour son imposant château (cf. cliché) et pour la famille de La Rochefoucauld, dont le rôle a été de longue date très important dans l’histoire de France.
Les La Rochefoucauld assoient les bases de leur fortune lors des Guerres de cent ans, quand ils soutiennent avec constance le roi de France contre les Anglais. Ce sont des hommes de guerre et des hommes de cour, dont le plus célèbre, François VI, participe constamment aux conflits de son temps, à différents complots et aux troubles de la Fronde, avant de devoir s’exiler un temps au Luxembourg –où il travaille notamment à la rédaction de ses célèbres Maximes.
À partir du règne personnel de Louis XIV et au XVIIIe siècle, les membres de la famille sont toujours engagés dans le service des armes et dans les conseils du roi, mais ils se tournent de plus en plus vers les sciences, la réflexion politique –et les livres. Le château de La Rochefoucauld est désormais abandonné, comme trop éloigné des centres du pouvoir, au profit des résidences de Paris, de Versailles, et des deux châteaux de Liancourt (près de Creil) et de La Roche-Guyon.
Marie-Louise de La Rochefoucauld, princesse d’Anville, est une femme des Lumières, qui fréquente le salon de Madame du Deffand et la société des philosophes. Elle fait inoculer la vaccine à son jeune fils, Louis Alexandre et lui donne l’éducation la plus éclairée. Les La Rochefoucauld visitent Voltaire à Ferney, leur hôtel parisien devient le pôle d’une vie culturelle intense, où l’on rencontre aussi bien le marquis de Condorcet que Benjamin Franklin et l’abbé Barthélemy, futur auteur du Voyage du jeune Anacharsis.
Surtout attiré par l’histoire naturelle, le jeune duc voyage, écrit, entretient une vaste correspondance, est élu à l’Académie des sciences, mais il est aussi le traducteur en français de la nouvelle Constitution américaine (Constitutions des treize États unis de l'Amérique, Philadelphie, Paris, 1783) et, avec Condorcet et l’abbé Grégoire, l’un des fondateurs de la Société des Amis des noirs, qui milite en faveur de l’abolition de l’esclavage. Partisan de profondes réformes politiques, comme beaucoup de ses amis dont l’abbé de Talleyrand, Louis Alexandre est élu aux États Généraux, et il votera la Constitution civile du clergé (12 juillet 1790).
Son propre cousin, Liancourt, dont il était très proche (cf. cliché), est quant à lui élu président de la Constituante le 18 juillet 1789. La fuite du roi, son arrestation à Varennes et la guerre étrangère vont bouleverser la donne politique (20-25 juin 1791) en imposant la radicalisation des positions : Liancourt émigre en Angleterre, et il voyagera aux États-Unis avant de rentrer en France (il mourra en 1827), tandis que Louis Alexandre, qui se refuse à quitter la France, est massacré par la foule alors qu’il traverse Gisors en 1792. Les épaves de la bibliothèque du second sont recueillies par le premier, et se retrouvent aujourd’hui, après beaucoup d’errances, au château de La Rochefoucauld, pour constituer, avec les archives de la famille, un ensemble attendant toujours son ou ses historiens (cf. cliché: la scène peinte est inspirée des Fables de La Fontaine illustrées par Oudry).